Pourquoi faut-il lire Steve Tesich ?

Les éditions Monsieur Toussaint Louverture (une référence que je conseille absolument en matière de propositions littéraires uniques) ont publié en 2012 puis en 2014 deux œuvres essentielles d’un auteur que l’on ne peut que regretter une fois que l’on a découvert son univers : Steve Tesich (1942 – 1996), écrivain américain à la plume virtuose et au verbe limpide. Succès immédiat avec l’inattendu Karoo en 2012, puis parution de Price en 2014 : des must read absolus !

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Ainsi, cinq bonnes raisons de découvrir Steve Tesich :
1. Le personnage principal est un anti-héros, un monsieur-tout-le-monde avec ses failles et ses défauts, mais auquel on s’attache tout en le considérant avec une distance respectueuse. Ainsi, Saul Karoo est un looser de l’écriture cinématographique, alcoolique et divorcé :

« Je n’ai jamais rien écrit moi-même. Il y a très, très longtemps, j’ai essayé, mais j’ai abandonné après plusieurs tentatives. Je ne suis peut-être qu’un écrivaillon, mais je sais ce qu’est le talent, et j’ai compris assez vite que je n’en avais pas. Ce ne fut pas une prise de conscience dévastatrice. Plutôt quelque chose de l’ordre d’une confirmation de ce que je soupçonnais depuis le début. »

De son côté, Daniel Price est un jeune homme de 18 ans sans réel atout, un garçon paumé traînant son désœuvrement dans la chaleur de l’été de la ville ouvrière de Chicago.
2. La tranche de vie de ces deux personnages que nous confie Steve Tesich est une relecture de mythes littéraires : Saul Karoo vit le périple de sa propre Odyssée, rejoignant Pénélope et Télémaque, tout en démêlant le fil de leurs vies respectives pour en faire une trame unique et unie (quoique… et si le fil se cassait ?). Daniel Price, quant à lui, se fait l’héritier du Bildungsroman sur une durée de quelques mois pour faire son éducation sentimentale :

« J’étais amoureux. J’avais l’impression d’être le premier homme à aimer. Le tout premier à aimer de cette façon. J’étais comme un explorateur qui venait de poser le pied pour la première fois sur une terre étrange et fascinante, et je voulais le clamer haut et fort. Parler d’elle. Parler de moi. Dire ce que je ressentais. Expliquer que je me couchais en pensant à elle, me réveillais en pensant à elle, passais toute la journée à penser à elle. Je voulais le crier sur tous les toits. J’étais amoureux de Rachel. »

Dans les deux cas, mise en abyme de l’écrivain, puisque Karoo en a fait son métier (dans son aspect le plus servile certes, en offrant sa plume pour des scenarii), et que Price embrasse l’écriture comme un exécutoire qui donne sens à une nouvelle perspective de vie.

3. Célébration, dans les œuvres de Tesich, du pouvoir de la femme, mystifiée dans la fascination qu’elle exerce sur nos héros : Karoo est ensorcelée par la douce Leila, tandis que Price est le jouet de l’espiègle et mutine Rachel.

4. Notons également la constante du thème familial, où l’on retrouve un couple et leur fils unique : Karoo est le père adoptif de Billy, tandis que Price n’a ni frère ni sœur. Accent mis sur la difficile relation entre le père et le fils, relation faite de pudeur et de non-dits :

« Cher Papa,
Je n’ai pas cherché à savoir depuis quand – mais nous en sommes tous les deux conscients, j’en suis certain, depuis des années maintenant, une sorte de paralysie s’est emparée de nous. Je ne sais pas trop quand cela a commencé, parce qu’il m’a déjà fallu tout ce temps uniquement pour en accepter la réalité. » – Karoo

« Mon père se trouvait à l’hôpital, atteint d’un cancer.[…] La moindre des choses, dans un moment pareil, c’était de pouvoir compter sur l’affection de sa progéniture, son fils unique. J’essayais de penser à lui mais un sentiment de révolte teinté d’égoïsme m’en empêchait. Je voulais me concentrer sur mon bonheur, pas sur sa tragédie.
Je voulais le dissocier de sa vie, m’assurer une existence différente de la sienne, rejeter le sang qui coulait dans mes veines, son sang, qui avait le pouvoir de me condamner au même destin que lui. » Price

La cellule familiale chez Tesich est particulière car elle offre des rebondissements inattendus qui peuvent être bienvenus (Karoo) comme tout à fait immoraux (Price). Dans tous les cas, l’absence de linéarité des relations est une constante, que même la mort ne peut remettre en question. En effet, dans chacune des œuvres, Tesich intègre la mort comme une impulsion dramatique, dans le sens où elle amène Karoo comme Price à questionner le sens de leur vie « après ». Bref, une métaphysique down-to-earth mais définitivement pertinente.

5. Et c’est là le dernier argument pour vous convaincre de découvrir l’œuvre de Tesich : c’est dans le quotidien que se jouent parfois de grandes choses.

