« Regarde-moi », Aga Lesiewicz : un thriller livresque au voyeurisme glaçant

L’été arrivant à grands pas, j’aime me plonger dans un roman policier ou un thriller le temps de quelques pages (avouons-le, plusieurs centaines en général !). En ce mois de juin, c’est le roman d’Aga Lesiewicz, Regarde-moi, qui a marqué mon attention. Avec raison.

Regarde-moi

Kris Ryder est une pure Londonienne, photographe de formation et artiste avortée. En effet, lors de ses études, elle a fondé avec son amie Erin Perdue le concept arty, novateur et prometteur « Zirconium ». Seulement, à l’aube de réussir et d’entrer sur la scène artistique mondiale, Kris a préféré se retirer du projet et suivre son petit ami artiste, Anton, figure mondiale du street art. Et « Zirconium » de se réduire à un embryon.

D’abord photographe médico-légale dans la police, Kris abandonne au bout de quelques années ce quotidien parsemé de cadavres. Le supplice psychologique est trop grand. Alors, elle devient photographe free-lance, travaillant à la demande de ses clients, qu’ils soient vendeurs de jouets pour enfants ou de jeux pour adultes. Un job alimentaire, loin des prétentions artistiques de sa jeunesse. Doit-elle à jamais y renoncer ?

Ses clichés sont essentiels à sa survie. Ainsi, minutieusement, méticuleusement, Kris classe, trie, sauvegarde ses séances de travail sur son Mac. Mais un jour, elle reçoit un étrange mail intitulé « Exposition », avec une pièce jointe : une photo datant de ses années de photographe médico-légale sur l’affaire sanglante du Violoniste. Peu de temps après, un second mail, « Exposition 2 », lui fait découvrir un cliché d’Anton en plein ébat avec une autre femme.

Le monde de Kris vole en éclats : d’où viennent ces photos ? Qui s’acharne à la troubler et à faire vaciller son petit monde bien établi ? Qui est le témoin silencieux et discret qui traque son quotidien ? Qui la regarde ? Un hacker très doué, sans nul doute. Mais qui lui voudrait du mal ? Car à ces mails troublants s’ajoutent des incidents qui font plonger Kris et ses proches dans une spirale infernale : fuite de gaz étrange dans son appartement, actes malveillants divers et variés (on ne m’en voudra pas de les taire, afin de ménager un suspens évident !). Serait-ce un compte-à-rebours glaçant jusqu’à elle ?

« Mais qu’est-ce qui se passe ? Je n’ai eu aucune proposition de boulot, à part les sex-toys, et ça aussi ça commence à m’inquiéter. On dirait que les différentes parties de ma vie ont été infectées par un virus malveillant. Je sens que je suis sur le point de paniquer. » (p.109)


Regarde-moi est un page-turner redoutable au rythme haletant qui alterne entre découverte d’un nouveau mail « Exposition », un incident et un moment de doute intense. Ce rythme ternaire efficace est souligné par une narration à la première personne, idéale pour mieux faire ressentir au lecteur le doute, la peur, la panique de Kris.

Et tant pis si la vraisemblance n’est pas toujours de mise : fantasmer sur un homme deux jours après la mort de quelqu’un que l’on aime, courir la ville alors que les côtes sont luxées par une mauvaise chute, avoir la garde du python de deux hipsters avec lesquels Kris n’a passé qu’une soirée… Bref, on pardonne bien volontiers à Aga Lesiewicz ces écarts narratifs malheureux grâce au bon moment de lecture qu’elle nous offre.

J’ajoute le plaisir, à travers le récit, de sillonner la ville de Londres, terrain de prédilection de l’auteur et de son personnage : nombre de lieux, plus ou moins connus, y sont référencés. Pour tout « anglophile », ce plaisir ne se boude pas !

Enfin, au-delà de cette lecture plaisante et légère, il me semble qu’Aga Lesiewicz propose un embryon de réflexion sur le voyeurisme informatique tristement d’actualité : nos données ne sont pas garantes de confidentialité. Qui peut nous observer ? De qui sommes-nous la focale ? Big Brother, ne serais-tu pas loin ?


Regarde-moi, Aga LESIEWICZ, traduit de l’anglais par Julia Taylor, éditions BELFOND, collection Belfond Noir, 2018, 374 pages, 21€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Belfond.

 

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« Histoire d’un mariage », Geir Gulliksen : traité romanesque subtil et poétique de l’amour conjugal

Tout commence par une rencontre fortuite : alors que Jon amène sa fille chez son docteur habituel, il tombe sous le charme de Jiminy, chargée de soigner la petite. Fulgurance d’un regard échangé, appuyé, charmé. Il est marié, elle est en couple. L’un et l’autre décident néanmoins de tirer un trait sur leur passé respectif pour écrire un présent et un futur communs. Chronique somme toute commune d’une situation de couple devenue banale dans notre société.

