« J’ai choisi la bienveillance », Lizzie Velasquez : apologie sans surprise de la gentillesse face aux brutes de notre monde

Une fois n’est pas coutume, je ne vais pas écrire une longue chronique pour vous relater ma lecture du texte de Lizzie Velasquez J’ai choisi la bienveillance. Surprenant, n’est-ce pas, pour quelqu’un qui a l’habitude proposer une lecture critique aboutie des romans choisis.

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Pourquoi alors, me direz-vous, cette décision ? Tout simplement parce que ce que propose Lizzie Velasquez, humiliée sur les réseaux sociaux pour son physique atypique (dû à une maladie), relève du bon sens et de l’évidence la plus absolue. Vous l’aurez compris, elle a choisi de faire de sa différence physique une force et, plutôt que de se venger de ses bourreaux virtuels, elle a choisi d’être bienveillante. Louable, absolument louable, mais ses considérations tiennent des poncifs les plus usités.

Florilège :

« Nous sommes tous pareils, et chacun de nous mérite le bonheur et l’amour. » (p.29)

« Pourtant, faire tout son possible pour être bienveillant envers soi-même et les autres et essayer de garder une pensée positive sont des objectifs réalisables qui, je crois, en valent la peine. » (p.74)

« C’est pourquoi il est si important de se concentrer sur ses qualités, celles dont nous sommes fiers. » (p.130)

« Demander de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse. » (p.154).

Je ne tiens pourtant pas à être sévère vis-à-vis de cet écrit. Ce n’est tout simplement pas mon genre de lecture et c’est ainsi. Certains y trouveront une source d’inspiration et un ressourcement mental des plus positifs, un feel-good thérapeutique que l’on aurait sans doute tort de refuser. Tant mieux.

Lizzie Velasquez offre un témoignage touchant de son parcours et de son combat : rien que pour cela, elle mérite d’être saluée. Et puis, peut-être est-il nécessaire dans notre société (en déliquescence à bien des égards) de rappeler que l’homme est fondamentalement bon et que cette même bonté d’âme et de cœur devrait être érigée en idéal de vie.

J’ai choisi la bienveillance, Lizzie VELASQUEZ, traduit de l’anglais (États-Unis) par Arnaud Baignot, éditions Denoël, 2018, 199 pages, 19€.

Livre gracieusement envoyé par le service presse des éditions Denoël.

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« La fille qui brûle », Claire Messud : très beau récit poétique d’une amitié adolescente à double versant

Julia et Cassie sont meilleures amies depuis leur plus tendre enfance. Leur osmose amicale est telle qu’elles se considèrent presque comme sœurs, d’autant plus que toutes deux sont filles uniques. Elles partagent leur quotidien scolaire, leur temps libre au refuge animal de leur petite bourgade de province ou dans la confection de gâteaux.

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Le roman commence ainsi par la chronique de leur dernier été au cours duquel l’amitié fusionnelle peut encore laisser libre cours à la fantaisie et la douce et tendre folie de jeunes adolescentes de douze ans. Cassie, méchamment mordue par l’un des chiens du refuge, est privée de l’usage de son bras : difficile de nager ou de faire des gâteaux, encore plus difficile d’occuper tout le temps libre octroyé par des journées estivales qui s’étirent. Cassie et Julia ont alors l’idée de s’aventurer du côté de l’ancien asile de Bonnybrook, abandonné et condamné depuis plusieurs années. Néanmoins, les filles parviennent à y entrer : l’immense et glaçant manoir découvert, il devient alors un terrain de jeu idéal pour les jeux de rôles nés de l’imagination fertile de Cassie et de Julia.

Cette parenthèse bienheureuse se referme cependant avec la rentrée des classes : le passage dans la classe supérieure de chacune des filles a amené un changement d’établissement. Nouveau decorum pour des cartes amicales redistribuées : alors que Julia se lance avec talent dans la préparation d’un concours d’éloquence, Cassie fréquente de nouvelles amies à l’influence négative.

