A dévorer !

« Les fillettes », Clarisse Gorokhoff : sauver la mère…

Rebecca et Anton sont les heureux parents de trois adorables fillettes : la pétillante Justine, Laurette la petite princesse de quatre ans à croquer, et enfin la délicieuse Ninon, treize mois.

Ce bonheur maternel ne suffit hélas pas à Rebecca pour mettre à distance les démons de son passé, qui chaque jour reviennent la hanter. Pourtant, tout avait merveilleusement bien commencé : une jeunesse dans un quartier aisé, des parents bourgeois, des études brillantes en prépa littéraire… Mais la fascination de la jeune femme pour les opiacés s’est révélée très tôt, car subjuguée par les mystères de la chimie pharmaceutique.

« A moi seule, je constituais une hallucination famille, un trio déchaîné : les prod, la dépendance, le manque. Dans la cité dévastée de mon corps, trois aliénés passaient leur temps à se cogner dessus jusqu’à l’abrutissement. » (p.94)

Si Anton a vu en cette jeune femme la promesse d’un avenir unique, insolite et fougueux, le présent du quotidien est un combat : celui, pour lui, de faire vivre sa famille à la seule force de ses bras d’artisan-peintre ; celui des fillettes, pour, chacune, de créer un sursaut auprès de leur mère et de la ramener vers leur réalité d’enfant, leur réalité à elles ; celui de Rebecca, pour ne pas succomber aux sirènes de la codéine et de l’alcool.

« Cet allié des mauvais jours et des bonheurs inespérés, qui la suit fidèlement mais pourrait, à tout instant, la trahir. Elle n’a que lui quand elle est seule – et en proie. » (p.30)

Ses filles, son mari, elle les aime tant, pourtant. Chacune des naissances a été désirée.

« Mais non, son corps est fait pour les jeunes filles à venir, des femmes qui lui survivront. Elle, en mieux. Elle, sans démons. » (p.17)

Fantasque, elle insuffle à sa pédagogie maternelle un grain de folie insolite qui fait le bonheur de ses filles, émerveillées par le pouvoir de leur maman à métamorphoser le quotidien par la seule force des mots, qu’elle manie redoutablement bien, virtuose verbale pétrie de toute une culture littéraire.

Car, en dehors des opiacés et de l’alcool, il reste pour Rebecca la musique et l’écriture, exutoires journaliers qui étirent le temps du matin jusqu’au soir pour mieux essayer de conjurer l’appel de l’addiction. Jusqu’à la crise de trop…

C’est justement l’une de ces journées que le roman relate, une journée vue à travers le regard des cinq membres de la famille, mais tous tournant autour de l’impératif de sauver, coûte que coûte, la fragile Rebecca. Lorsque la narration devient celle des fillettes, le propos est tout simplement touchant : c’est un amour inconditionnel et absolu qui émane de leur regard pur. Enfants, elles doivent aussi faire face à la méchanceté du monde environnant qui ne manque pas de leur rappeler que leur mère est différente. Au final, Clarisse Gorokhoff nous fait sentir que ce sont les fillettes qui portent littéralement leur mère, inconscientes de leur désir de la sauver de ces démons, dont elles sont conscientes.

L’ingénuité des fillettes est forcément questionnée, tout au long du roman, mais le récit qui nous en est fait démontre de façon remarquable la force des enfants de métamorphoser la tragédie du réel.

« Mais trois fillettes peuvent-elles sauver une femme ? Avec des cris, des rires, des larmes, peut-on pulvériser les démons d’une mère ? » (p.35)

Un roman-témoignage-hommage coup de poing sur l’enfance, la maternité, la famille et l’addiction, dont j’avais beaucoup entendu parler : une claque qu’il n’est pas trop tard pour se prendre.


Les fillettes, Clarisse GOROKHOFF, éditions des Équateurs, 2019, 248 pages, 18€.

Un très grand merci aux éditions des Équateurs pour l’envoi gracieux de ce merveilleux roman !

1 réflexion au sujet de “« Les fillettes », Clarisse Gorokhoff : sauver la mère…”

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s