A croquer

« Les chairs impatientes », Marion Roucheux : brûler d’aimer (Rentrée littéraire 2022)

La narratrice est une jeune femme que la vie semble avoir comblée : un mari aimant, une adorable petite fille et un bébé tout juste né. Ajoutons à cela une situation sociale favorisée, elle qui est médecin à Paris.

Seulement, la naissance de son deuxième enfant l’amène tout droit à une dépression post-partum sévère, qui lui vaut une cure afin d’apaiser son corps et son esprit.

« Cela fait tout juste six mois que la machine s’est déréglée, que la petite mécanique de mon quotidien a vacillé, sans douceur, une déflagration soudaine et le grand basculement. » (p.13)

C’est au cours d’une descente en montagne, et en particulier d’une mauvaise chute, qu’elle LE rencontre, LUI, cet homme qui devient l’évidence d’un désir brûlant et qui balaie d’un revers de main tout ce qu’elle pensait pérenne.

De charnelle, il n’y aura qu’une nuit. Le reste, avant, se fait par les mots, ceux que l’on tape, que l’on écrit, que l’on énonce. Suffisants pour la faire se consumer d’amour et atteindre une jouissance inédite. L’après est celui du silence : tous deux se sont promis de ne plus jamais se contacter. Et cette nuit d’amour de devenir mythologie.

« Je le cherche tout le temps, mes rêves se confondent avec mes souvenirs, ma mémoire se nourrit de fantasmes, je m’accroche désespérément aux bouts de lui qui me reviennent, dormir toujours, plonger dans le grand flot de sensations ravivées par la nuit. » (p.117)

La narratrice peine à se défaire de tout ce que cet homme a inscrit en elle, tant dans son corps que dans son cœur. Alors, elle essaie de se leurrer pour contourner le désir et le manque : la course à pied, un amant pansement… Mais rien n’est suffisant, rien ne peut égaler la fulgurance de ce qu’elle a vécu avec lui.

Consciente de son addiction irrationnelle, elle s’étiole : Paris l’étouffe, sa propre famille perd son sens, son empathie pour ses patients se fait évanescente.

« je deviens double et m’observe m’éloigner peu à peu de ma vie, que je contemple comme un film qui ne m’appartient plus. » (p.45)

La seule et dernière solution pour réincarner sa propre chair, son identité intrinsèque serait-elle de fuir ? de retrouver Celui qui a bouleversé à tout jamais sa vie ? Et l’adultère de devenir révélation salvatrice d’une autre vie possible…

« De l’extérieur rien n’a changé. Mais en moi, tout est différent. Comme si je découvrais que je marchais sans le savoir depuis des annes le long d’une falaise à pic. Alors que les heures s’étiraient monotones dans la vie que je me suis construite, une autre moi dans la réalité parallèle m’a soudain appris qu’il existait d’autres possibles. Un espace où je ne m’occuperais que de moi, où je n’aurais à prendre soin ni de ma famille ni de mes patients, où mon corps et ses impulsions régneraient en maîtres absolus. » (p.25)

Dans une écriture charnelle, hautement sensuelle et sensorielle, Marion Roucheux donne corps et âme à la dépossession amoureuse. Perte des sens, perte des siens, perte de soi… Coup de foudre ou coup de folie… La tension entre ce que l’on gagne et ce que l’on perd au jeu de l’adultère est prégnante tout du long du récit. L’écrivaine tend à démontrer que la fulgurance amoureuse ne doit pas être mise au pilori et condamnée au nom de la bienséance et des convenances, comme si l’amour ou le désir échappaient à toute rationalité. De fait, l’héroïne met à bonne distance ce que d’aucuns qualifieraient de culpabilité, et sans doute a-t-elle raison, car au jeu des sentiments peut-on réellement contrôler ce qui tend à nous marionnettiser ?

« Mon secret souterrain grandit, creuse ses galeries, fragilise ma carcasse, dévore tout et m’éloigne jour après jour de qui je suis, de celle que j’étais, il fait de moi une autre, tout a changé et je suis la seule à le savoir. » (p.88)

Marion Roucheux réécrit la tragédie en faisant de son personnage féminin une héroïne qui se débat entre les carcans sociétaux et son désir d’émancipation amoureuse et charnelle. A quoi est-elle condamnée pour revendiquer d’assumer et de vivre sa liberté de femme ? Et le dénouement de nous proposer une clé…


Les chairs impatientes, Marion ROUCHEUX, éditions BELFOND, 2022, 186 pages, 19€.

Un immense merci aux éditions Belfond pour l’envoi gracieux de ce roman.

3 réflexions au sujet de “« Les chairs impatientes », Marion Roucheux : brûler d’aimer (Rentrée littéraire 2022)”

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