« Presque ensemble » : un premier roman totalement réussi

Vie et mort d’un couple pourrait être le sous-titre du premier roman de Marjorie Philibert, dans la mesure où, en 373 pages, elle dissèque minutieusement les mécanismes de naissance, de vie et de mort d’un couple.

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Ainsi, le lecteur découvre Nicolas et Victoire pendant la mémorable finale de la Coupe du Monde 1998 : l’euphorie du moment dopée par une consommation intéressante de bières pousse Victoire dans les bras du timide et incertain Nicolas. Malgré les doutes de ce dernier, leur histoire démarre et Victoire fait de son coup d’un soir une véritable relation amoureuses. Ensemble, ils vivent leurs études, le premier appartement, les premières disputes. Finalement, le récit de toute histoire d’amour lambda.

Mais ce qui est notable dans ce récit, c’est la médiocratie ambiante : celle du déterminisme parental de chacun de nos protagonistes, celle des études (la sociologie en prend pour son grade), celle d’un sentiment d’inadéquation continuel de l’un et de l’autre dans leur vie personnelle et leur vie professionnelle.

Cette radiographie du couple peut sembler des plus pessimistes, et pourtant on achève la lecture de ce roman songeur sans sombrer dans un fatalisme universel. A travers Victoire et Nicolas, un couple parmi tant d’autres, l’auteur questionne la quête dans l’amour : sommes-nous « accomplis » et « complets » lorsque l’on a trouvé quelqu’un avec qui partager sa vie ? Pourquoi être tenté de chercher plus, peut-être mieux, sans doute ailleurs ? L’extraordinaire d’une relation n’est-il pas dans le caractère ordinaire apaisé et contenté ?

Autant de questions qui laissent au lecteur l’envie d’espérer de toute relation, bien au-delà du cadre amoureux.

Porté par une belle plume, ce premier roman dissèque le fonctionnement du couple. Une radiographie qui réconcilie définitivement avec le scalpel littéraire.

IMG_20170510_174731IMG_20170510_174731.jpg, Marjorie Philibert, éd. JC Lattès, 2017, 373 pages, 2017.

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Pierre Léauté : un écrivain confirmé

Découvrir de nouveaux auteurs, « locaux » qui plus est, est l’un des plaisirs des lecteurs assidus. J’ai découvert Pierre Léauté en 2016, avec son drôlissime Mort aux grands !, qui déjà annonçait une plume de qualité et une originalité réjouissante. Son deuxième titre, Les Temps assassins (Rouge vertical), confirme définitivement que Pierre Léauté est un auteur à suivre.

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L’histoire commence en 1620 : Charlotte Backson est la fille d’une catholique française convertie au protestantisme par le mariage conclu avec son époux anglais. Mais l’union est un échec : Charlotte revient en France avec sa mère, et est placée chez les sœurs afin de devenir une nonne. Cependant, Charlotte ne goûte guère à cette perspective sacerdotale : il faut qu’elle fuit cette vie qui lui est destinée. Commencent alors ruses et fourberies, dont les hommes sont ses victimes : elle défroque littéralement ainsi un homme d’église. Néanmoins, elle est punie de son crime et marquée à l’épaule du sceau de l’infamie. Charlotte s’emploie alors à cacher cela à celui qui est devenu son époux. Las ! La tromperie est découverte, et Charlotte condamnée à être tuée.

Et le lecteur d’entrer dans un univers dystopique : en effet, Charlotte « ressuscite » littéralement et est amenée à revivre une deuxième vie. Elle devient une « nouvelle-née », une éternelle condamnée à ne jamais mourir (ou presque) et à avancer dans l’Histoire. Ainsi, nous passons du XVIIe siècle au Versailles de 1791 et jusqu’aux années 30. Charlotte rencontre Abby Fierce, une éternelle elle aussi qui l’initie à cette « vie » perpétuelle

Cette errance n’est aucunement exempte de péripéties : ainsi, les deux femmes doivent éviter les Bellatores, porteurs de la seule mort possible des Eternels ; Analekta, « la plus grande bibliothèque que les mondes ont jamais connue« , « Une école. Une arène. Une prison« , où les « professeurs sont des tyrans » et dont les « livres contiennent les plus mauvais préceptes qui soient« , est la toile de fond mystérieuse, à la fois attirante et dangereuse ; enfin, pour ne rien arranger, Charlotte tombe amoureuse d’un mortel, Edmond.

