A croquer

« Le festin », Margaret Kennedy : pierre qui roule…

Le manoir de Pendizack est un lieu de villégiature prisé des gens aisés de l’après-guerre en 1947. Hôtel de charme surplombé par de hautes falaises, on y vient pour son calme et pour le panorama que ce coin des Cornouailles offre de la mer et du large.

Mrs Siddal et ses fils ainsi que la fidèle Nancibel s’affairent pour recevoir les hôtes. Il y a fort à faire avec une clientèle éclectique à souhait : Sir et Lady Gifford et leurs ouailles ; Mrs Cove et ses trois filles ; l’écrivaine Anna Lechene et son fort aimable secrétaire-chauffeur ; le couple Paley et leur sombre chagrin ; l’odieux chanoine Wraxton et sa dévouée fille Evangeline… Il n’en faut pas plus pour avoir là les protagonistes d’une comédie humaine où les travers des uns et des autres, savamment dissimulés par le masque social de la bienséance, se révèlent de façon inopinée. Et la mère de famille d’espérer se débarrasser du fardeau de ses enfants, l’aristocrate de fuir ses créanciers, la femme chagrinée d’essayer de faire essaimer autour d’elle le bonheur, la servante de succomber au charme d’un séducteur, le fils de regretter ses jugements trop hâtifs, une enfant de faire une grosse bêtise, une intrigante lettrée d’abuser de ses sbires…

« Tout ce mépris, ces disputes, ces tensions ! Ils ne sont qu’une poignée, mais ils rendent la vie impossible à tous les autres. On ne croirait pas que si peu de gens arrivent à faire autant de mal. » (p.404-405)

Un certain manichéisme tend à recouper les personnages. N’en faut-il pas plus pour que le drame qui va définitivement faire triompher les « bons » soit le juste châtiment de leurs odieux comparses ? De fait, le roman s’ouvre sur l’événement suivant : une falaise vient de s’ébouler et d’engloutir le manoir de Pendizack, ensevelissant sous ses pierres sept habitants de l’hôtel : mais de qui s’agit-il ?

« La falaise effondrée avait recouvert toute la petite plage. Il n’y avait plus trace de la maison, du petit promontoire où elle se dressait, ni de rien de ce qui avait jamais été là. » (p.21)
« J’ai l’impression… j’ai l’impression… que tout va me tomber dessus ! » (p.451)

Le récit repart alors vers le passé, dans une analepse générale, pour que le lecteur comprenne le caractère de chacun, s’attache aux uns et méprise les autres. Alors, la punition annoncée concernera-t-elle les victimes prévisibles ? Telle une réécriture inspirée des Dix petits nègres d’Agatha Christie, Margaret Kennedy tend à insuffler le doute et à faire de nous lecteurs de riches sources d’hypothèses et de pronostics.

« Un mouvement de résistance clandestin est en train de s’organiser dans cet hôtel […]. Le mouvement prend de l’ampleur. […] Ce que je sais, c’est qu’il se passe un tas de choses. Toutes sortes d’alliances sont en train de se créer. » (p.292-293)

On est charmé par cette peinture somme toute juste d’un microcosme de la société anglaise, parfaite dans ses us et ses coutumes. La candeur des enfants, leur innocence (parfois relative) nous touche ; le dévouement des uns souligne la nécessité de faire marcher le monde par des besogneux qui n’ont pas peur du dur labeur ; la perversité des autres nous hérissent et nous fait espérer un juste châtiment.

Le festin, qui donne son titre au roman, s’annonce comme le rassemblement festif auquel tous devraient tendre. Mais qui mérite véritablement son invitation ? Qui pourra s’y asseoir en toute tranquillité ?

« Le mot festin avait une signification magique […]. Le mot leur inspirait une lointaine idée de générosité et de joie partagée. » (p.69)

Le festin, Margaret KENNEDY, traduction de l’anglais par Denise Van Moppès, éditions de LA TABLE RONDE, collection QUAI VOLTAIRE, 2022, 467 pages, 24€.

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