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« Sœurs », Daisy Johnson : à la vie, à la mort ?

Septembre et sa sœur Juillet ont à peine 10 mois de différence. Pourtant, c’est sans peine que l’aînée, Septembre, a pris l’ascendant sur Juillet, lui faisant faire tout ce qu’elle veut, jusqu’à la mettre en danger dans une variante inquiétante de « Septembre a dit… ». Elle a même décidé qu’elle et sa sœur n’auraient qu’une seule date d’anniversaire en commun. La dépendance est absolue.

« Et avant ça, dans notre jeunesse, il n’y avait en réalité que Septembre. Moi, j’étais un appendice. La sœur de Septembre. » (p.210)

Mais, telle une louve, Septembre veille jalousement sur sa sœur, cultivant leur isolement. Surtout, elle n’hésite pas à s’en prendre férocement à quiconque met à mal l’intégrité de sa famille. Sens inné de la justice, ou esprit tordu ? On ne saurait dire… Et le malaise de se frayer un chemin très rapidement tout au long du roman.

« Ce n’était que lorsque Septembre était là que le monde se colorait, que je devenais sensible à la douleur ou à l’odeur du repas en préparation dans les cuisines du lycée. Elle créait du lien pour moi. Pas au monde. Pour elle. » (p.59)

Même leur mère, Sheela, a du mal à pénétrer à l’intérieur du vase clos de ses filles. Son seul moyen d’approche ? Les transformer en personnages de ses récits littéraires pour enfants qu’elle écrit avec succès.

« Elle n’aurait jamais imaginé ce qu’elles allaient devenir. […] Ses propres filles. Ce que leurs enseignantes disaient d’elles : à l’écart, imperméables, soudées, immatures, capables d’élans de cruauté. » (p.114)

Tout esprit d’initiative personnelle de Juillet semble contre-balancé par l’aura de Septembre. Ainsi, elle en vient parfois même à douter de ce qu’elle a fait, entendu, ou dit. Septembre : réalité ou fantôme envahissant ?

« Septembre avait toujours eu un contrôle absolu sur sa sœur. […] Il y a eu des moments, des âges particuliers, où le lien entre les deux sœurs semblait se distendre et alors elles s’apaisaient – un peu moins de dureté chez Septembre, un peu moins d’anxiété maniaque chez Juillet. » (p.119)

Il plane en effet dans ce roman quelque chose de gothique, à commencer par la maison dans laquelle se réfugie les trois femmes après un incident irrémédiable au lycée des filles dans la ville d’Oxford. Cette maison est sombre, poussiéreuse. Il semble s’y glisser des milliers de fourmis parfois, et les murs semblent être creux pour mieux s’y cacher.

La figure masculine est réduite à n’être qu’une apparition fugace : adolescent de passage séduisant Juillet (ou bien Septembre), père menaçant rapidement évincé dans de sombres circonstances…

Tout semble tourner autour de la figure de Septembre, adolescente tyrannique et insaisissable qui vampirise son entourage.

« Chaque fois qu’elle avait agi par vengeance ou sous le coup de la colère, ça s’était mal terminé. » (p.83)

Au final, il est peu aisé de créer une réelle empathie avec les personnages, tant Daisy Johnson suggère l’éphémérité de chacune, insaisissable. Une ambiance éthérée et, à bien des égards, inquiétante, qui nous amène à douter, à la fin du récit, de tout ce que nous avons lu. Un ultime sursaut narratif saisissant, dramatique et déchirant : alors nous parvenons à avoir enfin une prise sur l’un des personnages. Fallait-il vraiment qu’il y en ait un autre qui disparaisse pour cela ?

« Mais c’était inévitable, n’est-ce pas ? Ça avait monté, monté, jusqu’à ce que ça déborde. » (p.121)


Sœurs, Daisy JOHNSON, traduit de l’anglais par Laetitia Devaux, éditions STOCK, collection « La cosmopolite », 2021, 211 pages, 20€.

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