« Le Consentement », Vanessa Springora : exorcisme littéraire

Née dans les années 70, la petite V. ne vit pas la meilleure des enfances. Si sa mère est présente pour elle, son père cultive une distance glaciale en passant son temps hors du foyer familial. Très rapidement, alors que V. est encore petite et supposée être endormie, les disputes vont grandissant entre les parents et les échanges gagnent en violence.

Le Consentement

La mère de la petite V. décide un jour de s’affranchir de celui qui est considéré comme un tyran domestique. Sans doute est-ce aussi pour lui un soulagement car jamais il ne fera vraiment preuve d’empathie paternelle auprès de sa fille.

La relation entre la mère et la fille devient alors fusionnelle : V. est presque de toutes les sorties avec sa mère, celle-ci travaillant dans le monde du livre et cultivant des amitiés avec des écrivains, des agents, des éditeurs. V. baigne avec indifférence dans ce microcosme intellectuel parisien toute son enfance durant.

Alors qu’elle a treize ans et que, contrainte et forcée, elle assiste à un nouveau dîner, elle sent sur elle le regard insistant d’un homme.

« Jamais aucun homme ne m’a regardée de cette façon. » (p.40)

Elle, l’enfant en manque cruel d’amour paternel, se gargarise de l’attention masculine dont elle est l’objet. Cet écrivain, G., entame une cour effrénée auprès de l’enfant : correspondance assidue, station devant son collège à la fin des cours. Le stratagème paie enfin un jour pour G. et, à quatorze ans, V. devient sa maîtresse.

Pour l’adolescente, il est évident que c’est de l’amour : G. ne cesse-t-il pas de lui prouver ses sentiments et de lui déclarer sa flamme au quotidien ? Honorée d’être le centre de l’attention de cet écrivain respecté dans le milieu, V. ne voit pas l’indécence de la relation qui s’installe entre une adolescente et un homme d’âge mûr.

« Je viens de fêter mes quatorze ans. Il en a bientôt cinquante. Et alors ? » (p.45)

Pire, la propre mère de V. ferme les yeux, suivie par tout le cénacle littéraire de l’époque : personne ne s’insurge contre cet improbable et immoral couple.

« Dans notre environnement bohème d’artistes et d’intellos, les écarts avec la morale sont accueillis avec tolérance, voire avec une certaine admiration. Et G. est un écrivain célèbre, ce qui est en fin de compte assez flatteur. » (p.66)

De marionnette sexuelle, V. devient poupée de papier pour les besoins narratifs de G. : ce dernier fictionnalise sa vie amoureuse pour assurer son succès littéraire. Pour V., impossible alors d’échapper à celui qu’elle commence, progressivement, à considérer comme un prédateur sexuel, et qui la poursuivra pendant des années pour s’assurer une allégeance qu’elle lui refusera dans une tentative désespérée pour se reconstruire en tant que femme.

« G. n’était pas un homme comme les autres. Il avait fait profession de n’avoir de relations sexuelles qu’avec des filles vierges ou des garçons à peine pubères pour en retracer le récit dans ses livres. Comme il était en train de le faire en s’emparant de ma jeunesse à des fins sexuelles et littéraires. Chaque jour, grâce à moi, il assouvissait une passion réprouvée par la loi, et cette victoire, il la brandirait bientôt triomphalement dans un nouveau roman. » (p.130)

Ainsi, ce n’est qu’à peine adulte que V. réalise qu’elle a été abusée et manipulée par un homme qui a profité du désert affectif de son enfance et de son charisme pour assurer son emprise sur une gamine qui ne demandait qu’à aimer et être aimée.


Vanessa Springora signe un livre choc. Le lecteur comprend que ce témoignage a valeur d’exorcisme littéraire pour elle, qui a été instrumentalisée pour les besoins narratifs de G. (depuis identifié comme l’écrivain Gabriel Matzneff).

« C’est un stratège exceptionnel, un calculateur de chaque instant. Toute son intelligence est tournée vers la satisfaction de ses livres. Seules ces deux motivations guident véritablement ses actes. Jouir et écrire. » (p.146)

Le récit dénonce l’emprise d’un homme sur une mineure et l’aveuglement, à valeur de consentement, du tout-Paris mondain des années 80. L’immoralité des relations sexuelles entre un homme d’âge mûr et des adolescents à peine pubères, qu’il s’agisse de jeunes filles parisiennes ou de enfants asiatiques de onze ou douze ans, nous semble aujourd’hui condamnable et inadmissible. Comment toute une ère intellectuelle a-t-elle pu cautionner de tels agissements ? Liberté bien-pensante d’une époque ? Rien que de l’écrire, j’en ai la nausée.

Dans tous les cas, même si l’entreprise d’écriture fut difficile et éprouvante pour Vanessa Springora, son texte réactualise le #metoo en lançant un pavé dans la mare littéraire (ou le marasme littéraire de l’époque). Elle qui a été prisonnière d’un prédateur sexuel, puisse-t-elle éprouver la liberté du carcan qu’elle a fait voler en éclats par la force de ses mots.

« Parce qu’écrire, c’était redevenir le sujet de ma propre histoire. Une histoire qui m’avait été confisquée depuis trop longtemps. » (p.202)

Madame Springora, bravo et merci.

« Rétrospectivement, je m’aperçois du courage qu’il a fallu à cette auteure canadienne pour s’insurger, seule, contre la complaisance de toute une époque. » (p.110-111)


Le Consentement, Vanessa SPRINGORA, éditions Grasset, 2020, 207 pages, 18€.

 

 

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