A dévorer !

« Les Douces », Judith Da Costa Rosa : brûlante et mystérieuse adolescence…

A seulement vingt-quatre ans (oui, vingt-quatre !), Judith Da Costa Rosa fait merveille avec son premier roman ! Comment ne pas être stupéfait devant tant de talent littéraire, de maîtrise d’une chronologie narrative complexe et d’une « patte » singulière, éthérée et pleine à la fois ! Énorme coup de cœur et une prometteuse suite littéraire pour la demoiselle, à n’en pas douter !

La longiligne et aérienne Dolorès, la richissime Bianca, la timorée Zineb et le charismatique Hannibal se sont connus enfants, notamment en prenant des cours de poterie auprès d’Auguste Meyer, artiste de renom de la petite bourgade d’Illès. Cette amitié, fusionnelle, exclusive, incandescente, dure jusqu’à leurs seize ans : Hannibal veille jalousement sur ce gynécée qui lui voue un culte. Rares sont ceux à pouvoir approcher personnellement l’un des membres du quatuor : tout se passe comme s’ils se suffisaient à eux-mêmes. Et, s’ils y arrivent, il est difficile, voire inconcevable, de supplanter les « autres ».

« elles étaient ses femmes et il avait promis de les défendre, n’est-ce pas ? » (p.170)

Pourtant, alors que le lycée organise un bal de promo, rien ne se passe comme prévu : Hannibal n’y viendra jamais, plantant mystérieusement sa cavalière. Que s’est-il passé ? Aucune trace de lui, de sa disparition.

Pendant huit ans, Dolorès, Bianca et Zineb tentent littéralement de survivre. En étudiant ou en se lançant, avec plus ou moins de succès, dans la vie active. Leurs liens, eux, se distendent de façon aléatoire comme si, sans Hannibal, l’harmonie était devenue vacillante. Étrangement, elles reçoivent toutes, de manière régulière, des mails signés d’Hannibal, mais auxquels elles ne peuvent répondre, l’adresse mail rejetant leur espoir.

« Tous les quatre, réunis et séparés par le même souvenir ; Hannibal, Dolorès, Zineb et elle, les yeux fixés sur cette même image de leurs corps d’enfants allongés dans l’herbe, et évitant désespérément de croiser leurs regards. » (p.278)

Lorsque le corps de leur ami est retrouvé dans la propriété d’Auguste Meyer, c’est un coup de massue : qui pouvait donc bien leur écrire ? Comment Hannibal a-t-il pu être tué ? L’artiste, mort depuis, avait-il un lien avec Hannibal ? Est-ce lui le coupable ?

« Quel mobile pouvait pousser un vieil artiste de renom à assassiner l’adolescent séduisant qu’il avait eu pour élève, quelques années plus tôt, dans son petit atelier de poterie ? » (p.133)

Dolorès, Zineb, Bianca, mais aussi Élise, la petite-fille d’Auguste, convergent toutes vers Illès. L’enterrement en premier lieu, mais aussi et surtout l’enquête qui découle de la découverte du corps d’Hannibal. L’occasion, pour chacune, de renouer (ou d’essayer de) avec un passé brûlant, sans doute tourmenté. Avec Hannibal, ce sont aussi des secrets qui risquent d’être déterrés…

« Elle en venait à se demander si elle était vraiment aussi saine d’esprit qu’elle le pensait, ou si elle n’allait pas, à force de chercher ce qui était vrai ou viable chez ceux qu’elle aimait, si elle n’allait pas s’écrouler un beau jour, le cœur brisé, et mourir d’eux. » (p.357)

On ne pourra que s’extasier de la virtuosité de la jeune écrivaine à manier avec une dextérité bluffante les fils narratifs et chronologiques du récit, nourri des thématiques de l’adolescence, des amitiés et des amours, mais aussi du rapport à la famille. Une oscillation entre construction et destruction, don de soi et mise en retrait… La complexité psychologique de chaque personnage est maîtrisée de bout en bout, et c’est presque un huis-clos à ciel ouvert (excusez ce paradoxe) que nous lisons.

Un chef-d’œuvre.


Les Douces, Judith DA COSTA ROSA, éditions GRASSET, 2021, 399 pages, 20.90€.

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