« Mrs Bridge » : une desperate housewife des années 30 selon Evan S. Connell

Une immersion dans le charme désuet du savoir-vivre bourgeois américain dans les années 30 et 40 : c’est ainsi que l’on peut considérer le second roman de Evan S. Connell, à lire en premier dans le diptyque Mr. Bridge / Mrs Bridge.

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India Bridge est mariée très jeune à un avocat prometteur. Mr. Bridge consacre sa vie à son travail, commençant tôt et rentrant tard, afin d’offrir à sa femme et à sa famille un cocon luxueux et loin des préoccupations matérielles. Les Bridge ont trois enfants : Ruth, Carolyn et Douglas. Ils disposent d’un confort certain pour l’époque : domestique, jardinier… Bien évidemment, Mr. et Mrs Bridge font partie du Country Club et ne fraient qu’avec les membres de leur classe sociale.

Seulement, cette cage dorée n’est pas gage de bonheur : Ruth, l’aînée, se dépêche de filer à New-York pour y mener une vie libérée et bohème ; Douglas s’enrôle lors de l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre Mondiale. Quant à Mrs Bridge… Chaque journée est à occuper, et trop souvent le sentiment de vacuité l’envahit. L’argent ne fait pas le bonheur, indéniablement…

Ruth était repartie, Carolyn venait de temps en temps pour le week-end, Mr. Bridge continuait de passer de longues heures au bureau, Douglas ne paraissait qu’aux repas et Mrs. Bridge trouvait les journées interminables. Jamais les jours ne lui avaient paru aussi longs depuis les heures infinies de son enfance. Triste et solitaire, elle passait son temps à chercher comment s’occuper. Certains matins, elle restait au lit jusqu’à midi, craignant de se lever parce qu’elle n’avait rien à faire. (p.258)

C’est tout le paradoxe de cette vie brillamment narrée par Evan S. Connell : Mrs Bridge dispose de tout ce dont elle peut rêver, cultive un savoir-vivre et un savoir-être mondain des plus distingués et délicieux. Mais sous ce vernis, un grand vide qui laisse suggérer le désarroi…

Les promesses du passé avaient été tenues, elle avait trois beaux enfants, son mari avait merveilleusement réussi, mais elle se sentait lasse, malade. Elle avait besoin d’aide. (p.275)

Le fait de dépeindre une desperate housewife des années 30-40 en 1959 est certainement novateur. De plus, on sera sensible au regard critique porté sur cette middle-class aisée soucieuse des apparences. On citera le premier exemple des matinées de charité auxquelles assistent Mrs Bridge et ses amies… en ayant soin de prendre des gants avant de manipuler les vêtements des pauvres. Or encore ce second exemple lors duquel Mrs Bridge éloigne à dessein Alice Jones, enfant noire de son jardinier, de Carolyn.

En 117 courts chapitres, comme autant d’instantanés de vie, Evan S. Connell suggère plaisamment l’étouffement et l’étiolement progressif d’une bourgeoise, prisonnière de son confort.

Mrs Bridge, Evan S. CONNELL, éditions Belfond et 10/18, 2016, 310 pages.

 

 

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« Frappe-toi le cour » : un cru Nothomb d’exception !

Mercredi paraissait Frappe-toi le coeur, l’un des meilleurs Nothomb (hélas dévoré en même pas deux heures…), qui fait de son roman un récit cruel de femmes, récit dans lequel les hommes sont passifs, absents, insipides (désolée pour Olivier et Stanislas).

Le ballet de femmes qui se déroule sur les 169 pages s’étend de 1971 aux années 2000. On commence avec Marie, sublime créature tout juste sortie de l’adolescence, et dont la seule jouissance est de susciter l’envie et la jalousie dans les yeux des autres femmes.

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Son narcissisme exacerbé est réduit à néant lorsque, une fois mariée, elle accouche de Diane, une petite fille dont la beauté surpasse celle de sa mère. Or, jalouse de sa propre fille, Marie n’a aucun scrupule à délaisser Diane. La situation empire avec la naissance de Nicolas et de Célia, Marie retrouvant avec eux progressivement et jusqu’à la folie l’instinct maternel dépourvu d’une once de jalousie.

