A dévorer !

« Shuggie Bain », Douglas Stuart : Dickens à Glasgow

Nous sommes au début des années 80 dans la banlieue pauvre de Glasgow.

« Il aimait rôder seul dans l’obscurité et observer les bas-fonds. C’était de là que sortaient des personnages burinés par la ville grise, mis au pas par des années de picole, de pluie et d’espoir. » (p.52)

Agnes et ses trois enfants s’entassent dans l’appartement de ses parents. Leek et Catherine, ses deux aînés nés d’une première union avec un catholique, tentent de s’échapper comme ils le peuvent de cette sphère domestique dans laquelle Agnes consume son chagrin, sa tristesse et son attente : celle de Shug, un chauffeur de taxi accessoirement grand coureur de jupons, et père de son troisième enfant, le petit Hugh, surnommé Shuggie.

Si l’attente n’était faite que d’ennui, elle passerait peut-être.

« Tout dans la pièce lui semblait si petit, si bas de plafond et étouffant, du jour de paie au jour du Seigneur, une vie à crédit où rien ne vous appartenait jamais réellement. » (p.29)

Mais c’est à grands coups de lampées d’alcool de vodka et de bière savamment cachées qu’Agnes trompe la désillusion de son remariage. Pourtant, elle tente de faire vivre, survivre, la flamme de ses débuts avec Shug : coquette, apprêtée, Agnes cache autant qu’elle le peut la misère de sa vie. Peut-elle faire illusion ? Peut-elle décemment croire à l’illusion qu’est sa vie ?

« Elle buvait pour s’oublier, parce qu’elle ne savait plus comment repousser la douleur et la solitude. » (p.374)

Lorsque Shug fait déménager Agnes et les enfants – pour mieux les abandonner une fois déposés – dans une autre banlieue minière, à Pithead, le « nouveau départ » se révèle plongée plus profonde dans l’enfer noir des anciens corons de Glasgow : chômage, querelles et crêpages de chignons entre les femmes, « prostitution » occasionnelle auprès des hommes du coin pour un peu de nourriture et d’affection, quête désespérée des allocations du lundi et du mardi aussitôt bues…

« Ils s’y étaient retrouvés englués comme des mouches sur du papier collant, enfermés entre quatre murs de néant. » (p.422)

Une dépendance à l’alcool dont Agnes a bien du mal à se défaire, malgré ses résolutions.

« Chaque jour elle ressortait de sa tombe, maquillée et coiffée, et redressait la tête. Quand elle s’était ridiculisée la veille, elle se relevait, mettait son plus beau manteau, et faisait face au monde. Quand elle avait le ventre vide et que ses mômes avaient faim, elle se coiffait et faisait croire au mode entier qu’il n’en était rien. » (p.315)

Elle ne peut compter sur les voisins, qui eux aussi éclusent leurs maigres revenus. Au contraire, Agnes doit faire face aux critiques, aux insultes, à chaque fois plus violentes. Et de sombrer, déchéance annoncée…

« Agnes avait arrêté de boire de nombreuses fois auparavant, mais les crampes n’avaient jamais complètement disparu. Pour Shuggie, les périodes sobres étaient fragiles et imprévisibles et on ne pouvait jamais vraiment en profiter. Comme toute éclaircie, elle était suivie par encore plus de pluie. » (p.261)

Si Leek et Catherine renoncent à un moment donné à sauver leur mère, le petit Shuggie se donne corps et âme pour elle, n’hésitant pas à ôter le dentier de sa maman lorsque cette dernière est ivre et nauséeuse. Pour la protéger des autres et d’elle-même, le petit garçon, confronté trop tôt et trop vivement à la violence de la vie, sèche les cours, ruse pour manger, erre pour éviter les mauvaises rencontres qui ne sauraient que lui rappeler qu’il « n’est pas net ». Car Shuggie, doué d’une sensibilité toute féminine, n’aime pas le foot, n’aime pas se battre. Lui, c’est contempler sa mère, la coiffer, traîner avec lui sa poupée Daphné qui lui plaît. Alors forcément, dans ce milieu miséreux où l’on est prêt à s’entretuer pour la faim, la soif ou l’honneur, le petit garçon détonne. Et ils sont nombreux ceux à lui vouloir du mal : enfants violents, hommes mal intentionnés… Shuggie, dans toute son innocence, se sacrifie tel un agneau sur l’autel maternel. Mais l’amour, l’adoration d’un enfant pour sa mère peut-il sauver cette dernière de ses démons ?

« Il s’approcha d’elle et s’enroula autour de sa taille. « Je ferais n’importe quoi pour toi. »  » (p.381)

Avec ce récit, Douglas Stuart ravive les sinistres cendres de l’ère Thatcher, Premier Ministre de l’époque qui avait vu le Royaume-Uni ouvrier à feu et à sang par l’application stricte de ses mesures politiques et sociales. Shuggie, Agnes et les siens en sont la conséquence. On retrouve, dans le roman, le souffle narratif de Dickens, pour le parcours misérable d’un petit enfant aux prises avec un monde hostile ; on ressent également, par la description terrible du paupérisme écossais, une empreinte naturaliste que Zola ne renierait pas. Ainsi, Douglas Stuart réactualise le roman social en une formidable épopée de la misère contemporaine.

De fait, chaque page nous fait espérer une lueur d’espoir, tant pour Agnes que pour Shuggie. Et il y en a. Mais ces éclaircies dans leur miséreuse destinée sont vite éclipsées par la noirceur de la suie, de la pauvreté, des espérances déçues. On referme le roman le cœur serré après le récit d’un amour maternel / filial malmené par la société.

« La seule chose que tu peux sauver, c’est toi. » (p.409)

Shuggie Bain est un coup de cœur énorme, accessoirement une claque littéraire, que je vous invite à dévorer !


Shuggie Bain, Douglas STUART, traduit de l’anglais (Ecosse) par Charles Bonnot, éditions GLOBE, 2021, 489 pages, 23.90€.

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