« J’ai pris ma décision, je n’ai pas besoin de m’expliquer. Je me suis déjà engagé à une autre femme, et le nouvel amour que j’ai trouvé, voilà, il efface tout le reste. Presque tout. […] Je dis, aux autres comme à moi-même, qu’il n’y a pas d’autre issue. Je choisis le nouvel amour et, ainsi, je quitte tout ce qui a été. » (p.60)

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Jon et Jiminy vivent vingt ans ensemble, au cours desquels ils accueillent deux enfants. Ils cultivent l’illusion de ne pas être comme tous ces autres couples, d’être plus forts, plus unis, plus uniques, singuliers dans leur amour. Lui est solitaire, rigide dans ses principes, soigneux d’un ordre bien établi ; elle déborde d’énergie, s’épuisant dans le travail et dans le sport. Alchimie de l’esprit, alchimie des sens : l’équation parfaite.

La mécanique bien huilée de leur couple laisse une place intrigante au jeu verbal dangereux du fantasme : celui d’une tierce personne qui ferait succomber Jiminy. Lentement mais sûrement. Et Jon d’imaginer ce qui se passerait, des ébats auxquels lui assisterait jusqu’à la rupture qui forcément adviendrait. Mais tout cela n’est que fantaisie pour pimenter leur relation. Pour Jon en tout cas…

« Je lui disais que je voulais la voir avec un autre homme, que je voulais la voir plus distinctement, telle qu’elle était quand elle n’était pas avec moi. Je voulais la voir faire ce qu’elle ne faisait pas avec moi. » (p.89)

Mais Jiminy croise un jour le regard d’Harold. Le soutient. Il la cherche, la recherche, l’attire. Le sport devient l’exutoire innocent d’une attirance réciproque. Initiateur de ce jeu dangereux puis victime, Jon voit peu à peu son épouse se détacher, lui échapper.

« Elle m’a touché, tentant d’éprouver ce qu’elle avait déjà éprouvé avant. Elle voyait sa main sur mon épaule, elle me tenait puis m’a lâché, sans trop y réfléchir, en réfléchissant déjà à autre chose. » (p.148)

Peut-elle encore rester et donner foi à vingt années de mariage et deux enfants ? Peut-il à son tour être celui que l’on quitte, malédiction proférée vingt ans avant par son ex-épouse ? A quel moment la rupture est-elle consommée : dans la réponse initiale du regard de Jiminy à Harold ? dans le récit quotidien de ses escapades sportives à son mari ? dans son besoin de retrouver chaque jour un peu plus longtemps une convoitise interdite et d’échapper un peu plus longtemps à une vie conjugale devenue terne et mécanique ?


Dans ce magnifique roman, Geir Gulliksen offre au lecteur une plongée clinique dans les mécanismes du couple, de sa rencontre à sa mort. Épopée conjugale tendue entre un âge d’or et un âge de fer, dont le lecteur suit la déliquescence progressive.

Geir Gulliksen questionne le couple amoureux – et à travers lui le lecteur par le choix d’un anonymat quasi absolu des personnages dans le roman (emploi massif du « elle », du « lui ») : le mariage est-il garant d’un « toujours » ? De même, il propose une intéressante réflexion sur le désir : lorsque le désir affleure, faut-il lui céder ou lui résister ? Le peut-on ? Le doit-on ? Quel impact a le désir dans le couple, que ce soit pour l’autre que l’on aime ou l’autre que l’on croise ? Quelle limite a le fantasme dans le couple ? Désir et réalité dans le mariage peuvent-ils cohabiter et fusionner sainement ?

« Alors, est-il possible de vivre avec quelqu’un d’autre pendant plusieurs décennies sans croire que cet autre est la seule personne possible ? Nous savions qu’il existait d’autres vies possibles, d’autres partenaires meilleurs, même pour nous. Mais nous ne voulions ni ne pouvions laisser s’effondrer ce que nous avions construit. » (p.71)

« Si chacun succombait à l’autre, la plupart des mariages ne dureraient pas plus d’une journée, d’une semaine, de quelques mois ou d’une année ou deux grand maximum pour ceux qui connaissent ensemble un bonheur désespéré. Car il y a toujours quelque chose d’un peu désespéré dans le bonheur, dans le fait de s’abandonner à l’autre. » (p.51)

Cette Histoire d’un mariage est très forte, bouleversante parce que l’on croit dans la force du couple mais aussi parce que l’on devine la tragédie du désir en train de se jouer… Bouleversante par cette voix masculine qui assume le récit de l’échec de son mariage et qui pourtant faire revivre avec passion, adoration et tendresse celle qu’il aime. Qu’il a aimée.

