« Le Discours », Fabrice Caro : applaudissements pour un rappel obligatoire !

A presque quarante ans, Adrien broie du noir. Sa petite amie d’un an, Sonia, a réclamé une pause qui dure maintenant depuis trente-huit jours. Autant de jours de silence, de questions, de tergiversations…

Le discours

Jusqu’à ce dîner chez ses parents, en compagnie de sa sœur Sophie et de son futur beau-frère Ludo, lors duquel Adrien, n’y tenant plus, envoie un texto à Sonia. Un texto banal, empreint d’une fausse décontraction, mais un appel malgré tout à retrouver la connexion. Las ! Si le message a bien été lu, la réponse se fait douloureusement attendre.

« Peut-être n’est-elle tout simplement pas en mesure de me répondre ? Quelle activité, à 17 h 56, justifie qu’on soit dans l’incapacité de répondre à un message ? » (p.12)

Sur des charbons ardents, Adrien trépigne de sentir la vibration qui lui annoncera que Sonia daigne lui répondre. En attendant, le voilà obligé de se farcir, pour la énième fois, les mêmes conversations avec sa famille, les rituels d’un repas stéréotypé, au cours duquel Ludo lui demande, discrètement, de faire un discours pour son mariage avec Sophie un mois et demi plus tard.

Cette requête ne pouvait plus mal tomber pour Adrien qui peine à garder sauve son histoire d’amour avec Sonia !

Alors, tout du long du roman, construit sur la ligne temporelle du dîner familial, de l’arrivée au domicile parental jusqu’au café, Adrien multiplie les analepses pour évoquer son passé amoureux, sa rencontre avec Sonia, mais aussi sa relation avec sa sœur ou encore avec ses parents. Citons par exemple le mémorable anniversaire de ses 30 ans ou la rencontre initiale catastrophique avec Sonia.

« Et m’apparaît que l’existence n’est pas un segment comme on en a parfois la perception ment, mais un cercle de dix ans de circonférence sur lequel on tourne comme un cheval de cirque, et tous les dix ans on passe par ce même point, le point de chagrin d’amour chez ses parents, mais après tout tant qu’il y a des oranges il y a de l’espoir. » (p.27)

Le ton est spirituel, délicieusement frais, et nous jubilons malgré nous des tourments que subit le pauvre Adrien.

Sonia répondra-t-elle à son message de 17h24 ? Devra-t-il vraiment honorer sa sœur d’un discours ? Le suspens est à son comble jusqu’au bout !

« Je ne méritais pas ça, pas moi. Qu’est-ce que j’ai fait pour la faire partir ? C’est pas possible, bon sang, on ne quitte pas les gens comme ça ! Elle le voit dans quel état je suis ? Je dois faire quoi pour la faire revenir ? Vous avez une solution vous ?! Si vous en avez une, je vous en supplie, dites-le-moi. » (p.51)


Personnage attachant, délicatement maladroit, Fabrice Caro nous offre un archétype novateur du célibattant un rien névrosé mais résolument attachant.

« J’avais révisé durant le trajet en voiture, manquant même griller un feu rouge, et avais glissé la feuille pliée en deux dans ma poche, juste avant d’arriver au rendez-vous [avec Sonia]. Si j’avais un trou de mémoire, je pourrais toujours aller aux toilettes relire mes antisèches. » (p.33)

Le discours – pas celui du mariage, pas encore, malgré quelques tentatives savoureuses – d’Adrien tout du long du roman passe d’anecdotes personnelles jouissives en considérations plus amères sur les relations amoureuses et familiales. Un discours sur le discours. Un discours à côté d’un autre discours. Autant de mises en abyme possibles.

« Un seul être vous manque et tous les autres prennent la fuite. » (p.81)

Au final, un pur petit bijou. Un rappel obligatoire pour un tel « discours » !


Le Discours, Fabrice Caro, éditions Gallimard, collection Sygne, 2018, 198 pages, 16€.

2 commentaires sur “« Le Discours », Fabrice Caro : applaudissements pour un rappel obligatoire !

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  1. J’avais découvert Fabrice Caro avec ce roman et ça a été une belle porte d’entrée vers ses autres livres. Personnellement, j’ai une préférence pour ses BD mais ce roman pourrait être adapté en très bon huis-clos humoristique. Rafraîchissant. 🙂

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    1. Ravie de lire votre avis ! Je le découvre vraiment avec ce roman mais en effet il est réputé en tant que BDiste : « y a plus qu’à ! ». Il est clair que le roman dispose d’un très bon potentiel filmique : je suis absolument d’accord avec vous. Heureuse de cet échange avec vous. Au plaisir !

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