A dévorer !

« Et puis au pire on s’aimera », Thierry Cohen : des limites de l’altruisme…

« Personnage : Alice, trente-trois ans, célibataire, pas belle, pas horrible non plus, banale quoi… Boulot pourri, pas de mec, aucune perspective de changement. » (p.14)

Alice a trente-trois ans et vit à Paris. Très introvertie, elle fait son possible pour passer inaperçue, ne maîtrisant aucunement les codes qui régissent la vie sociale de ses collègues. Ses amis ? Deux seulement : une amie d’enfance de province, Marianne, et sa voisine, Sandrine, vieille fille assumée et bien dans ses baskets de presque soixantenaire.

« Elle se cachait, se fondait dans la masse, masquait sa claudication, évitait les relations avec les autres. Mais une chose était sûre : elle était malheureuse. Malheureuse parce que seule. Mal dans sa peau car consciente de son incapacité à engager des relations sociales normales. » (p.92-93)

Autant dire que la vie d’Alice est monacale : elle ne se permet aucune fantaisie. Avant toute chose, elle courbe la tête, le dos : à son incapable de supérieur hiérarchique ; à son tyrannique voisin nonagénaire ; aux regards qui glissent sur elle, faute de s’y arrêter car intéressés.

« Mais, sans m’en rendre compte, je m’étais progressivement éteinte, au point de devenir terne, maussade et, avouons-le, chiante. » (p.44)

Cependant, Alice trouve un jour une rose rouge déposée sur son paillasson. Le lendemain, c’est un bouquet entier. Les attentions s’accumulent, mais la jeune femme ne se connaît aucun amoureux potentiel, s’estimant bien trop insignifiante pour susciter le moindre intérêt sentimental.

Pourtant, derrière ces cadeaux se cachent bel et bien un homme, qui peu à peu va dévoiler son jeu.

D’abord méfiante, Alice tâtonne. Serait-ce une méprise ? un canular ? Quelqu’un voudrait-il se payer sa tête ? Malgré sa réserve, elle ne peut s’empêcher de doucement vaciller. Ses collègues, appâtées par cette inédite idylle, lui prodiguent moult conseils avisés.

« Bref, je marchais à côté de ma vie, sur la bande d’arrêt d’urgence, hésitant à reprendre ma place dans la file des anonymes roulant au pas ou emprunter la première sortie vers l’inconnu (parabole d’une femme ne possédant pas le permis). (p.331)

Si la rencontre tarde à se faire, la révélation n’en est que plus dramatique : l’innocence et la naïveté d’Alice sont bafouées. Par qui ? quand ? comment ? A vous de le découvrir et de ressentir une empathie sincère pour cette héroïne somme toute banale mais pour le coup absolument crédible.

« Si j’avais pu deviner la suite, je lui aurais recommandé de laisser tomber ! » (p.180)


Ce nouveau roman de Thierry Cohen (auteur que je découvre avec un vif plaisir) est un page-turner exaltant. On pourrait craindre les codes usités du roman feel-good : nous n’y sommes pas vraiment (et heureusement), du fait de multiples commentaires pertinents et lucides de la galerie des protagonistes qui gravitent, chapitre par chapitre, autour d’Alice. Autant dire que c’est piquant et c’est tant mieux !

Critique acerbe du regard trop souvent négatif sur le célibat, sur les apparences physiques et sur l’hypocrisie des relations sociales et professionnelles basées sur un mercantilisme à peine caché, Et puis au pire on s’aimera balaie un spectre thématique à la fois large et cohérent.

« Chaque image, chaque mot me déchiraient le cœur, entaillaient mon âme. Je me sentais bafouée, humiliée, victime d’un viol collectif… » (p.383)

Une lecture addictive que je recommande vivement !


Et puis au pire on s’aimera, Thierry COHEN, éditions PLON, 2020, 452 pages, 20€.

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