Ascension livresque

Alors que je classais quelques photos, je suis tombée sur celle-ci, prise à Dublin en 2014 dans la sublime bibliothèque de Trinity Collège. Elle me semble refléter toute ma philosophie livresque, sans nul doute partagée par nombre d’entre vous : être entourée et encadrée par des livres, des centaines et des milliers de livres, pour grandir / s’élever / s’échapper vers un ailleurs éclatant nourri par des mots, toujours plus de mots…

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« Ô Pulchérie » : un conte moderne fantaisiste à croquer !

Imaginez un couple adopté par tout un petit village parce que la dextérité culinaire de Monsieur ressuscite la vie de Saint Eloi et la descendance de Madame régénère la population vieillissante du bourg : c’est ce qu’imagine avec une fantaisie délicieuse Nathalie Sauvagnac dans son roman Ô Pulchérie.

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Norbert et Sylviane arrivent à Saint Eloi – un village que l’on devine aisément du Nord – parce que la grand-mère de Sylviane, « la Morte », vient de passer de vie à trépas. Au cours d’une pause entre deux condoléances, Norbert se met à préparer un petit en-cas : les effluves qui s’en échappent ravissent d’extase les habitants du village. C’est décidé : le couple ne doit plus repartir !

Pour cimenter leur installation, la très languide et cornélienne Sylviane conçoit coup sur coup quatre enfants, dont l’éducation va revenir à la population de Saint Eloi : voyez là une offrande humaine des plus insolites. Ainsi, Pulchérie, Martian, Nicomède et Albiane deviennent successivement les emblèmes humains du village, constamment contentés, jamais frustrés, perpétuellement adoubés par la considération populaire.

Le microcosme familial, soigneusement décrit, tourne néanmoins volontiers autour de la belle Pulchérie, figure fascinante, louve lascive qui laisse une empreinte permanente malgré la fugacité de ses apparitions.

« La musique soulignait à qui voulait l’entendre, et Pulchérie voulait l’entendre, que ces frêles jeunes filles étaient des reines, des stars, marchant sur un parterre d’hommes courbés vers le mystère infini de la culotte féminine.

Elle serait la reine. Celle qui fait chuchoter les femmes et se taire les hommes. » (p.25)

Nous suivons sur plusieurs années la famille Lecoeur jusqu’au jour où, lors de la finale de majorettes, la confiance de Pulchérie est ébranlée par un incident inimaginable : l’équilibre de la famille et du village peut-il survivre à pareil coup du sort ?

Ce récit est pétri d’une folle fantaisie à laquelle on croit, malgré des invraisemblances que l’on accepte volontiers, telles une enfant parler avec sa grand-mère défunte au cours de célébrations mystiques, la dite Morte parler hors de son cadre fixé au mur, Martian devenir brutalement aveugle à une terrible annonce… C’est que ce roman réutilise avec intelligence plusieurs ingrédients de contes pour en livrer une version moderne, fraîche et littérairement convaincante : l’abandon des parents et les enfants livrés à eux-mêmes, la figure de Rodolphe en prince, la population du village transformée en autant de bonnes fées sur le berceau d’une Aurore du bâton..

Je note que l’écriture de Nathalie Sauvagnac est très visuelle : le phrasé y est sans fioriture et donc très efficace. Le récit demeure une belle trouvaille de par sa grande inventivité, laquelle auréole chaque personnage de papier.

A découvrir sans tarder pour un plaisir réjouissant !

Ô Pulchérie, Nathalie SAUVAGNAC, éd. Denoël, 2018, 158 pages, 17 €.

Roman gracieusement envoyé par le service de presse des éditions Denoël.

Lira ? Lira pas ? A vos arguments !

A quelques heures d’un séjour à Rome, puis-je espérer que la douce lumière italienne et la dolce vita dans la Ville Éternelle soient un déclic pour me lancer dans la lecture de la saga d’Elena Ferrante L’Amie prodigieuse ? Le premier tome en Folio Poche m’attend sagement. Alors, quels arguments me donneriez-vous pour franchir sans hésiter ce pas que nombre d’entre vous avez déjà effectué ?