« Mais à peine le monde s’est-il ouvert sous vos yeux qu’il se referme, et les choses se révèlent sous une forme jusque-là inimaginable. De manière tacite, on me traitait comme une adolescente à l’avenir prometteur, alors que Cassie, elle, n’en serait pas nécessairement privée, mais son chemin serait différent du mien. Sans que personne ne le dise ouvertement, on me faisait comprendre que c’était mon chemin qui avait le plus de valeur. » (p.118)

Julia assiste, impuissante, à l’éloignement de son amie, de sa meilleure amie. Elle tente de rester de marbre face aux différentes trahisons de Cassie à son égard. Bienveillante et philosophe, elle tente de donner raison aux propos de sa mère : « tout le monde perd une de ses meilleures amies à un moment ou à un autre » (p.85).

Néanmoins, la scission entre les deux jeunes filles se consomme peu à peu : Julia se consacre à ses études tandis que Cassie voit son équilibre familial – son duo avec sa mère – remis en question par la présence du nouvel amoureux de sa mère.

« Elle n’avait plus le droit de téléphoner ; elle était privée de sortie ; elle avait dû mettre son ordinateur portable dans la salle à manger et faire son travail scolaire dans la pièce, pour que ses parents puissent voir à tout moment ce qu’il y avait sur l’écran. Cassie parlait avec insolence ; Cassie ne faisait pas correctement les tâches qu’on lui confiait ; son argent de poche était supprimé jusqu’à nouvel ordre ; on avait enlevé le verrou de la porte de sa chambre. » (p.181)

C’est plus que ce que Cassie ne peut supporter : elle doit échapper pour échapper aux carcans dans lesquels elle s’enferme / on l’enferme, quitte à se mettre en danger. Quitte à tout briser…


Récit d’une amitié adolescente, La fille qui brûle est un très beau roman qui propose un double apprentissage croisé de la vie, quelque peu soumis au déterminisme social et familial. Tandis que la brune et brillante Julia bénéficie d’une structure de vie solide et fiable, la blonde et lutine Cassie voit les vitres de sa vie se briser autour d’elle. Une manière de souligner que les apparences sont affaire d’illusion et que grandir signifie accepter les choses sans masque. Ici, tout se passe comme si les jeunes filles devaient faire le deuil de leur amitié d’enfance pour grandir et s’épanouir.

« J’ai alors pris conscience que la Cassie de mes pensées n’était pas celle de maintenant, mais celle d’avant, un pur produit de mon imagination, disparue. » (p.214)

Pièce en prose en deux actes dans laquelle le costume endossé par Julia et Cassie n’est jamais définitif, La fille qui brûle propose un regard lucide sur la perte de l’innocence, masque de nos illusions.

« Je sais maintenant, sans être beaucoup plus avancée pour autant, ce que signifie devenir adulte, pour une fille. Vous pouvez choisir de ne pas revêtir la cape, mais vous ne serez jamais libre, vous ne vous élèverez jamais. Ou bien vous pouvez enfiler le manteau qu’on vous offre, mais les conséquences possibles, les pouvoirs de ce manteau, les effets sur vous, impossible de les connaître à l’avance. D’autres y voient peut-être plus clair, mais ils ne peuvent pas vous sauver. Tout ce que chacun de nous peut faire pour autrui, c’est avoir le courage de ne pas détourner le regard. Je l’avais eu, jusqu’au jour où je ne l’ai plus eu. » (p.234)

La fille qui brûle, Claire MESSUD, traduction de l’anglais (États-Unis) par France Camus-Pichon, éditions Gallimard, coll. Du monde entier, 2018, 254 pages, 20€.

Partenariat officiel librairie / blog : l’alliance nantaise « La vie devant soi » & « Mes p’tits lus »

Depuis quelques semaines, le blog a établi un partenariat des plus stimulants et des plus enrichissants avec la librairie nantaise « La vie devant soi », tenue par la brillante Charlotte Desmousseaux (que je remercie pour sa newsletter ci-dessous) et Etienne Garnier.

Nombre des pépites que je sélectionne sont en rayon à « La vie devant soi », et il est très agréable d’échanger sur nos lectures, nous enrichissant mutuellement d’excellentes références.

Toutes mes chroniques associent d’office la librairie : de quoi assurer doublement vos idées de lectures !

