Toutes les lectures sont-elles égales?

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Réussite absolue et mention Très Bien : « La Physique des catastrophes », Marisha Pessl

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S’il est un ovni littéraire à découvrir absolument, il s’agit de La Physique des catastrophes, premier roman de la jeune Marisha Pessl, et premier succès (amplement mérité) puisqu’il  a été auréolé de nombreux prix.

Pourquoi qualifier cette œuvre d’ovni ? Tout d’abord, parce que les amoureux des mots, des belles phrases et du style ne peuvent que se réjouir de retrouver dans chaque page la quintessence du ciselage littéraire. Formule pompeuse me direz-vous ? Jugez-en par cet extrait :

« Le choc du départ de papa (le terme était inexact ; c’était de la stupeur, une bombe, une stupbombe), la découverte qu’il m’avait menti, embobinée, entourloupé (encore une fois, chacun de ces mots était trop tiède pour ce que je voulais exprimer, du coup, je créai le terme menbobitourloupée), moi, moi, moi, sa fille, […] un individu à qui, pour citer Hannah Schneider, « rien n’échappe », était si ahurissante, si impossible (ahurissible) que je ne pouvais qu’en conclure que papa était un fou, un génie, un imposteur, un tricheur, un beau parleur, le plus grand menteur de tous les temps. »

Et c’est là tout le génie de Marisha Pessl : associer un style brillant à son héroïne elle-même brillante. Tellement brillante que l’on est en droit de la qualifier d’« extraterrestre » : Bleue van Meer a un quotient intellectuel de 175. Elle parcourt les routes des Etats-Unis avec son père, le professeur d’université et érudit Gareth van Meer, veuf et convoité, pour se poser à Stockton le temps que Bleue achève sa dernière année de lycée avant de rejoindre Harvard.

Mais revenons-en à l’ovni littéraire qu’est ce livre : chaque chapitre porte le titre d’un ouvrage célèbre, l’ensemble étant répertorié en guise de sommaire final sous le titre de « Lectures obligatoires » : Chapitre 3 : Les Hauts de Hurlevent, Emily Brontë ; Chapitre 11, Moby Dick, Herman Melville ; Chapitre 33 : Le Procès, Frank Kafka. Autant de références, et autant de clés pour entrer dans chaque chapitre. De plus, Bleue ponctue chaque élément de sa vie quotidienne par une référence (littéraire, scientifique, politique, cinématographique) témoignant de son immense érudition… ou de celle de l’auteur !

« Voyager en sa compagnie n’avait rien de cathartique ni de libérateur (voir Sur la route, Kerouac, 1957). »

« C’était le secret de papa, aussi méconnu qu’une créature du fond des mers jamais photographiée ni répertoriée : il voulait devenir un héros, une effigie de la liberté sur drapeau de soie, tout en couleurs vives, voire imprimée sur cent mille T-shirts ; papa avec un béret marxiste, des yeux prêts au martyre et une vieille moustache (voir L’iconographie des héros, Gorky, 1978). »

« Je devais le confronter à son mensonge. Sinon, celui-ci risquait de me ronger (voir Pluie acide sur gargouilles, Eliot, 1999, p.513). »

« Je fus obligée que lui reprocher cette extravagance bien attentionnée, le mettre dans l’embarras, était inutile et cruel – autant annoncer à Blanche Dubois (voir Un tramway nommé désir) qu’elle a les bras mous, les cheveux secs et qu’elle danse la polka bien trop près de la lampe. »

Mais cette érudition, qui offre au lecteur des parallèles foisonnants et des clins d’œil à sa propre culture, est motivée :

« Tu verras, un jour, me dit-il avec un clin d’œil. Et garde bien ça en tête. Arrange-toi pour que tes affirmations soient référencées avec précision, et, dès que possible, ajoute des supports visuels, car, crois-moi, il y aura toujours un clown près du radiateur pour agiter une nageoire de sa main dodue et protester : « Mais pas du tout, vous n’avez rien compris ».