Au delà de cette chronique d’un couple parmi les autres, parmi tant d’autres, ce texte tend à l’universalité par la poésie des questionnements amoureux qu’il propose. Plus qu’un roman, un traité épique dans lequel les personnages tiennent de héros responsables de leur propre tragédie.

« Car n’importe quoi peut advenir, toujours. N’importe quoi peut arriver n’importe quand. En fait, dans la vie de tout le monde. » (p.43)

Histoire d’un mariage, Geir GULLIKSEN, traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, éd. Buchet Chastel, 2018, 202 pages, 19€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Buchet Chastel.

 

 

 

« Un mariage anglais », Claire Fuller : autopsie d’un couple, anatomie d’une famille, portrait de femme

Alors qu’il feuillette tranquillement un livre dans une librairie, Gil Coleman, écrivain à succès aujourd’hui devenu vieux, pense apercevoir par la fenêtre son épouse Ingrid, mystérieusement disparue plus de dix ans auparavant. Mirage et illusion d’yeux fatigués ou apparition bien réelle ? Sans réfléchir plus avant, Gil décide de la suivre, de longer la digue. Quitte à y risquer sa vie… Bien mal lui en prend.

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Prévenue de la mésaventure de son père par sa sœur ainée Nan, Flora se précipite à son chevet dans sa maison natale, là-bas sur l’île anglaise de son enfance. Elle découvre la maison – pavillon de plage modeste – encombrée de milliers de livres, tous témoins de la marotte de Gil : collectionner les ouvrages, aussi éclectiques soient-ils, annotés de remarques ou de dessins personnels, ou encore de marque-pages.

Pour Flora, cette mésaventure douloureuse est l’occasion de retrouver et de s’occuper de son père mais aussi une nouvelle occasion de pouvoir, peut-être, retrouver sa mère – espoir ravivé par la vision fugitive de son père. Le fantôme d’Ingrid, qui plane sur chaque page, peut-il vraiment se réincarner ?


L’ingéniosité narrative de Claire Fuller est d’interrompre à des moments clés ce premier fil narratif par un second fil narratif : celui des lettres d’Ingrid à son mari l’été 1992, quelques jours avant sa disparition. Au fur et à mesure de ses lettres, savamment glissées dans les livres accumulés de Gil et au titre évocateur quant au contenu épistolaire, Ingrid y dévoile les splendeurs et les misères de son mariage avec Gil. Un « mariage anglais » dans lequel les rayons de soleil sont souvent obscurcis par les nuages pluvieux…

Elle, étudiante de 19 ans éprise de liberté. Lui, professeur d’université fantasque. Une attirance mutuelle rapidement scellée par un mariage et un bébé. Cependant, Ingrid ne parvient pas à s’épanouir dans son rôle d’épouse et de mère. Son époux est énigmatique, trop souvent insaisissable : ces lettres sont l’occasion de dire la vérité sur ce mariage.

« Une lettre qui mettrait à plat les choses que je n’ai pas réussi à te dire en face – la vérité sur notre mariage, depuis le début. Je sais que je vais écrire des choses que tu prétendras tout droit sorties de mon imagination, rêvées, inventées, mais c’est ainsi que je les vois. Ceci, ici, est ma vérité. » (p.28)

Si les lettres d’Ingrid tissent un véritable labyrinthe signifiant dans la collection de Gil, elles permettent surtout au lecteur de voir apparaître le visage d’une femme blessée, perdue, trahie et bafouée.

« La seule personne de notre famille dont j’étais faite pour être la mère, c’est mon petit garçon mort, George. Peut-être que j’aurais dû partir depuis longtemps. » (p.369)

Les deux fils narratifs  s’entrelacent : les lettres d’Ingrid sont autant d’indices sur la situation à laquelle est confrontée Flora au moment où elle retrouve son père.

Autopsie d’un couple, anatomie d’une famille, portrait de femme…

De toute évidence, ce roman est admirable par sa construction narrative : le récit se dispute la place de l’épistolaire, les livres saturent l’espace (jusque dans la mise en abyme des livres – de Gil – dans le livre) et les réflexions auctoriales y sont pertinentes et inspirantes.

« Tout ce qui compte dans le roman, c’est le lecteur. Sans le lecteur, le livre n’a aucun intérêt, par conséquent le lecteur est au moins aussi important que l’auteur, si ce n’est plus. » (p.172)

Nous retiendrons surtout le magnifique portrait de femme qu’il nous livre : les aspirations d’une jeune fille éprise de liberté mais qui toute sa vie durant va se heurter à de douloureuses désillusions, en partie causées par son mari. Claire Fuller manie à la perfection l’art d’une suggestion narrative éclatante où la plus présente est paradoxalement l’absente…

Un Mariage anglais, Claire FULLER, traduit de l’anglais par Mathilde Bach, éditions Stock, coll. La Cosmopolite, 2018, 434 pages, 22€.