De Vigan par Polanski : une sortie ciné immanquable.

Il est de ces livres dont on se réjouit de l’adaptation en film. Quand c’est un monstre de la réalisation qui s’en charge, on jubile. Cher Roman Polanski, vous qui aviez déjà mis à l’écran (superbement d’ailleurs) le roman de Thomas Hardy, Tess d’Uberville, voilà que vous vous attaquez à une nouveau cas de femme, celui de Delphine dans D’après une histoire vraie, écrit par Delphine de Vigan, justement.

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Dans ce roman (autobiographique ? le flou est maintenu jusqu’au bout, et c’est formidable), Delphine est en panne d’inspiration. Elle retrouve l’inspiration à travers la rencontre de l’une de ses admiratrices, L. Une relation d’amitié naît, se développe, fusionne. Jusqu’au point de non-retour. Fiction ou réalité ? Pragmatisme ou folie ? Jusqu’au bout, nous doutons.

Ce livre a été pour moi une pure merveille littéraire, questionnant la création littéraire, l’inspiration, la genèse d’une œuvre, la possibilité d’une muse mais aussi l’exigence du public vis-à-vis de ses auteurs… Alors je vais forcément m’empresser de découvrir cette adaptation d’un succès littéraire (largement, très largement mérité) par le sieur Polanski. Verdict très  vite…

 

 

 

 

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Vous le dire : « Tout ce qu’on ne s’est pas dit » de Celeste NG est à lire absolument !

Les premiers mots sonnent comme un glas : « Lydia est morte ». Une tragédie est en effet survenue dans le microcosme familial de la famille Lee : le père James, la mère Marylin, le frère aîné Nath et la petite Hannah ne peuvent décemment croire à un tel drame. Pour eux, Lydia a été tuée : le suicide – un acte associé à l’échec et au mal-être pour eux – est inenvisageable. Mais connaissent-ils véritablement tout de Lydia ?

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Il est évident que le début du livre laissait augurer un roman policier. Il n’en est rien. Ou alors, on peut considérer qu’il s’agit d’une enquête familiale qui nous fait pénétrer à chaque page dans les secrets enfouis des uns et des autres. De fait, en alternant les passages entre le présent (la mort de Lydia), le passé de chaque membre de la famille (comment en est-on arrivé à cette tragédie ?) et le futur prophétique envisagé dans le passé par un narrateur omniscient qui déflore avec efficacité toute surprise possible sur ce futur à venir, le lecteur découvre une accumulation de non-dits qui petit à petit ont conduit à la mort de Lydia.

« Regarde-moi ». Marylin prit le menton de Lydia dans sa main et pensa à toutes les choses que sa mère ne lui avait pas dites, ces choses qu’elle avait tant voulu entendre pendant toute son existence. « Tu as la vie devant toi. Tu peux faire ce que tu veux. » Elle marqua une pause, regardant par-dessus l’épaule de Lydia l’étagère couverte de livres, le stéthoscope au-dessus de la bibliothèque, la mosaïque nette du tableau périodique. « Quand je serai morte, c’est tout ce que je veux que tu te rappelles. » (p.210)

 

« Il ne savait pas alors combien ces mots le hanteraient ». (p.247)

Sans être moralisateur, ce récit livre une très belle réflexion sur le poids de la famille dans la réalisation de notre destin : les rêves des uns reportés sur les autres, la pression inconsciente pour se réaliser à travers sa descendance. Peut-on d’ailleurs totalement s’affranchir de ses parents ?

Ce livre est incontestablement très beau et bien construit (malgré de fâcheux accords dans la traduction française…). Je suis curieuse de l’angle sous lequel il sera lu car il aura indéniablement une résonnance différente selon que l’on est parent ou enfant. Dans tous les cas, il est générationnel.

Ce livre est à lire absolument. Et ça, je vous le dis !

Tout ce qu’on ne s’est pas dit, Celeste NG, éd. Sonatine, 2014 (2016 pour l’édition française), 271 pages, 19 euros.

 

Le gynécée sublime d’Alice Ferney : « L’élégance des veuves »

Alice Ferney est une conteuse née : je suis, à chacun de ses livres, émerveillée par sa prose, ciselée et limpide. Sans peine, depuis que j’ai découvert son excellent Cherchez la femme, je la considère comme une écrivaine d’exception. Son court récit, L’élégance des veuves (1995), confirme cela.