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Fataliste, Diane comprend très tôt que sa mère, « la déesse » comme elle l’appelle, ne sera jamais de ce nom pour elle. Elle trouve donc refuge auprès de ses grands-parents, et ses quelques amis sont des élus dont le charisme physique la dépasse.

Mais la trahison, même lorsque les élections affections sont librement choisies, n’est jamais loin…

Roman cruel et fort, Frappe-toi le cœur est à lire absolument (et oui, encore un !). Vivement l’année prochaine Madame Nothomb…

Frappe-toi le cœur, Amélie NOTHOMB, éditions Albin Michel, 2017, 169 pages, 16.90 €.

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Vous le dire : «Tout ce qu’on ne s’est pas dit» de Celeste NG est à lire absolument !

Les premiers mots sonnent comme un glas : « Lydia est morte ». Une tragédie est en effet survenue dans le microcosme familial de la famille Lee : le père James, la mère Marylin, le frère aîné Nath et la petite Hannah ne peuvent décemment croire à un tel drame. Pour eux, Lydia a été tuée : le suicide – un acte associé à l’échec et au mal-être pour eux – est inenvisageable. Mais connaissent-ils véritablement tout de Lydia ?

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Il est évident que le début du livre laissait augurer un roman policier. Il n’en est rien. Ou alors, on peut considérer qu’il s’agit d’une enquête familiale qui nous fait pénétrer  à chaque page dans les secrets enfouis des uns et des autres. De fait, en alternant les passages entre le présent (la mort de Lydia), le passé de chaque membre de la famille (comment en est-on arrivé à cette tragédie ?) et le futur prophétique envisagé dans le passé par un narrateur omniscient qui déflore avec efficacité toute surprise possible sur ce futur à venir, le lecteur découvre une accumulation de non-dits qui petit à petit ont conduit à la mort de Lydia.

« Regarde-moi ». Marylin prit le menton de Lydia dans sa main et pensa à toutes les choses que sa mère ne lui avait pas dites, ces choses qu’elle avait tant voulu entendre pendant toute son existence. « Tu as la vie devant toi. Tu peux faire ce que tu veux. » Elle marqua une pause, regardant par-dessus l’épaule de Lydia l’étagère couverte de livres, le stéthoscope au-dessus de la bibliothèque, la mosaïque nette du tableau périodique. « Quand je serai morte, c’est tout ce que je veux que tu te rappelles. » (p.210)

 

Il ne savait pas alors combien ces mots le hanteraient. (p.247)

Sans être moralisateur, ce récit livre une très belle réflexion  sur le poids de la famille dans la réalisation de notre destin : les rêves des uns reportés sur les autres, la pression inconsciente pour se réaliser à travers sa descendance. Peut-on d’ailleurs totalement s’affranchir de ses parents ?

Ce livre est incontestablement très beau et bien construit (malgré de fâcheux accords dans la traduction française…). Je suis curieuse de l’angle sous lequel il sera lu car il aura indéniablement une résonnance différente selon que l’on est parent ou enfant. Dans tous les cas, il est générationnel.

Ce livre est à lire absolument. Et ça, je vous le dis !

Tout ce qu’on ne s’est pas dit, Celeste NG, éd. Sonatine, 2014 (2016 pour l’édition française), 271 pages, 19 euros.

 

Rentrée littéraire : Noël au mois d’août

La fin août est littérairement comparable à Noël pour tout accro aux belles lettres. C’est donc avec une frénésie absolue qu’armée d’un surligneur, j’ai littéralement dépouillé la presse pour en tirer quelques titres – consignés dans mon indispensable bu jo – qui s’annoncent comme excellents. Si on me demande, je suis à liiiiiiiiiiiiiiire !

 

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Quand LIRE consacre une librairie nantaise : fierté assumée !

Quelle surprise et quelle joie lorsque j’ai découvert avec empressement le nouveau numéro du magazine LIRE sorti hier jeudi 17 août pour la rentrée littéraire et que ma petite librairie nantaise de la rue Maréchal Joffre, « La vie devant soi », disposait d’une bonne moitié de page ! Consécration ultime et bien méritée pour l’excellente et passionnée Charlotte Desmousseaux !

