A dévorer !

« La Pie voleuse », Elizabeth Day : inattendue conception

En 2018, l’écrivaine britannique Elizabeth Day nous lançait son Invitation (réussie) à entrer dans son univers romanesque. Quatre ans plus tard, elle nous propose sa non moins réussie Pie voleuse : un récit diabolique à souhait, mélangeant savamment les ressorts d’une intrigue domestique à une problématique éthique et touchante. Seulement, et pour la première fois peut-être, je vais devoir m’arrêter au résumé de la première partie du roman car le point de bascule inédit, redoutable et machiavélique qu’imagine Elizabeth Day nous prend par surprise et nous invite à relire toute la première partie avec un autre regard, la seconde nous éclairant de sa lumière inattendue. Qu’il est bon d’être ainsi le jouet de papier d’un écrivain, et de se laisser happer par les filets des mensonges fictionnels…


Après bien des relations vouées à l’échec, Marisa pense avoir trouvé la perle rare en la personne de Jake, dynamique trentenaire londonien. Très vite, le couple emménage ensemble dans une jolie maison de ville. Leur but avoué est aussi celui de fonder, tout aussi vite, une famille. Après tout, lorsque l’on pense avoir trouvé la bonne personne, pourquoi attendre, me direz-vous ? Mais peut-être justement est-il bon d’attendre et que le feu aveuglant de la passion des premiers temps laisse place à un amour raisonné et raisonnable…

« Marisa a tellement répété qu’elle prenait la bonne décision qu’admettre un doute, même mineur, serait une humiliation. » (p.93)

Malgré ces réserves légitimes et forts de leurs convictions, Marisa et Jake se lancent tête baissée dans ce projet de famille. Pour la jeune femme, c’est l’occasion de créer son propre cocon, elle que sa mère a abandonnée alors qu’elle avait sept ans. A défaut d’avoir une mère, en devenir une.

« elle s’était rendu compte qu’avoir un bébé serait un moyen de se réapproprier le passé et de lui donner un sens. Et elle avait fini par le désirer par-dessus tout. C’est pour cela qu’elle s’était inscrite sur tous ces sites et ces forums. Sa stratégie consistait à ne sélectionner que des personnes déclarant ouvertement qu’ils avaient envie d’avoir des enfants. Jusqu’à Jake, ils l’avaient tous déçue. (p.34)

Le projet enfant tardant un peu et le loyer de la maison étant assez élevé, Jake décide de prendre une locataire. Et la ravissante et élégante Kate de faire son entrée. Si Marisa était au début pleine de bonne volonté, elle voit progressivement d’un mauvais œil les libertés que leur locataire prend chez eux. Pire, elle perçoit les signes d’un rapprochement évident entre Jake et Kate. Lorsqu’enfin Marisa tombe enceinte, elle pense que c’est la délivrance de ses doutes. Que nenni : les preuves au quotidien ramènent ces doutes au galop dans son esprit. Kate est de trop et menace son couple. Une décision s’impose…

« Parce que le bonheur était fugace, comme elle allait le découvrir avec l’arrivée de leur locataire. » (p.46)

Je dois, hélas, m’arrêter là, ne pas en dire plus sous peine de déflorer tout le piquant du retournement de situation que propose Elizabeth Day.

« Comment avons-nous laissé les choses déraper à ce point ? se demande Kate. Comment est-ce arrivé ? » (p.185)


Retenons qu’elle nous leurre totalement quant à l’identité des véritables personnages principaux de l’intrigue : ceux que l’on croyait être essentiels cachent derrière eux des « rôles » autrement plus importants. Et tout est affaire de désir au final : qui désire quoi ?

« Pourquoi les choses n’auraient-elles pas pu se passer facilement, pour une fois ? Pourquoi auraient-ils dû gratter la surface de leurs certitudes jusqu’à ce qu’elles se craquellent ? » (p.246)

Parmi les thématiques traitées, la plus importante reste celle de la famille : celle qui nous construit, celle qui peut nous détruire ; celle que l’on crée, celle que l’on rêve de créer ; celle que l’on rêve d’intégrer, celle que l’on aimerait fuir, ou encore celle que l’on rêve de s’approprier. Elizabeth fouille toute la complexité de ces dynamiques familiales où tant de bonheurs (et de malheurs) peuvent naître et marquer à jamais les membres. La famille permet également à l’écrivaine d’envisager avec intelligence la question éthique des alternatives possibles à la conception d’un enfant : FIV, GPA… Sans jugement aucun (pitié !), avec empathie (merci !), elle donne à lire le parcours douloureux que nombre de couples peuvent vivre. Et merci à elle de tordre les clichés pseudo-bien-pensants (et surtout affligeants) d’une sélection naturelle des individus à être parents selon leur capacité ou non à enfanter (oui, oui, déjà entendu : ô effroi !) : ses personnages incarnent le désir d’être parents malgré toutes les difficultés qu’ils rencontrent parce que l’évidence est là, ils aimeront (peut-être mieux encore que ceux qui arrivent à concevoir naturellement) l’enfant qui viendra à eux, d’une façon ou d’une autre.

« Elle était désespérée. Elle ne voulait rien tant qu’avoir un enfant. Elle n’était plus capable de voir autre chose. Elle avait l’impression qu’elle mourrait si elle ne devenait pas mère. » (p.182)

Le nouveau roman d’Elizabeth Day est donc remarquable tant pour sa construction fictionnelle et inattendue que l’intelligence grave avec laquelle elle traite d’une question de société, encore malmenée aujourd’hui. A dévorer. A dévorer. A dévorer…

« Ne pas oublier que tout était fragile, sous la surface. » (p.201)


La Pie voleuse, Elizabeth DAY, traduit de l’anglais (Royaume-Uni), éditions BELFOND, 2022, 350 pages, 22€.

Un immense merci aux éditions BELFOND pour l’envoi gracieux de ce roman, redoutable et nécessaire.

5 réflexions au sujet de “« La Pie voleuse », Elizabeth Day : inattendue conception”

  1. J’avoue qu’à part le récit empathique et fort que l’autrice fait du parcours d’un couple infertile, j’ai trouvé le roman creux, sans corps. Une fois le twist effectué, on attend en vain qu’autre chose se passe. Quant a Annabelle… pour moi son personnage n’est absolument pas crédible.
    Ceci dit, j’ai bien aimé lire ton ressenti, aux antipodes du mien.

    Aimé par 1 personne

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