A dévorer !

« Samouraï », Fabrice Caro : auto-discipline littéraire

Alan Cuartero est dans une mauvaise passe. Son ex-compagne, Lisa, l’a quitté pour un universitaire spécialiste de Ronsard, le blâmant au passage son manque de sérieux en littérature, son seul et unique roman n’ayant eu qu’un faible retentissement médiatique.

Alors, cet été, c’est décidé. Alan va écrire un roman sérieux qui conquerra et les critiques littéraires de France et le cœur de Lisa.

« Je vais consacrer mon mois d’été à écrire un roman poignant, sensible et émouvant, réveiller mes démons, transformer mon chagrin en matière brute, descendre à la mine et en remonter le texte le plus beau, le plus bouleversant qui soit. Je vais plonger dans l’écriture avec l’acharnement et la concentration d’un guerrier samouraï, un chemin dont rien ne m’écartera, je vais m’astreindre à un rythme strict et physique, dix mille signes par jour, guidé par l’écriture et elle seule, ne vivre et ne penser que par elle, chacun de mes gestes tendu vers un seul et unique but, le livre. » (p.37)

Cette entreprise s’annonce sous les meilleurs auspices, d’autant plus que les voisins d’Alan lui demandent de surveiller leur piscine le temps de leurs vacances : que rêver de mieux sinon ces conditions idéales d’écriture, assis à leur terrasse ! Au prix d’une rigueur digne d’un samouraï, Alan visualise déjà son chef-d’œuvre.

Mais telle Perrette et son petit pot de lait, Alan s’enflamme sans doute trop soudainement lorsqu’une idée géniale de roman lui vient : le récit de ses grands-parents, réfugiés espagnols ; l’enquête autour de la mystérieuse disparition d’une habitante de la ville… Fantasmant déjà sur les éloges qu’une Claire Chazal ou qu’un journaliste de Télérama ou des Inrocks pourraient lui faire, Alan se voit en haut de l’affiche.

« Alan Cuartero, avez-vous un souvenir précis de la genèse de ce roman ? me demande Claire Chazal. – Bien sûr Claire, bien sûr, et je décris cet instant, la piscine, le ronronnement de la pompe, la plénitude, ce doux parfum des infinis possibles, et, après avoir laissé planer un silence rêveur, Vous savez, Claire, je crois que l’écriture se joue en dehors d’elle-même, et Claire et moi avons un petit rire de connivence, nous avons parfaitement compris cette phrase. » (p.31-32)

Mais aussi faut-il se donner les moyens de l’atteindre… Et c’est sans compter – et c’est là tout le sel du génie narratif de Fabrice Caro – les imprévus cocasses, freins certains à l’élan scriptural : la piscine se peuple progressivement et mystérieusement de notonectes et autres amphibiens dans une eau de plus en plus verdâtre ; ses amis Jeanne et Florent tentent désespérément de le caser avec des jeunes femmes atypiques… Bref, les élans créateurs de l’écrivain sont comme des feux de paille, aussi fulgurants que vite éteints…

« le gène de la catastrophe auto-immune, une aptitude à se rendre la vie plus pénible encore sans la moindre aide extérieure. Un vrai don de Dieu. » (p.72)

Alors, avec cette frénésie aléatoire, Alan parviendra-t-il à accoucher de son « roman sérieux » en passant de l’intention à l’action (et au passage reconquérir Lisa) ?

Car c’est là toute la réflexion (et la critique ?) du roman : l’entreprise de création littéraire et des aspirants écrivains, mus de bonnes idées, attirés par une certaine gloire littéraire. Mais ne s’improvise pas écrivain qui veut et de l’idée au pavé de 700 pages, la route est longue, souvent même éprouvante… De fait, Alan est fort de ses bonnes idées, ses éclats de génie, mais l’abandon est aussi rapide que la fulgurance de ses trouvailles. Aussi, la mise en abyme du roman en train de narrer la genèse d’un roman qui ne parvient pas à s’écrire est-elle tout particulièrement incisive.

« Pour un auteur, tout est travail, tout est matériau, un samouraï n’a jamais de repos. » (l.166)

Enfin, on retrouve dans ce roman toutes les caractéristiques propres à cet écrivain génial qu’est Fabrice Caro : la narration à la première personne d’un mec un peu paumé, gentil loser malheureux en amour ; l’humour et les saillies, jouissives ; les très nombreuses digressions, fils tissés tout du long (je reste à chaque fois impressionnée par l’échafaudage narratif des romans de monsieur Caro), toutes plus savoureuses les unes que les autres.

Fabrice Caro n’a pas son pareil pour que le spleen de ses personnages nous réjouisse nous lecteurs : un paradoxe littéraire mené de main de maître par une inventivité et une spiritualité qui font du bien, tellement de bien !


Samouraï, Fabrice CARO, éditions GALLIMARD, 2022, 220 pages, 18€.

2 réflexions au sujet de “« Samouraï », Fabrice Caro : auto-discipline littéraire”

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