« Bad Man », Dathan Auerbach : redoutable thriller, qui ne vous fera plus voir les supermarchés comme avant…

Il y a cinq ans, alors qu’il faisait quelques courses avec son petit frère de trois ans, Eric, Ben a commis une erreur d’inattention d’une seconde à peine. Une seconde fatale puisque son petit frère a disparu du supermarché. Volatilisé. Évanoui. Envolé. Aussi mystérieusement que subitement.

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Ben n’a jamais pu se résoudre à faire le deuil d’Eric. Tout comme sa belle-mère, Deirdra, qui conserve la chambre de son fils intacte, accumulant les cadeaux d’anniversaire et de Noël que le petit garçon aurait dû normalement avoir le plaisir d’ouvrir.

Son diplôme en poche, Ben n’a guère de perspective professionnelle dans sa petite ville de Floride. Alors, lorsque l’opportunité de travailler comme magasinier de nuit dans le supermarché où Eric a disparu, Ben hésite : trop de mauvais souvenirs, et pourtant il est impératif d’aider son père Clint et sa belle-mère à faire face aux dettes grandissantes. Alors Ben accepte. Qui sait : peut-être sera-ce l’occasion de trouver des indices qui lui auraient échappé à l’époque ?

Car Ben n’est pas resté sans rien faire pendant ces cinq années d’attente et d’angoisse : il a multiplié la distribution et le placardage de tracts, n’a pas hésité à faire du porte-à-porte, a très (trop) souvent alerté le policier Duchaine, en charge du dossier. Ben a-t-il poursuivi inlassablement une chimère ?

« Personne n’a rien fait. Ni les flics. Ni mes parents. Ni personne dans ce putain de bled ! Personne ne regarde les avis de recherche. Tu l’as dit toi-même. Personne. Autant accrocher ce foutu panneau d’affichage face tournée vers le mur ! Je suis son grand frère. J’étais censé le protéger, OK ? Mais j’ai échoué. Et maintenant, je ne peux plus rien faire pour lui. Ni moi ni personne ! Je ne peux pas continuer à le chercher tout seul ! » (p.123)

Au supermarché, Ben sympathise rapidement avec ses collègues de labeur nocturne : Marty, Frank et Beverly. Mais, petit à petit, Ben est confronté à d’étranges faits : la peluche préférée d’Eric réapparaît soudainement dans la boite des objets trouvés du supermarché ; l’un des tracts se retrouve dans son casier, avec un étrange symbole griffonné dessus ; son collègue lui affirme avoir aperçu un enfant en lisière de forêt… Hasard ou manipulation ? Cherche-t-on délibérément à faire tourner Ben en bourrique ? Ce dernier, qui a été amené à révéler l’histoire de son petit frère, étroitement liée au supermarché, est-il victime d’une machination ? Et Palmer, le gérant, ne souhaite-il finalement pas se débarrasser de Ben, encombrant rappel de l’événement tragique qui a eu lieu dans son magasin ?

« Ben s’essaya à un débat avec lui-même, déroulant un scénario à voix haute comme s’il se racontait une histoire. Chaque fois que les limites du vraisemblable semblaient atteintes, il repartait de zéro. L’exercice paraissait interminable. » (p.346)

Qui s’acharne progressivement mais sûrement sur Ben ? Eric est-il encore vivant quelque part ? Comment expliquer ce malaise grandissant ?

« Il n’avait jamais pensé qu’Eric était mort. Mais en même temps, il n’avait pas envisagé depuis longtemps la possibilité que son frère vive encore, qu’il ait connu un sort heureux et non l’inverse. Pourtant, ce qui bouillait au fond de lui ressemblait beaucoup à du désespoir. » (p.136)


Bad Man est un roman résolument oppressant : le travail de nuit de Ben dans un supermarché quasi désert, aux dédales obscurs et aux méandres insoupçonnés, renvoie à l’imaginaire cauchemardesque d’être enfermé dans un lieu banal, que nous arpentons quotidiennement, mais qui peut devenir source d’angoisse. Ainsi, Dathan Auerbach maîtrise à la perfection l’art de distiller l’effroi en partant sur le concret le plus trivial. Un coup de maître que je salue.

De plus, le choix du personnage principal n’est pas banal : Ben est obèse, boîte des suites d’un accident survenu lors de son enfance et a une vie sociale des plus restreintes. Difficile de ressentir de l’empathie pour lui. Et pourtant, l’auteur gagne son pari en dépeignant la quête de ce grand frère pétri par la culpabilité et l’amour débordant envers son petit frère.

Tel un bon thriller (et ça en est un, je l’affirme), Bad Man crée une montée en puissance dans l’angoisse en multipliant les indices et en jouant avec nos nerfs comme avec ceux de Ben : qui croire ? qui ne pas croire ? qui nous mène en bateau ? Et le suspens d’aller crescendo jusqu’au dénouement final, terrible !

« L’espoir agit telle une drogue sournoise, sécrétée par les mots et les pensées, affinée par le temps. Il ne résout rien. Il nous endort et nous rassure jusqu’à absorber notre désespoir dans sa brillante incandescence. Et plus il nous berce d’illusions, plus nous avons tendance à oublier qu’il se trouvait lui aussi enfermé dans la fameuse boîte de Pandore. C’est la seule horreur du monde à ne pas s’être échappée quand le couvercle a été ouvert.

La seule qui vit en nous. » (p.150)

Bad Man est un très bon roman, à la construction solide et à l’intrigue redoutable. Un excellent moment de lecture garanti.


Bad Man, Dathan AUERBACH, traduit de l’américain par Nathalie Peronny, éditions Belfond, 2019, 439 pages, 21.90€.

Un grand merci aux éditions Belfond pour l’envoi en service de presse de ce roman addictif !

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