Les liaisons connectées : la perversité 2.0

Partir du classique des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos pour en proposer une réécriture 2.0 est un pari que Sandra Lucbert réussit avec brio dans son roman La Toile, publié chez Gallimard.

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Dans ce roman virtuellement épistolaire (les emails et le réseau social Medium en avatar de Facebook sont les pendants très modernes de la plume d’oie), on retrouve Valmont et la marquise de Merteuil en les personnages de Guillaume Thévenin et d’Agathe Denner, duo diabolique à la tête de l’entreprise Line Up. Bourreaux de travail et experts de la manipulation tant humaine que virtuelle, ils dynamitent pour leurs besoins personnels et professionnels les couples établis et les liaisons potentielles. Une perversion assumée, cadre de fond idéal pour scruter la légitimité de leur « toile ». Mais même les fils les plus solides peuvent se décrocher…

Ce roman s’est avéré très rapidement addictif car sa structure est progressive, ce qui permet d’instaurer un cadre narratif solide dès le départ. Je ne cache pas que certains passages sur la politique informatique et les enjeux du virtuel à l’échelle mondiale étaient plus ardus, mais cela révèle le très bon travail de documentation maîtrisé de Sandra Lucbert.

La Toile est un récit à découvrir absolument : le palimpseste de Sandra Lucbert est légitime et réussi !

La Toile, Sandra Lucbert, éditions Gallimard, 2017, 470 pages, 23.50 €.

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Le syndrome du pavé

Je m’adresse dans cette brève chronique aux dévoreurs de livres (donc vous serez nombreux, c’est indéniable). J’ai remarqué que, depuis quelques années, j’ai beaucoup de mal à me diriger vers des livres de peu de pages (150, 200 pages). Je cible plutôt les pavés (400 pages minimum) et me réjouis à l’idée de plonger dans ces récits. Pourquoi ? Est-ce la perspective de prolonger au maximum le plaisir d’évoluer dans l’univers du livre ? Un « plus c’est long, plus c’est bon ? »

Quel est votre avis ? Êtes-vous également concerné par ce syndrome du pavé ?

A vous lire !

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« L’autre qu’on adorait » : ce livre que l’on dévorait

Fantastique lecture du récit de Catherine Cusset L’autre qu’on adorait ! Un récit à l’écriture sublime dévoré en quelques jours à peine. Une clé d’entrée évidente pour moi dans l’univers foisonnant de l’auteur, autorité littéraire déjà bien installée avec des titres tels Un brillant avenir, Le problème avec Jane

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Dans ce récit, nous suivons le parcours du protagoniste principal, Thomas Bulot. Or, nous partons de son suicide final, pour remonter aux origines de sa déchéance (décadence ?) latente : comment en est-il arrivé à cela ?

Nous découvrons dès le début un jeune homme plutôt brillant (le meilleur élève de sa khâgne, une admission à Columbia University, un poste de professeur de fac à Reed, une culture aux limites incalculables…) et charismatique, tant auprès de ses collègues, que de ses amis et de ses nombreuses conquêtes. Mais très vite, on constate que les succès de Thomas sont tous rapidement plombées par un échec : non admissible à Normale Sup’, candidature évincée pour enseigner dans l’Ivy League, incapacité à rendre une relation amoureuse permanente. Thomas Bulot est donc un homme paradoxal. Rien ne dure. Le héros semble cyclique, avec la répétition du même. Mais en pire, ou du moins en moins bien…

La dualité – ou du moins le chiffre 2 – semble être la clé du roman : double est le chemin de vie du personnage, alternant sans cesse entre succès et échecs ; incessants sont les allers et retours entre deux pays, la France et les États-Unis, entre deux villes d’un même pays ; création fulgurante (celle d’un texte, d’un amour, d’une amitié) avortée par une autodestruction grandissante et étourdissante…

Thomas est un héros magnifique et sublime, plombé par sa dualité inhérente et destructrice, laquelle se révèle porter le nom de bipolarité.

La dualité est également rendue signifiante par le choix narratif d’utiliser non pas le « je » ou le « il », mais le « tu » : la narratrice, se prénommant singulièrement Catherine, est au début l’amante de Thomas, puis son amie jusqu’à la fin du livre. C’est elle qui prend en charge le récit de la vie de Thomas, jouant presque le rôle de sa biographe en dépassant le cadre strict de ce qui lui permettrait normalement son rôle, à savoir une vision morcelée de la vie du héros : ici, elle est omnisciente, et ce « tu » par lequel elle désigne Thomas met à distance cet homme adoré.

Écriture virtuose et récit de vie captivant : un roman que l’on adore !

L’autre qu’on adorait, Catherine Cusset, NRF Gallimard, 2016, 291 pages, 20 €.