« Tout en pensant à Rachel, j’observais les hommes éreintés qui sortaient de l’usine. Je goûtais encore son baiser sur mes lèvres […]. J’étais serein et parfaitement lucide. Un baiser peut avoir cet effet. Je plaignais ces hommes. Pauvres gars. Regardez-moi ça. Ils rentrent chez eux en traînant la patte, leurs misérables affaires à la main, courbés, épuisés, mornes. Le baiser de Rachel m’avait donné envie d’aller à leur rencontre pour leur expliquer qu’être heureux était à portée de main. La vie était une merveille. Je sentais en moi une sagesse que j’aurais crue inaccessible à des garçons comme nous. » Price

Pour conclure, je pense comprendre ce qui fait que je ferme les œuvres de Tesich à regret : l’impression d’avoir cheminé pendant plus de cinq cents pages à côté d’un individu lambda, mais ô combien exceptionnel dans les enseignements qu’il tire de son parcours et la sérénité d’un nouveau départ. D’un autre départ…

« Et je m’en allais par le monde. » Price

 

Karoo, Steve Tesich, Ed. Monsieur Toussaint Louverture, 607 pages, 22 €.

Price, Steve Tesich, Ed. Monsieur Toussaint Louverture, 537 pages, 21.90 €.

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Optimiser le rangement des piles de livres que nous accumulons : des idées astucieuses par charlitdeslivres !

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Bonjour à tous,

Après un silence total et absolu pour cause de déménagement et d’une connexion internet qui se fait prier …. Je tenais à discuter avec vous de mes dernières lectures de la semaine et de mes idées pour ranger la bibliothèque.

Côté lecture, j’ai eu deux révélations : « Réparer les vivants » de Maylis de Kerangal et « Oona & Salinger » de Frédéric Beigbeder. J’ai également lu « Wild » de Cheryl Strayed, qui m’a laissé un avis mitigé.

  • Dans le premier roman, dont je ne connaissais pas l’auteur j’ai aimé cette grande sensibilité. Ce livre déborde de vie et de vérité, sublime ! Pour voir ma chronique en entier sur « Réparer les vivants », c’est par ici.
  • Pour Beigbeder, ce n’est pas une découverte. L’auteur m’avait plu étant plus jeune, mais je dois reconnaître qu’il m’avait lassé au fil des années. Avec « Oona & Salinger » je le redécouvre et quel plaisir ! Pour…

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« Brutes », Anthony Breznian

Un titre violent, un pluriel inquiétant : il n’en faut pas plus pour suggérer l’ambiance délétère au cœur du lycée catholique St. Mickael the Archangel, à Pittsburgh, dans les années 1990. Un lycée en déréliction, dont le délabrement préfigure la chute de ses occupants.

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On est loin du bizutage à la française des prépas et autres médecines, entre joyeusetés de bon ton et autres grivoiseries. Ici, on est bizut pendant un an, et nul n’y échappe. Nul ne doit y échapper, avec l’absolution de tous…

« Le bizutage avait toujours fait office de soupape de sécurité, mais la pression elle, était devenue insoutenable. Aux yeux de la principale, cette tradition avait viré au harcèlement autorisé. »

« Tut tut, ça dure toute l’année […] Et à la fin de l’année, il y a un grand rassemblement où ils te collent sur une scène pour te faire faire des trucs vraiment horribles. »

Un an de bizutage semble très peu probable, d’autant plus que le livre se concentre sur les épreuves des bizuts et très peu sur l’aspect scolaire. Et pourtant, nous suivons plusieurs premières années – Lorelei, Stein, Davidek – de leur journée de découverte du lycée jusqu’à la fin de leur première année, sans que l’on éprouve l’ennui de la répétition des diverses humiliations faites à leur égard.

Aucun ennui donc, et ce pour plusieurs raisons. Tout d’abord, les humiliations vont crescendo, du racket de cigarettes de l’une à l’orgie alimentaire infligée à un autre lors du pique-nique de fin d’année.

« Tu as jusqu’à vendredi. Une cartouche entière ou ton joli petit scalp, à toi de voir. »

« Trois jours plus tard, JayArr Picklin et un autre première année nommé Charlie Karsimen se retrouvèrent jetés dans la benne à ordures. Les coupables avaient verrouillé le couvercle, si bien qu’ils avaient dû y passer une demi-heure avant que soient entendus leurs coups de pied et leurs appels à l’aide. »

Ensuite, tout en suivant leur parcours au lycée St Mike, on découvre progressivement les blessures personnelles des personnages principaux. Des apartés qui permettent clairement d’éviter l’ennui d’un simple récit du chemin de croix des bizuts, et qui donnent une vraie complexité dramatique aux protagonistes. Enfin, c’est la description d’un microcosme scolaire, un instantané qui fige les relations professionnelles houleuses entre la directrice sœur Maria et le père Mercedes, ou encore la course à la popularité typiquement américaine. Mais on découvre que tout peut être remis en question très vite.

Un livre à découvrir de toute urgence, avec en fond sonore le « College Boy » d’Indochine, parfaite bande-son pour un tel texte.

Ed. Denoël et d’ailleurs 24.90 €