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Cette librairie vaut vraiment le détour : la sélection y est judicieuse, pointue, pertinente. De plus, converser avec Charlotte est très riche en échange de références. Belle vie à cette librairie nantaise d’exception !

« Zoé à Bercy » : la plume acerbe de Mme Shepard a encore et justement frappé…

Flashback 1 : j’avais adoré Absolument dé-bor-dée, journal professionnel dans lequel Zoé consignait avec ironie son quotidien sous l’égide du Don, l’incompétent maire d’une ville, et entourée de ses sbires non moins fats et vains. Livre offert une dizaine de fois, jamais je n’avais autant ri en lisant de truculents moments.

Flashback 2 : je m’étais précipitée sur la suite, Ta carrière est fi-nie, qui relatait les conséquences fâcheuses (Zoé avait été limogée) de son premier écrit acerbe. Si le portrait au vitriol de l’administration publique avait amusé les lecteurs, il avait scandalisé les concernés. Je n’avais lu que quelques pages de ce deuxième roman : moins vif, moins percutant, je m’étais lassée.

Et voilà qu’en flânant en librairie je tombe sur la version poche du troisième tome des aventures de Zoé, cette fois-ci propulsée dans un ministère – celui des finances de Bercy. Ou comment obtenir un point de vue (différent ?) d’un plus haut promontoire.

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Zoé se retrouve chargée de rédiger des notes ayant trait au budget. Entourée d’une équipe plutôt solide, elle y fait prouve ses compétences.

Mais ce tableau enfin idyllique se meut en tragi-comédie lorsque le Don se retrouve nommé secrétaire d’État au budget, suite à une campagne présidentielle des plus efficaces. Une calamité annoncée… et redoublée par l’arrivée de Coralie « Coconne », l’inénarrable secrétaire cruche dont Zoé se retrouve affublée :

– Coralie ? Coralie Montaigne ? Mais qu’est-ce que vous faites là ?

– Zoé ! Ça fait drôlement longtemps ! Eh bien, on peut dire que vous tombez à pic ! Vous allez pouvoir me renseigner, je cherche Shakira. J’ai lu dans Closer qu’elle était en répétition, donc j’aurais voulu la rencontrer.

– Mais qu’est-ce que Shakira pourrait bien faire ici ? Elle ne paie même pas ses impôts en France !

– On est à Bercy, non ? Je viens juste d’y être détachée, donc je voudrais la voir. (p.21)

Très vite, Zoé et son équipe pointent du doigt l’évidence : l’incompétence du Don est proportionnelle à son narcissisme, c’est-à-dire énorme. Ils n’auront alors de cesse que de corriger, parfois dans l’urgence, les bourdes inconséquentes de « MonMaire », dixit Coconne.

Au-delà de ce focus sur l’administration publique et ministérielle, Zoé consacre un certain nombre de pages à sa vie « off », c’est-à-dire celle de maman de jumeaux divorcée, tentant de mener à bien sa mission parentale. Mais c’est sans compter la tyrannie exercée avec fiel par sa sœur Elise et Marielle, une maman d’élève, pour prouver à Zoé ce qu’est être une mère 2.0 : une surprotection de l’enfant doublée d’une saturation de son emploi du temps pour en faire un génie.

A travers ce troisième opus, Zoé tire donc à boulet rouge sur deux choses : la narcissique langue de bois politique (ou comment user des mots pour cacher une réalité – le déficit abyssal du budget français – pas vraiment reluisante) ainsi que la course parentale délirante à l’excellence et la performance de l’enfant. C’est bien vu, bien troussé. De quoi sourire, mais peut-être pas rire. N’empêche, c’est suffisamment caustique pour se laisser lire.

Zoé à Bercy, Zoé SHEPARD, éditions Points, 2015, 270 pages, 7.30€.

 

De la qualité plutôt que de la quantité

Parce que, une bonne fois pour toutes, j’estime qu’il est hautement préférable de se délecter de VRAIES œuvres présentant un enjeu littéraire (fond, forme) que d’enchaîner des textes faciles et surtout rapides (du leurre d’être un gros lecteur). Ça prend plus de temps à lire, certes, mais ça s’ancre aussi durablement dans la tête. « Binge reading » oui, mais de qualité s’il vous plaît !

Sénèque