Face à un foisonnement narratif tel, je ne peux que m’enthousiasmer, et ce pour plusieurs raisons. Vous me permettrez (une fois n’est pas coutume), de lister les qualités indéniables de ce récit, sorte de check-list d’un écrivain confirmé :

  • On retrouve avec Charlotte l’influence des héroïnes des romans du XVIIIe siècle portés par des auteurs illustres tels Defoe avec sa Lady Roxana, l’Abbé Prévost et cette attachante Manon Lescaut, Marivaux et sa belle Marianne. Ainsi, nous avons une héroïne, une intrigante qui ne cesse d’user de ses ruses pour avancer dans le monde, si-possible le plus riche possible.
  • L’uchronie du récit est une jolie démonstration des connaissances historiques de Pierre Léauté (ce dernier étant professeur d’histoire-géographie, nous ne pouvions qu’être rassurés !) : une érudition évidente, avec cette qualité fort appréciable d’éviter toute pédanterie livresque. Charlotte avance dans l’Histoire, et son lecteur, conquis, avec.
  • J’ai particulièrement savouré les titres des chapitres, beaucoup étant en latin : jolie trouvaille littéraire, une singularité narrative intéressante.
  • L’originalité du récit est évidente : Pierre Léauté évite tous les clichés possibles d’une héroïne poursuivie par ses / des démons. Rien que pour cela, merci !
  • Enfin, je ne peux que saluer la qualité de l’écriture de Pierre Léauté : les phrases sont fort bien tournées, lexicalement riches et bien troussées. Quel plaisir devant une telle qualité narrative ! De fait, les pages défilent, portées par une réelle limpidité du style.

 

Par conséquent, découvrez, si cela n’est pas déjà fait, cet écrivain au talent confirmé : Pierre Léauté ou l’affirmation d’un grand !

Les Temps assassins (Rouge vertical), Pierre Léauté, éd. Le Peuple de Mü, 2016, 383 pages, 25€.

« Long Island » : un page-turner diabolique

J’ai découvert avec beaucoup de plaisir le talentueux Christopher Bollen en mars 2016 avec Manhattan People, récit dans lequel il dépeignait avec talent quelques spécimens de la jungle new-yorkaise. Un an après, il réitère l’expérience en amenant ses lecteurs du côté de l’île de Long Island.

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Il semblerait donc que New6york soit la terre de prédilection de Christopher Bollen, mais il opte cette fois-ci pour la version insulaire en mettant le cap sur Orient, petit village situé à la pointe de Long Island.

Orient est une bourgade ancestrale, où il est de bon ton d’y être né et surtout d’y être resté. C’est pour cela que le microcosme social du village est tout en remous dans le roman : les cultivateurs, commerçants, agents, professeurs natifs d’Orient voient arriver avec mépris et colère les riches citadins (et en particulier artistes) de New-York qui, avec quelques millions de dollars, peuvent prétendre à l’achat de coûteux terrains. De fait, Bollen structure judicieusement son roman en trois parties significatives : 1. Les résidents 2. Les arrivants 3. Lui.

Et puis il y a ceux qui sont partis d’Orient et y sont revenus, tels le célèbre architecte Paul Benchley, Beth et son artiste de mari Gavril. Mais peut-on revenir sur les terres de son enfance et prétendre y revivre, y être accepté comme avant ? Le roman pose cette question… De plus, revenir en terre natale accompagné d’un rescapé des drogues et de la faune dépravée de New York n’attire guère la sympathie : c’est ce que va rapidement découvrir Mills, le petit protégé que Paul amène à Orient avec lui pour l’extraire de sa misère et profiter de son aide pour remettre en ordre le domaine familial.

Le cadre est ainsi posé. Ne manque plus que l’action. Celle-ci ne tarde pas à arriver, avec les meurtres successifs de plusieurs figures locales de la bourgade : la psychose grandit, jusqu’à devenir insupportable. Bien évidemment, tous les regards se portent sur l’intrus, celui qui a le « pedigree » le plus favorable au crime : Mills. Mais ne serait-ce pas un choix trop facile pour un roman ?

On peut se fier à Christopher Bollen pour complexifier à souhait les revirements de situation : l’inattendu guette le lecteur à chaque page, les relations (dé)multiplient leurs noeuds… Formidable page-turner au rythme haletant, à la structure narrative maîtrisée de main de maître malgré la complexité des ressorts, Long Island est de ces livres dont on tourne la dernière page avec un immense regret…

Long Island, Christopher Bollen, éd. Calmann Lévy, 2017, 650 pages, 23 €.