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« L’Âge de raison », Jami Attenberg : une remise en question opportune des crises existentielles d’une vie

Andrea est une jeune femme juive qui vit à New-York. La trentaine puis la quarantaine assumée, elle revendique un mode de vie qui ne souffre les diktats : de fait, elle enchaîne les coups d’un soir sans chercher le grand amour, ne conçoit pas la maternité mais plutôt un bon verre de vin dès que l’occasion se présente, s’attèle consciencieusement à un job dans la pub qui ne la satisfaisait pas mais du moins pourvoit à ses finances. Andrea serait-elle une adolescente peinant à devenir adulte ?

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Cette singularité revendiquée cache cependant des blessures que l’on découvre progressivement : la rancune envers une mère à la fois détestée et adorée qui, pour faire bouillir la marmite une fois le père d’Andréa mort d’overdose, se livra à des « dîners » avec des messieurs lors desquels Andréa serait bien passée pour l’ultime confiserie ; le volte-face de Felicia, l’artiste-muse pour laquelle Andrea devient l’assistante, et qui annihile toute vocation et persévérance d’Andrea dans la peinture ; les amants d’un soir et de passage qui ne donnent qu’une satisfaction éphémère avant de disparaître…

Les personnages qui gravitent autour d’Andrea donnent aux chapitres leur prénom comme autant d’instantanés dans le déroulement de la vie de notre héroïne. Notons d’ailleurs au passage la singularité du premier chapitre dans lequel un « tu » présente Andréa, avant de lui laisser assumer le « je » de la narration. Celle-ci est doublement originale, d’une part par la mise en forme théâtrale des dialogues (Moi / Elle ; Moi / Lui), d’autre part par la structure chronologique qui fait alterner l’avancée dans le temps d’Andrea au fur et à mesure de ses différents âges et les flash-back qui reviennent sur des moments clés.

Alors, quid de cet âge de raison ? La galerie des personnages autour d’Andrea est-elle un faire-valoir de ce qu’être adulte devrait être : avoir un enfant comme son frère ou son amie Indigo ? se marier ? Mais lorsque aucune de ses perspectives ne se révèlent être une garantie à une crise – de couple, professionnelle ou existentielle – , la raison et la sagesse se révèlent alors très relatifs, qu’importe l’âge et la maturité. Les apparences sont parfois trompeuses…

« Autour de toi, certaines personnes évoluent avec une aisance confondante. Rien ne semble leur poser problème : ni réussir leur vie professionnelle ni acheter un appartement ni déménager ni s’installer dans une autre ville ni tomber amoureux ni se marier ni accoler leur patronyme à celui d’un autre ni adopter un chat trouvé ni même, finalement, avoir des enfants, puis consigner le tout sur Internet à grand renfort de détails. Oui, vraiment, ils franchissent ces étapes avec aisance. Leurs vies sont construites comme des immeubles, chaque brique, précieuse mais totalement convenue, venant s’ajouter peu à peu à l’édifice qui se dresse sous tes yeux. » (p.10)

Dans tous les cas, Jami Attenberg confirme avec « raison » son talent absolu pour conter la vie d’êtres de papier singuliers et attachants, elle que j’avais découvert en 2014 avec La Famille Middlestein.

L’Âge de raison, Jami ATTENBERG, traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Reignier-Guerre, éd. Les Escales, 2018, 216 pages, 19.90€.

« Journal d’Adam / Journal d’Eve » ou le couple vu par Mark Twain : une délicieuse intemporalité amoureuse

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Adam découvre sa nouvelle compagne, Eve, avec une grande méfiance : qui est cette créature collante qui ne cesse de parler et de nommer les choses ? De quelle espèce le petit être qui survient dans sa vie quelques mois après est-il ?

Eve, l’impénitente bavarde, découvre la nature avec émerveillement. Quel dommage qu’Adam soit si sombre et si distant. Elle l’aime bien pourtant…

L’écrivain américain Mark Twain excelle, même (ou surtout ?) au XIXème siècle, à évoquer la vie d’un couple biblique qui nous semble pourtant si moderne : la concision narrative crée l’intemporalité du propos. Il poétise – avec humour parfois – la douce interdépendance entre l’homme et la femme : double déclaration d’amour dont la tendresse devrait être universelle.

Cette fantaisie littéraire se croque avec délice !

Journal d’Adam, Journal d’Eve, Mark TWAIN, traduction de l’américain par Freddy Michalski, éd. L’Oeil d’Or, 75 pages, 10€.