« Les belles ambitieuses », Stéphane Hoffmann : réussir, mais à quel prix ?

Les belles ambitieuses est un roman social piquant et frais, une immersion nuancée (et presque poudrée) dans la caste des nantis versaillais avec pour toile de fond la France politique des années 70, Pompidou aux manettes. Théâtre des apparences et comédie des masques, les personnages sont de jeunes gens aux dents acérées, sans inquiétude non plus car programmés pour réussir et diriger.

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« Une vie de crétins de salon, de chevaux de manège : de bourgeois français mous de la fin du vingtième siècle. Vie facile et monotone, mais difficile parce que monotone. Nous reprendrons, sans rien inventer, ce que nos parents ont fait avant nous. Maintenir sera notre seule espérance. […] Nous n’avons rien choisi pour ne renoncer à rien : le sacrifice n’est pas notre genre. Notre vie sera ennuyeuse et très gaie.

Dorlotés et capricieux, nous sommes l’élite d’un pays que nous fantasmons, faute de le connaître bien. » (p.28-29)

Le roman entier décrit et dénonce la mascarade à laquelle assiste, aux premières loges, Amblard Blamont-Chanvry, doublement diplômé de Polytechnique et de l’ENA, mais qui refuse absolument de rallier cette course aux honneurs et aux privilèges à laquelle toutes ses relations, amicales, familiales et amoureuses, participent. A commencer par sa marraine, l’influente comtesse de Florensac, intrigante qui, par ses charmes, cultive les meilleures relations de Paris.

« Je ne suis pas intéressant : seulement le produit de ce qu’on m’a enseigné depuis ma naissance. J’ai les préjugés de ma caste. J’ai l’intelligence, il me manque le talent et je n’ai pas envie de travailler. » (p.33)

C’est aussi Marraine qui suggère gentiment mais sûrement à son filleul d’épouser Isabelle Surgères, jeune femme bien née à l’ambition très affirmée : un mariage de convenance nécessaire.

« Son intelligence et son caractère épatent. Marraine lui trouve du chien et de l’avenir. Isabelle veut bousculer les notables, ouvrir la vie, lâcher les forces de la jeunesse sur le vieux monde et que tous les gars se donnent la main.

En un mot : une raseuse.

Autrement dit : la parfaite épouse. » (p.70)

Au final, les sphères les plus hautes confère à un échiquier : les places au sommet sont limitées, et l’impermanence une vérité ignorée. Dans ce théâtre où la comédie jouée est bien triste, il semblerait qu’il y ait autant de marionnettes que de manipulateurs manipulés.

Amblard détonne donc en cultivant un sybaritisme balzacien assumé. Et quitte à défier ce monde dans lequel il perdure en tant que spectateur discret, ce sera auprès de Coquelicot, orpheline de parents scandaleusement déchus.

« Jeune fille, Coquelicot avait été entourée de camarades cherchant des gens de pouvoir. Éjectée, par les frasques de ses parents d’une société où tout lui était donné, elle s’était retrouvée déclassée, à la marge, parmi les affamées, avec cette différence : elle n’avait pas faim. Ou, du moins, pas cette faim-là, cet appétit de pouvoir, d’influence, de possession et d’étalage, tellement répandu. » (p.180-181)

L’incompréhension grandit peu à peu et Amblard prend ses distances avec ce cercle exclusif et fermé dont il ne cautionne plus les codes. Pourtant, il est difficile de s’affranchir de ce cénacle sans en être définitivement banni. Ainsi, la filleule d’Amblard, Maxime, va-t-elle réussir à son tour à défier son père, Thierry d’Audignon, pour vivre sa passion au mépris du destin tout attribué par sa caste ?

« Elle dont l’insolence avait, dans son enfance, donné à ses parents des signes encourageants, s’était peu à peu laissé gagner par ce besoin qu’ont tous les niais d’avoir une activité. Qu’on gagne sa croûte, soit. Qu’on ait une passion, passe, on n’y peut rien. Mais qu’on gagne sa vie avec sa passion semble à ses parents commun et très plouc. Pour eux, une honte » (p.205)

Au nom de l’ambition, faut-il tout sacrifier ? Une vie sans désir d’ascension est-elle une vie ratée ? Qu’est-ce qu’une vie réussie, finalement ?

« Que sont ces manigances face à ce soleil qui luit, à cet enfant qui rit, à cette femme qui passe et qui sont les vraies splendeurs du monde ? Ce monde, ne vaut-il pas mieux y passer en visiteur sans rien dire ni déranger personne ? » (p.163)


Les belles ambitieuses est un roman qui se lit d’une traite grâce à une langue virevoltante, tendant parfois aux aphorismes de Wilde. Le regard sur ces gens bien nés y est critique et les propos souvent provocateurs.

« Tous ces gens se croient indispensables à la marche du monde. De leur accession au pouvoir date une ère nouvelle, on passe avec eux de l’ombre à la lumière, de l’ancien au nouveau monde. » (p.239)

Stéphane Hoffmann livre le portrait de privilégiés aux rites sacralisés et imperméables aux intérêts autres que les leurs. Nous noterons que ces portraits éparpillés de nantis de la France des années 70 – à la documentation soignée – sont encore terriblement d’actualité au XXIe siècle. Preuve que les noms changent mais que les masques – toujours les mêmes – demeurent…

« La plupart du temps, nous sommes des goinfres distraits. Nous buvons pour être gris, écoutons de la musique pour battre des pieds et ne regardons les tableaux que pour en apprécier la valeur ou voir si leurs couleurs pourraient aller avec le canapé pleine peau de notre living-room.

Il y a profusion de beautés sur cette terre. Les soleils passent et nous ne les voyons pas, tout occupés à monter en grade, faire des affaires, écrire des livres, devenir député des Yvelines ou bluebell girl au Lido, champion de France de football, lieutenant-colonel de gendarmerie ou meilleur vendeur d’appartements vue sur mer. Nous remettons à plus tard un bonheur que nous avons sous les yeux. » (p.226)


Les belles ambitieuses, Stéphane HOFFMANN, éditions Albin Michel, 2018, 265 pages, 19.50€.

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