A croquer

« Je ne te pensais pas si fragile », Kikka : quand le burn-out terrasse…

Clotilde a le travail chevillé au corps. Passionnée, motivée, déterminée, elle voue à son travail un culte, envisageant les problématiques d’entreprise comme autant de défis exaltants à relever. Ainsi, ses premières années dans le monde du travail passent à une vitesse folle, mais Clotilde se sent épanouie. Ainsi, elle parvient avec une bonne organisation à mener de front vie professionnelle et vie personnelle, en se mariant avec Pierre et en ayant deux petites filles, Constance et Emma.

« je vivais en état d’ivresse, dans un univers où je fonçais pied sur l’accélérateur » (p.35)

« J’avais la joie d’avoir une famille harmonieuse, un travail valorisant, passionnant, et une vie sociale fondée sur de belles amitiés. Une vie éclatante par sa diversité ! » (p.53)

Lorsqu’une opportunité lui permet d’entrer au sein de l’entreprise internationale de cycles Bike Wick, Clotilde a bien conscience qui va lui falloir retrousser ses manches : elle hérite du poste de directrice du développement. Son investissement paie rapidement : les objectifs visés par la boîte sont largement atteints et on propose à Clotilde plus haut, plus beau. Ainsi, elle sera directrice commerciale. La jeune femme se donne corps et âme, entourée d’une équipe qu’elle a soigneusement choisie et qu’elle chérit, enchaîne les déplacements en France et à l’étranger, assume de louper les petites joies et les grands moments de ses deux filles, refusant de renoncer à son appétit de conquête. La fatigue est là, certaine, mais chacun semble y trouver son compte.

Mais, lorsque le sympathique patron de la filiale française part, un séisme s’annonce : il est remplacé par Karl Liechtenstein qui, très rapidement, se met à souffler le chaud et le froid dans l’entreprise, et en particulier auprès de Clotilde. Les contre-informations succèdent aux indications, les remontrances sont assénées dès qu’un pseudo-compliment est donné du bout des lèvres. Pire : il scrute les moindres faits et gestes de Clotilde, lui donne une charge de travail supplémentaire, des exigences impossibles et impensables à tenir… La jeune femme serre les dents : elle ne veut pas donner à son supérieur le plaisir de s’écrouler. Pourtant, elle a voulu créer, dès le début, un terrain d’entente. Mais si Karl érige le masque de la bonne entente côté face, il sape de toutes ses forces l’aura de Clotilde côté pile. Petit à petit, elle se retrouve isolée, les regards sont fuyants, et elle peine à retrouver ceux qui ont toujours été ses alliés.

« J’avais la désagréable sensation d’avancer avec des boulets aux chevilles ; leur poids augmentait sournoisement chaque jour. Cette pression incessante me broyait, et je n’en avais pas conscience. » (p.92)

Quand Clotilde est arrêtée de force pour un bête incident domestique, Karl outrepasse le code du travail en la sollicitant chaque jour au téléphone, n’hésitant pas à se rendre chez elle pour le semoncer. L’intrusion est faite dans la sphère privée : pas de point de retour possible pour Clotilde, qui doit en plus écoper de remarques blessantes sur son physique.

« Autant d’humiliations quotidiennes qui me rongeaient de plus en plus. Je n’avais plus le droit à aucune initiative, même mineure. Si je dérogeais à cette règle, il prenait le prétexte pour me rabaisser. Je commençais à douter de moi et de mes capacités. » (p.77)

A tout cela, il est facile de donner un nom : Karl harcèle moralement Clotilde. Son but ? La réduire en charpie, la démolir, la pousser à la démission ? Asseoir son autorité de mâle pseudo-dominant ?

Jusqu’au jour où Clotilde s’écroule, terrassée par un burn-out en bonne et due forme. Neuf mois seront nécessaires pour émerger à nouveau, vacillante, au prix d’un traitement médicamenteux, d’une hospitalisation en centre spécialisé, d’entretiens avec un psychiatre et de démarches juridiques éprouvantes pour espérer obtenir gain de cause.

« Je suis en burn-out : l’obligation d’abdiquer m’a anéantie. Je suis atteinte dans ma dignité et mon intégrité. Retrouverai-je un jour mes forces, mes ambitions, ma créativité, ma pugnacité ? Pourrai-je évacuer le poison inoculé pendant plus d’un an dans mon subconscient ? Il a exterminé ma confiance en moi, installé le doute, la méfiance et la frayeur. Pourquoi suis-je allée si loin ? » (p.22)

Le combat ne s’arrête donc pas, même à terre. Heureusement, entourée de ses proches et soutenue par un avocat efficace, Clotilde va réussir à s’en sortir. N’en reste pas moins que son parcours est un archétype de ce que peuvent vivre en France et dans le monde des salariés lambda : l’acharnement à démolir, casser des employés, quitte à les pousser au suicide. Une réalité salariale et sociale dramatique, à laquelle les entreprises sont certainement sensibilisées, mais qui reste, à bien des égards, tabou. Le despotisme n’est pas toujours politique, et le monde du travail n’est-il pas une cour à différentes échelles où il est bon d’être réchauffé par les rayons de la domination et du pouvoir ?

« Comment les lois pouvaient-elles avancer dans le domaine du management toxique si les victimes se résignaient et reniaient leurs souffrances ? » (p.135)

Une lecture édifiante. Un beau et touchant témoignage d’humanité dans un monde qui en est parfois dépourvu. Une invitation à (essayer de) se battre pour quiconque serait confronté à un tel drame.

« Je n’étais pas la superhéroïne de mes filles, la maman parfaite, la professionnelle aguerrie que j’avais toujours voulou devenir. Cette femme-là, je devrais en faire le deuil. J’avais voulu prouver que j’étais une femme forte, équilibrée, capable de tout. En réalité, j’étais juste une femme – et c’était déjà bien assez. » (p.162)

Je ne te pensais pas si fragile, KIKKA, éditions EYROLLES, 2021, 264 pages, 16€.

1 réflexion au sujet de “« Je ne te pensais pas si fragile », Kikka : quand le burn-out terrasse…”

  1. Encore la manipulation, le despotisme au travail. Malheureusement, ce vaste sujet possède encore une certaine emprise dans notre société et il semble bien difficile de s’en débarrasser. Profiter des personnes passionnées par leur travail, très consciensieuses, est un protocole souvent utilisé par ces patrons ou patronnes despotes. Je connais quelques victimes de burn out, qui ont été détruites assez fortement. C’est triste d’en arriver là avant qu’une décision ferme soit prise contre ces tycoons.

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