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« My bloody Valentine », Christine Détrez : somptueux récit d’une cruelle recomposition familiale estivale

Dans ce quasi huis-clos estival corse (exception faite des analepses temporelles), Christine Détrez narre avec talent et poésie la mécanique de reconstruction des familles bouleversées – divorcées – recomposées – recréées.

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Delphine est une jeune femme divorcée, mère de deux adolescents, professeur des écoles. Depuis quelques mois, elle file le parfait amour avec Paul, un homme d’affaires lui aussi divorcé d’Isabelle, père de l’espiègle petite Émilie. Dans cette chronique d’une deuxième chance, d’un nouveau départ pour le soleil du Sud, Paul et Delphine embarquent vers une villa de Corse, accompagnés pour la première fois des trois enfants. Ces vacances de quatre semaines tiennent du rite initiatique pour Delphine : être adoubée par la jalouse petite Émilie, être acceptée par le couple d’amis proches François et Véronique avec lesquels « Poléisa » passaient jusque là toutes leurs vacances.

Difficile pour Delphine d’asseoir sa légitimité auprès de ce cercle dans lequel on ne lui laisse que peu d’occasions d’occuper pleinement sa place. Son sentiment d’inadéquation, qu’elle ressent cruellement par des incidents en apparence anodins et qu’elle tente en vain de combattre quotidiennement, est rendu plus vif et mordant par la présence de l’exubérante et solaire Valentine, petite amie du fils de Véronique et de François. Alors que Delphine est – consciemment – mise à l’écart, tous convergent vers la magnétique Valentine. Pour Delphine, la jeune fille incarne tout ce qu’elle n’a pas été et ne sera jamais. Un yin et un yang féminin qui, loin de se compléter, met en évidence une cruelle opposition.

Pendant tout le récit, Delphine consigne les indices troublants qui, aussi infimes soient-ils, la font douter de son intronisation en tant que nouvelle compagne de Paul. Son malaise est palpable : le lecteur ne peut s’empêcher de ressentir l’empathie face à cette jeune femme à qui la vie offre une nouvelle chance d’aimer.

« Elle se faisait des idées, oui, peut-être. Mais Émilie ne lui adressait toujours pas la parole, dans une indifférence qui confinait à l’insolence. […] Elle se faisait des idées. Et pourquoi alors ces élastiques qui lui échappaient, tandis qu’elle tressait ses bracelets, c’est fou comme elle devenait maladroite dès que Delphine était dans les environs. » (p.90)

De qui alors vient la source du malaise de Delphine et de son cruel sentiment d’inadéquation ? Serait-ce la petite Émilie, visage d’ange pour esprit diabolique ? Ou encore la froide Véronique, alliée de toujours de la fantomatique et pourtant (trop) présente Isabelle ? Valentine la volcanique qui aimante les hommes ? Et si la propre harmonie bien établie de son propre foyer avec ses deux adolescents vacillait au cours de ces quatre semaines de farniente sous l’influence de toutes ces forces féminines combinées ?

Christine Détrez propose avec My bloody Valentine un formidable récit dans lequel elle se livre à une délicate et cruelle radiographie du nouvel amour, avec ses « rites » de passage et ses complications. Le phrasé y est vif et fluide (notons l’inclusion plus que réussie des paroles des personnages dans la narration) et parfois la prose de l’auteur tient à l’incantation poétique tourbillonnante, comme pour mieux faire surgir d’un quotidien devenu cruel une échappée salvatrice.

« Ou alors peut-être avait-elle suivi les feuilles qui dansaient devant la voiture, ces feuilles qui parfois se transforment en lutins et farfadets, qui virevoltent sur la route dans les bourrasques d’automne, ça tourne, ça tourne, ça danse, ça chante, ça chante, ça ensorcelle et ça enlève. » (p.50)

« Chimère à l’odeur musquée de sueur et de mer, dont les muscles roulaient sous la peau, dont les articulations craquaient, dont le sang toujours coulait, mêlé au sable, mêlé au sel, d’une éraflure à un des multiples genoux, d’une écorchure à un des multiples coudes. » (p.56)

Brillant. Poignant. Troublant.

My bloody Valentine, Christine DETREZ, éditions Denoël, 2018, 190 pages, 18.50€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Denoël.