A dévorer !

« Étés anglais », Elizabeth Jane Howard : le premier tome d’une saga familiale addictive

La famille Cazalet, riche de trois générations – la dernière s’étoffant au fur-à-mesure des grossesses tardives -, a pour habitude de se retrouver chaque été à Home Place, vaste propriété que le Brig et la Duche, les grands-parents, possèdent dans le Sussex. Pour les trois fils, c’est aussi l’occasion d’y retrouver leur sœur, Rachel, célibataire trentenaire entièrement dévouée à ses parents. Etés anglais

Le Brig et ses deux fils aînés, Hugh et Edward, sont à la tête d’une florissante entreprise de bois précieux. Rupert, le benjamin, est l’artiste de la famille : peintre hélas seulement à ses heures perdues, il ne peut compter que sur les cours qu’il donne pour vivre de son art. Leurs épouses – respectivement Sybil, Villy et Zoé – sont des femmes de caractère. Citons en particulier Villy, ancienne danseuse de talent qui a tout abandonné pour son mari, ou la capricieuse et enfantine Zoé qui, en tant que seconde femme de Rupert, ne fait pas l’unanimité auprès de sa nouvelle belle-famille.

S’ajoute à tout ce beau monde la marmaille des petits-enfants, entre les garçons qui redoutent la pension et les filles qui réfléchissent aux possibilités offertes pour leur avenir. Entre cousins et cousines, les liens se font et se défont, entre entichements soudains et chamailleries constructives.

Autant de personnages et autant de fils narratifs qui se dévident au fur-et-à-mesure du récit, passant allègrement des uns aux autres. Ainsi, Elizabeth Jane Howard nous offre, le temps de l’été 1937 et celui de 1938, le quotidien estival de gens de bonne famille aux prises avec leurs considérations personnelles ou, parfois, professionnelles. Tout autour d’eux gravitent les domestiques, nombreux pour assurer une intendance qui ne laisse guère de répit pour la logistique.

De toute évidence, la saga des Cazalet offre un tableau social des mœurs bourgeoises anglaises de l’entre-deux guerres. Ainsi, il est question du pauvre célibat de Miss Milliment, la préceptrice des enfants qui ne peut survivre qu’en comptant sur les cours qu’elle donne et en vivant chichement ; l’homosexualité de Rachel est bien évidemment soigneusement cachée sous le masque de son amitié avec Sid ; l’adultère de quelques hommes de la famille est chose entendue dès lors que leurs épouses manifestent tant de répugnance pour le devoir conjugal…

« Mais au fil des années, des années de douleur et de dégoût pour ce que sa mère avait appelé un jour « le côté horrible de la vie conjugale », des années de solitude remplies d’occupations futiles ou d’ennui absolu, de grossesses, de nounous, de domestiques et d’élaboration d’innombrables menus, elle avait fini par considérer qu’elle avait renoncé à tout pour pas grand-chose. » (p.273)

Les femmes et leur rôle dans la société anglaise ont la part belle dans le récit : si la jeune Louise rêve de devenir actrice, sa mère Villy a renoncé à sa carrière prometteuse de danseuse pour devenir mère au foyer ; cette perspective, l’écervelée Zoé la refuse à tout prix et se complaît à n’être qu’objet de désir pour son mari Rupert. Conventions et paraître, devoirs et droits : le roman questionne avec justesse ce que les femmes peuvent, ce que les femmes veulent…

« Ce duel de prévenances réciproques auquel ils se livraient depuis seize ans impliquait entre eux d’arranger un peu la vérité ou de la dissimuler complètement. Dictée par les bonnes manières ou l’affection, cette afféterie avait pour but d’atténuer la monotonie de la vie conjugale et d’aplanir ses aspérités, et ils ne mesuraient ni l’un ni l’autre la tyrannie d’une telle attitude. » (p.86)

Ces considérations domestiques ne doivent pas faire oublier le spectre de la menace allemande qui grandit : chacun redoute la possibilité d’une nouvelle guerre et les espoirs sont placés en Chamberlain, premier ministre de l’époque, pour assurer la paix. La famille Cazalet a déjà payé son tribut avec la main de Hugh, laissée sur le champ de bataille en 1914-1918. Le traumatisme de la Grande Guerre hante encore les deux frères aînés. Sera-ce au tour de Rupert de se battre si Hitler déclare la guerre ? La famille Cazalet pourra-t-elle mettre en place tout ce qu’il faut pour protéger les siens ?

« S’il y avait une autre guerre, elle ne pourrait qu’être pire, car les gens n’arrêtaient pas de répéter que les navires, les avions, les armes et tout ce qui pouvait empirer les choses avaient été perfectionnés grâce aux progrès scientifiques. La prochaine guerre serait deux fois plus abominable et et durerait deux fois plus longtemps. » (p.46)

La saga des Cazalet s’annonce grandiose ! Quatre tomes pour nous régaler d’une galerie de personnages à la psychologie fouillée et nous réjouir d’une richesse narrative absolue. Il était grand temps de découvrir ce classique anglais en France : les prochains mois seront littérairement heureux !

« Elle ignorait que les mensonges dont on se persuadait étaient les plus coriaces. » (p.320)


Étés anglais, La saga des Cazalet (tome 1), Elizabeth Jane HOWARD, traduit de l’anglais par Anouk Neuhoff, éditions de la Table ronde, collection Quai Voltaire, 1990, 2020 pour la traduction française, 557 pages, 24€.

Tome 2 « A rude épreuve » prévu en octobre 2020.

1 réflexion au sujet de “« Étés anglais », Elizabeth Jane Howard : le premier tome d’une saga familiale addictive”

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s