A dévorer !

« Une deux trois », Dror Mishani : compte mortel

La première, c’est Orna, une mère de famille divorcée qui veille sur son fils Erann avec la tendresse et la férocité d’une louve. Encore marquée par une séparation qu’elle n’a pas choisie, elle s’occupe l’esprit en multipliant les activités pour son fils et en se plongeant tête baissée dans son travail d’enseignante. Lorsque l’idée lui vient de s’inscrire sur un site de rencontres, c’est avant tout pour passer le temps ; mais quand elle tombe sur le profil de Guil, un avocat divorcé, elle décide de tenter sa chance.

« Elle captait des zones d’ombre en lui et sentait que sous son air de M. Tout-le-monde il cachait un homme plus intéressant, qu’elle ne connaissait pas encore. » (p.36)

Les débuts sont longs, timides et l’homme empreint d’une certaine mollesse. Orna passe outre, dans le but d’essayer d’aimer à nouveau. Leurs rencontres ont tout de l’illégitimité : secrètes, irrégulières et nimbées d’un certain mystère. En effet, Guil s’absente souvent pour des voyages d’affaires ; il est en possession de deux téléphones et semble y répondre de façon aléatoire. Quand il propose à Orna un séjour à deux après une période de froid entre eux deux, la jeune femme accepte. Après tout, pourquoi ne pas essayer ? Mais de ce voyage elle ne reviendra pas…

La seconde, c’est Emilia, une réfugiée lettone de presque cinquante ans qui œuvre comme auxiliaire de vie auprès de personnes âgées. Lorsque son premier employeur décède, c’est la fin d’un monde pour la célibataire : elle lui était attachée, et avait créé autour de lui son univers. La veuve lui propose de contacter son fils, avocat, pour qu’Emilia puisse obtenir des informations relatives à son statut de travailleuse réfugiée en Israël. Ce fils, c’est un certain Guil… Emilia le contacte. Si les débuts sont courtois et purement informationnels, un certain attachement se met en place. Guil lui propose de venir faire le ménage chez lui.

« Vous le méritez, parce que vous me donnez beaucoup, beaucoup ! Je serai toujours à vos côtés. Tout ce que je demande, c’est que vous cessiez de vous inquiéter quand vous êtes avec moi. » (p.198)

Touchée, y voyant là un signe d’un dieu auquel elle s’est mise à croire par besoin et par désœuvrement, Emilia déploie un zèle impressionnant pour témoigner sa gratitude à Guil. Lorsqu’il lui propose un voyage à Bucarest, Emilia accepte. Mais elle n’aura même pas le temps de se rendre à l’aéroport…

La troisième, c’est Ella, une mère de famille qui échappe à la folie des impératifs domestiques en reprenant ses études et en écrivant une thèse. Des bouffées d’oxygène salvatrices. Lorsqu’elle rencontre cet avocat au café où elle se rend chaque matin pour écrire, elle ne lui prête au début pas une grande attention. Mais une cigarette échangée et quelques mots adressés tissent les bases d’une relation naissante. Cet avocat, c’est Guil. Elle, elle frémit que son mari, jaloux et autoritaire, puisse découvrir cet autre homme. Alors, lorsque, après plusieurs rencontres savamment organisées et cachées, Guil propose à Ella de partir, le lecteur ne peut que trembler : et si elle était la troisième victime de l’avocat ?

« Elle pourrait fuir, ce ne serait pas trop tard. » (p.314)


Partie après partie, chacune consacrée à l’une des trois femmes, Dror Mishani met en place un cadre on-ne-peut-plus réaliste et pragmatique, duquel la dangerosité de Guil apparaît, indice après indice.

« Ce qui m’intéresse, ce n’est pas tant le sexe que le rapprochement entre deux êtres. L’intimité sans fard qui se crée soudain avec quelqu’un que tu ne connaissais pas du tout et qui, lentement, s’ouvre à toi. C’est bouleversant, tu ne trouves pas ? » (p.251-252)

La normalité la plus absolue laisse place à une monstruosité insoupçonnée. On sera sensible au changement narratif dans la troisième partie, dans laquelle une voix narrative s’adresse aux deux premières victimes. Qui est cette voix qui apparaît soudain dans la narration ? Quel rôle a-t-elle ? Les dernières pages le révèlent, et nous lecteurs nous sommes ferrés par un tel rebondissement.

Un excellent roman policier, de grande qualité, et au dénouement parfait.

Une deux trois, Dror MISHANI, traduit de l’hébreu par Laurence Sendrowicz, éditions GALLIMARD Série noire, 2020, 330 pages, 19€.

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