« Tenir jusqu’à l’aube », Carole Fives ou une variante goldmanienne « Elle s’occupe d’un enfant toute seule »…

Une famille monoparentale comme tant d’autres. Un père qui un jour a déserté et n’est plus revenu. La jeune mère se retrouve avec son enfant, seule avec lui. Une exclusivité de tous les instants pesante, exigeante ; une relation fusionnelle, dévorante et tyrannique dans un quotidien répétitif et monotone dicté par les impératifs du petit.

« et elle était bonne pour une journée continue, avec un enfant fatigué et fatigant, elle n’en voyait pas le bout.

Ces promenades les laissaient hagards, défaits, le plaisir de la sortie était gâché, il fallait traverser quelques rues encore, puis le grand hall de la résidence et ses mosaïques au sol, se jeter dans l’ascenseur et regagner leur dernier étage, leur huis clos, leur petit enfer quotidien. »

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Une dévolution quasi-monastique entre les quatre murs d’un appartement que la jeune femme peine à payer, ses revenus de free-lance étant en chute libre.

« C’était une veille continue, chronique, sans répit. Les nuits n’étaient plus jamais des nuits quand pour un rien, un mauvais rêve, un bruit dans le couloir, une angoisse passagère, l’enfant se réveillait et hoquetait. Trois, quatre fois par nuit, il la réclamait. Il ne pouvait se rendormir que si elle restait là, « à côté, à côté », suppliait-il. Rien n’y faisait, ni les caresses ni les paroles réconfortantes, il se réveillait, chagrin, confus, bizarre et c’était son angoisse à elle résonnait dans sa petite voix. » (p.95)

Alors, pour échapper à la folie, elle trouve deux issues. La première consiste à arpenter les forums de mamans sur Internet, sur lesquels les SOS y sont des bouteilles dans une mer (« mère ») souvent hostile et prompte à juger celles qui sont faibles et témoignent de leurs fragilités.

La seconde issue est de s’échapper la nuit, quelques heures seulement, mais toujours un peu plus. Une fuite nocturne qui lui permet de ne plus être une maman mais une femme, une anonyme, un corps qui ne doit plus rendre de comptes à personne. Une déambulation libératrice de l’emprise de ce marmot qu’elle aime pourtant tellement.

« Elle était lasse, fatiguée de cette créature qu’elle avait créée de toutes pièces : la bonne mère. C’était sans doute dans ces moments-là que l’envie de fuir était la plus forte. Quand elle réalisait qu’elle ne supportait plus cet unique rôle où on la cantonnait désormais, dans un film dont elle avait manqué le début, et qu’elle traversait en figurante. C’était alors que les fugues s’imposaient, comme une respiration, un entêtement. » (p.98-99)


Tenir jusqu’à l’aube est un roman d’une grande force et qui offre un portrait sans concession d’une femme de notre époque (le choix de l’anonymat permet une identification bien plus large), seule à élever son enfant, seule à gérer une charge mentale faite d’impératifs personnels et professionnels, soumise au regard réprobateur de la société.

« Encore un enfant roi, encore une mère célibataire qui ne gère rien, une pauvre conne. » (p.55)

En filigrane, tout le long du roman, l’auteur intègre quelques passages de La Chèvre de Monsieur Seguin, l’une des histoires préférées de l’enfant mais récit ô combien signifiant lorsque l’on sait que cette petite folle éprise de liberté la paiera bien cher : le désir de liberté de la jeune mer peut-il la conduire dans la gueule d’un loup ?

Très beau roman, fort et pudique : Tenir jusqu’à l’aube mérite les acclamations reçues depuis sa parution à l’occasion de la rentrée littéraire 2018.


Tenir jusqu’à l’aube, Carole FIVES, L’Arbalète Gallimard, 2018, 177 pages, 17€.

Un commentaire sur “« Tenir jusqu’à l’aube », Carole Fives ou une variante goldmanienne « Elle s’occupe d’un enfant toute seule »…

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  1. Intéressant ce livre ! Les difficultés d’une femme racontées par une femme… Et pur hasard, je viens de relire « Danser au bord de l’abîme » de Grégoire Delacourt, qui fait également référence à « La chèvre de Mr Seguin »… 🙂

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