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Nous plongeons dans la famille Bourgeois, enracinée dans le Paris du XVIème arrondissement avant le début du XXe siècle. Le patronyme de la famille souligne son mode de vie ; les convenances, dictées par des principes politiquement royalistes et religieusement catholiques, moulent chaque membre selon un schéma bien établi.

« En une année, celle de ses vingt ans,elle fut fiancée officiellement, mariée religieusement, installée bourgeoisement, ardemment fécondée et douloureusement accouchée : la vie de Valentine commençait à être ce qu’elle se devait d’être. » (p.12)

Les figures de proue de cette famille sont féminines : ce sont les mères qui sont au centre de l’œuvre. Valentine, la première ; puis Mathilde, sa belle-fille, secondée par sa cousine Gabrielle ; et enfin Louise. Pas seulement des femmes, surtout des mères qui, sur plusieurs générations, perpétuent la lignée, inlassablement, faisant fi des douleurs de l’enfantement sans cesse renouvelé par les ardeurs d’un mari aimant mais paternellement trop absent, figurant laissant trop vite la place à l’absence.

De fait, si le roman célèbre le fil de la vie sans cesse régénéré par les multiples naissances (jusqu’à dix enfants pour Henri et Mathilde), il rappelle aussi que cette fécondation incessante peut aussi être stoppée net lorsque la mort survient : celle d’un mari chéri, d’un enfant malade, de jumeaux sacrifiés sur l’autel de la patrie… Dans les deux cas, naissance et mort, la souffrance triomphe : celle du corps et celle du cœur. Le cycle de la vie, tout simplement, éternellement recommencé.

« Et comme si les humains se riaient de cette lumière qui se lève et se couche, eux-mêmes ne voyaient i les jours en suite infinie, ni le temps qui peu à peu les fatiguait, les altérait, et les tueraient. » (p.115-116)

Contre cela, faut-il crier, s’insurger ? Alice Ferney, à travers ce gynécée familial, célèbre la pudeur toute féminine de ses héroïnes éprouvées devenues madones.

Tran Anh Hung a saisi cet éternel recommencement dans sa belle adaptation (2016) du roman, que le titre « Éternité » souligne avec justesse.

 

Enfin, il est intéressant de noter que plus de vingt après, en 2017, Alice Ferney reprenne la cellule familiale des Bourgeois dans son roman intitulé Les Bourgeois, en adoptant cette fois-ci un angle de vue plus masculin, partant de Jérôme, l’un des derniers fils de Mathilde.

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L’élégance des veuves, Alice Ferney, J’ai lu, 1995, 124 pages, 4.80€.

 

 

 

 

 

 

 

« En mère » et contre tous : Linea Nigra, Sophie Adriansen

Concevoir. Devenir mère. Enfanter.

A plus de trente ans, alors qu’elle avait échoué à cet exercice de l’enfantement avec son précédent compagnon, Stéphanie rencontre Luc. Les tergiversations initiales laissent bientôt place à l’évidence : c’est avec cet homme, sa moitié, qu’elle aura un enfant.

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Débute alors le parcours de mère de Stéphanie. Ou plutôt de la femme devenant mère : de la rencontre à la naissance, en passant par les rendez-vous imposés et les considérations existentielles, Stéphanie fait de ce périple un fécond récit.

« Je suis une plage qui attend la prochaine vague, avant d’être mère je suis la mer qui avance et recule, je suis à moi seule le roulis, je suis la houle, je suis les eaux et je suis les flots sur lesquels un bateau gouverné par un matelot prénommé Ulysse s’apprête à terminer son beau voyage. L’odyssée de la vie. » (p.242)

L’originalité du roman est le découpage en courts chapitres (pas plus de deux pages) qui fonctionnent par séquences : alternent ainsi le « maintenant » de Stéphanie, la « légende » de la genèse amoureuse avec Luc, les remarques bien senties d’« une amie », les « croyances » ancestrales ou encore « les femmes » aux propos plus généralistes. C’est là une manière judicieuse de suivre un parcours de vie (plus que jamais, le fait de « donner la vie » justifie l’expression précédente) en regard de ce qui est institutionnalisé. Et c’est à cet égard que le roman de Sophie Adriansen est remarquable, car il questionne la manière de donner la vie, en France et dans le monde : quelle place réelle est accordée à la femme ? à sa souffrance ? à ses désirs ? Plus que jamais, le récit plaide pour le libre droit de disposer de son corps, encore plus particulièrement lorsque celui-ci est double.

