« Un mariage anglais », Claire Fuller : autopsie d’un couple, anatomie d’une famille, portrait de femme

Alors qu’il feuillette tranquillement un livre dans une librairie, Gil Coleman, écrivain à succès aujourd’hui devenu vieux, pense apercevoir par la fenêtre son épouse Ingrid, mystérieusement disparue plus de dix ans auparavant. Mirage et illusion d’yeux fatigués ou apparition bien réelle ? Sans réfléchir plus avant, Gil décide de la suivre, de longer la digue. Quitte à y risquer sa vie… Bien mal lui en prend.

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Prévenue de la mésaventure de son père par sa sœur ainée Nan, Flora se précipite à son chevet dans sa maison natale, là-bas sur l’île anglaise de son enfance. Elle découvre la maison – pavillon de plage modeste – encombrée de milliers de livres, tous témoins de la marotte de Gil : collectionner les ouvrages, aussi éclectiques soient-ils, annotés de remarques ou de dessins personnels, ou encore de marque-pages.

Pour Flora, cette mésaventure douloureuse est l’occasion de retrouver et de s’occuper de son père mais aussi une nouvelle occasion de pouvoir, peut-être, retrouver sa mère – espoir ravivé par la vision fugitive de son père. Le fantôme d’Ingrid, qui plane sur chaque page, peut-il vraiment se réincarner ?


L’ingéniosité narrative de Claire Fuller est d’interrompre à des moments clés ce premier fil narratif par un second fil narratif : celui des lettres d’Ingrid à son mari l’été 1992, quelques jours avant sa disparition. Au fur et à mesure de ses lettres, savamment glissées dans les livres accumulés de Gil et au titre évocateur quant au contenu épistolaire, Ingrid y dévoile les splendeurs et les misères de son mariage avec Gil. Un « mariage anglais » dans lequel les rayons de soleil sont souvent obscurcis par les nuages pluvieux…

Elle, étudiante de 19 ans éprise de liberté. Lui, professeur d’université fantasque. Une attirance mutuelle rapidement scellée par un mariage et un bébé. Cependant, Ingrid ne parvient pas à s’épanouir dans son rôle d’épouse et de mère. Son époux est énigmatique, trop souvent insaisissable : ces lettres sont l’occasion de dire la vérité sur ce mariage.

« Une lettre qui mettrait à plat les choses que je n’ai pas réussi à te dire en face – la vérité sur notre mariage, depuis le début. Je sais que je vais écrire des choses que tu prétendras tout droit sorties de mon imagination, rêvées, inventées, mais c’est ainsi que je les vois. Ceci, ici, est ma vérité. » (p.28)

Si les lettres d’Ingrid tissent un véritable labyrinthe signifiant dans la collection de Gil, elles permettent surtout au lecteur de voir apparaître le visage d’une femme blessée, perdue, trahie et bafouée.

« La seule personne de notre famille dont j’étais faite pour être la mère, c’est mon petit garçon mort, George. Peut-être que j’aurais dû partir depuis longtemps. » (p.369)

Les deux fils narratifs  s’entrelacent : les lettres d’Ingrid sont autant d’indices sur la situation à laquelle est confrontée Flora au moment où elle retrouve son père.

Autopsie d’un couple, anatomie d’une famille, portrait de femme…

De toute évidence, ce roman est admirable par sa construction narrative : le récit se dispute la place de l’épistolaire, les livres saturent l’espace (jusque dans la mise en abyme des livres – de Gil – dans le livre) et les réflexions auctoriales y sont pertinentes et inspirantes.

« Tout ce qui compte dans le roman, c’est le lecteur. Sans le lecteur, le livre n’a aucun intérêt, par conséquent le lecteur est au moins aussi important que l’auteur, si ce n’est plus. » (p.172)

Nous retiendrons surtout le magnifique portrait de femme qu’il nous livre : les aspirations d’une jeune fille éprise de liberté mais qui toute sa vie durant va se heurter à de douloureuses désillusions, en partie causées par son mari. Claire Fuller manie à la perfection l’art d’une suggestion narrative éclatante où la plus présente est paradoxalement l’absente…

Un Mariage anglais, Claire FULLER, traduit de l’anglais par Mathilde Bach, éditions Stock, coll. La Cosmopolite, 2018, 434 pages, 22€.

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