Car dans ce livre, il s’agit bien, à de multiples égards, de prouver quelque chose : pourquoi Bleue est-elle intégrée au groupe du Sang Bleu, composé de cinq élèves qui bénéficient du privilège de côtoyer en dehors du lycée St Gallway la fascinante Hannah Schneider, professeur de cinéma ? Quel secret chacun cache-t-il et pourquoi sont-ils unis autour de Hannah ? Comment expliquer le pouvoir d’attraction du professeur ? Et surtout, comment expliquer que Bleue la découvre pendue à un fil électrique lors du week-end randonnée du groupe ? Meurtre ou suicide ?

Il est certain que la mort d’Hannah n’intervient que tard dans le livre… enfin, sauf si l’on omet l’introduction, qui pose déjà Bleue dans la situation de découverte du cadavre. Par conséquent, les deux tiers de l’œuvre sont le récit et la description de la vie de Bleue et de son père, ainsi que l’intégration progressive de Bleue dans le petit groupe élitiste. On pourrait penser que c’est là une grande digression (sur quelques centaines de pages tout de même !), mais cette digression est signifiante : elle met en place les rapports de force, mais aussi le retournement qui s’opère dans le dernier tiers du livre, et pour lequel le rythme s’accélère (enfin ?). Les pièces du puzzle sont reconstituées par Bleue… et le roman de devenir policier. Ou plutôt de se jouer des codes du policier : aucune conclusion officielle, accusations trompeuses dévoilant la vraie vérité…

« Alors comme cela, je suis folle, dis-je.
– Je n’ai pas dit ça. Ta théorie est très élaborée. Tirée par les cheveux ? Bien SÜR ; Mais remarquable. Et excitante. Rien de tel qu’une révolution secrète pour fouetter le sang qui irrigue notre cerveau…
– Tu me crois ? »

La Physique des catastrophes confirme son statut d’ovni avec le clin d’œil final qui conclut le roman. En effet, le récit tourne presque exclusivement autour de l’érudition, tant générale qu’universitaire par le cadre de l’action (le lycée St Gallway) que les personnages (Bleue la surdouée et Gareth van Meer l’éminent professeur d’université). Ainsi, le lecteur se voit proposé, tel un candidat passant un examen, un « contrôle final » qui comprend trois parties : un « vrai ou faux », un QCM et une dissertation. « Tongue-in-cheek » à comprendre comme un test de lecture après le pavé que nous venons d’achever ? Clin d’œil au parcours de Bleue et de son père ? Un ovni je vous dis…

Le nombre de pages impressionnant, la multiplication des références, la lenteur des éléments perturbateurs peuvent rebuter de prime abord. Mais croyez-moi, une fois embarqué dans le vaisseau de Bleue, on n’a plus envie de le quitter, mais bien au contraire de découvrir la planète inconnue vers laquelle elle nous amène.

La Physique des catastrophes, Marisha Pessl, Ed. Gallimard, 2006, 610 pages, 24.50 €.

Echappées artistiques nantaises

Depuis quelques jours, Nantes vit au rythme des Folles Journées : un rendez-vous incontournable pour les passionnés de musique classique, et qui tend incontestablement à la démocratiser. D’ailleurs, pour avoir un aperçu de la thématique de cette année (LA NATURE), faites comme moi : ne loupez pas le concert de clôture à 18.10 sur Arte, puisque y sont prévus « Les Quatre saisons » ainsi que « Le Lac des cygnes ». Des incontournables, à la portée de tous !

De mon côté, je vous invite à découvrir la double exposition qui a lieu pendant trois semaines au Temple du Goût, rue Kervégan, à Nantes : Nathalie Le Gouill y expose ses peintures, et sa sœur Maryline ses sculptures.

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Invitée hier soir au vernissage, j’ai pu découvrir une riche exposition de toiles abstraites, aux couleurs souvent vives, aux supports variés. Nathalie Le Gouill a créé au sein de l’ancienne demeure négrière des îlots significatifs pour mieux « lire » ses toiles. Des coups de cœur certains, qui m’ont fait soupirer d’envie bien après le vernissage fini  !

Quant aux sculptures de Maryline Le Gouill, faites en terre et fumées, elles célèbrent le corps féminin sous de multiples formes (complet ou incomplet), et il se dégage d’elles une vraie sensualité.

Allez y jeter un coup d’œil ! La visite est vraiment fort agréable, et l’accueil très chaleureux : Nathalie et Maryline répondent avec enthousiasme à vos questions, et partagent tout simplement avec brio leur passion !

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