« Un autre corps dans mon corps ? Un autre être dans mon être. De la chair dans ma chair. Comment admettre une telle prouesse ? Comment intégrer ce qui est à ce point stupéfiant ? » (p.199)

A la fois récit de vie et réflexion sur un principe originel (« Depuis que le monde est monde, les femmes enfantent… »), Linea Nigra est un roman à découvrir, que l’on soit mère (ou pas), femme (surtout) et père (en devenir).

Linea Nigra, Sophie Adriansen, Fleuve éditions, 2017, 493 pages, 19.90 €.

 

Attention : chef d’œuvre et prodige ! « Les fantômes du vieux pays » de Nathan Hill

Après quelques semaines d’absence (le temps de savourer ce sublime pavé de 700 pages en gérant un emploi du temps bien chargé), je reviens avec la critique enthousiaste (peut-il en être autrement ?!) des Fantômes du vieux pays de l’américain Nathan Hill.

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Le gouverneur Packer, en pleine campagne présidentielle, reçoit en plein visage une poignée de gravillons lancée par une illustre inconnue. On crie au scandale, on assigne à cette femme le plus haut degré de culpabilité.

Cette femme, c’est Faye, la mère que Samuel, professeur de littérature à l’université, ne voit plus depuis que cette dernière l’a abandonné à l’âge de 11 ans. A travers ce fait divers (militant ?) devenue affaire nationale, Samuel redécouvre malgré lui cette mère qu’il s’employait à oublier.

Ce n’est pourtant pas le moment : Samuel doit gérer Laura, une étudiante capricieuse et vicieuse qui tente de le faire chanter pour échapper à la punition méritée d’avoir triché à un devoir. Il doit aussi contenter la colère et les menaces de son éditeur, qui lui réclame le livre pour lequel une coquette avance lui avait été donnée ; le problème, c’est que Samuel n’a pas écrit le traître mot de ce livre.

Et si Samuel racontait l’histoire de sa mère dans un livre ?

Ce point de départ ouvre alors les portes de l’histoire de Samuel et de l’histoire de sa mère. Différentes temporalités se croisent alors : l’année 2011 pour Samuel, l’été décisif de 1969 pour Faye, ou encore 1940 pour la genèse familiale des personnages. Ce roman évoque également l’Histoire, toile de fond des choix de vie des personnages : les manifestations hippies de Chicago contre la guerre du Vietnam, le poète Allen Ginsberg déambulant à travers les activistes de 1969, la colère des familles éplorées par la mort d’un fils ou d’un frère soldat en Irak sous l’ère Bush…

Tout au long de ce roman, à la rare densité, l’auteur nous questionne : que sait-on de nos origines ? Sommes-nous en mesure de juger la genèse de notre histoire / Histoire ? Quel est le prix à payer de nos actes, de nos choix ? Y en a-t-il forcément un ? Nos choix sont-ils véritablement libres ? « Et si »… ?

Ce récit de Nathan Hill est d’une rare beauté littéraire : la narration y est délicate, le style fluide et la maîtrise des variations de style virtuose. Ainsi, le temps de quelques chapitres, l’auteur mime littérairement le principe des « Histoires dont vous êtes le héros », romans favoris de l’enfance de Samuel tandis que celui-ci se retrouve dans une situation cruciale avec Bettany, son amour de jeunesse jamais déclaré ; ou encore l’absence de toute ponctuation pour la description médicale pointilliste de la quasi-syncope de Pwnage, ami de Samuel accro aux jeux vidéo.

Je me refuse exceptionnellement à intégrer une citation : tout le roman en est une (700 pages, imaginez !). Pas un mot qui ne soit superflu. L’Amérique (et le monde) a trouvé son nouveau génie : qu’il reste nous hanter avec délice !

Les fantômes du vieux pays, Nathan Hill, collection « Du monde entier », Gallimard, 2017, 703 pages, 25 €.