« Bienvenue en Amérique », Linda Boström Knausgard : l’éloquence d’un mutique clair obscur familial

Ellen a décidé de ne plus parler. De sa bouche ne sort et ne sortira plus un mot. Sa mère et son frère, avec qui elle vit dans un grand appartement, s’accommodent de cette étrange décision. De cette troublante situation. Les gestes remplacent les mots.

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Et pourtant, c’est le roman lui-même, mené à la première personne du singulier, qui permet à Ellen de faire entendre sa voix. On note en effet que souvent le désir de parler – à sa mère, à son frère – affleure mais jamais elle ne cède. Le lecteur seul pourra prêt ses yeux et son oreille à cette adolescente qui chérit sa mère et craint son frère, lovée dans le cocon de son appartement.

Pourtant, le spectre terrifiant du père rôde : on devine qu’il est à l’origine du mutisme de sa fille. Là aussi, le silence du non-dit est de mise. Le lecteur ne peut que deviner l’horreur d’un traumatisme…

Ce court récit fait la part belle aux évocations attendries de la jeune fille pour son quotidien ou celui de sa mère. Mais la peur n’est jamais loin. Dans l’ombre. Dans le sommeil.

« J’avais eu une vie. Est-ce que j’en avais toujours une ? Mon refus était plus grand que moi. Le silence débordait de mon corps, il recouvrait tout. » (p.40)

Ombre et lumière se succèdent tout au long du roman. Ellen ne cherche-t-elle d’ailleurs pas à se convaincre que sa famille est lumineuse ?

« L’obscurité était partout. L’obscurité avait une odeur. Elle sentait la peur, le sucré. Elle jaillissait du robinet et remplissait la baignoire. Je plongeais mes cheveux, mon corps tout entier dans l’obscurité. J’avalais l’obscurité, mes entrailles en prenaient la couleur. Petit à petit, l’obscurité envahissait tout. Seule maman restait encore lumineuse. L’obscurité s’écartait devant elle. » (p.36)

Au final, Linda Boström Knausgard pose la question suivante : peut-on taire l’indicible ? Elle nous propose une version affirmative, Ellen incarnant ce « vœu » contraint de silence. Or, ce choix rend l’innommable encore plus criant.

Bienvenue en Amérique : un récit fort, pudique et éloquent.

Bienvenue en Amérique, Linda BOSTRÖM KNAUSGARD, traduit du suédois par Terje Sinding, éditions Grasset, collection En Lettres d’ancre, 2018, 122 pages, 15€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Grasset.

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« La vie parfaite » selon Silvia Avallone : devenir mère, questionner le père

Sur quels critères peut-on se baser pour qualifier une vie de « parfaite » ? Serait-ce l’accumulation des clichés argent-amour-santé-famille ? A en juger par le magnifique roman de Silvia Avallone, La Vie parfaite, cette recette apparemment gagnante ne l’est pas : chaque personnage de son récit court après quelque chose pour combler une béance traumatique originelle (un père, un membre, une mère violentée…). Comment se satisfaire de ce que la vie apporte mais que l’on ne veut pas forcément ? A quel moment renoncer lorsque l’on continue à chercher vainement ? Qui peut prétendre à la « vie parfaite » ?

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Pour répondre à ces questions, Silvia Avallone nous plonge dans la ville de Bologne, alternant entre la vie confortable de certains personnages dans le centre et la misère de ceux relégués à l’immonde barre périphérique des Lombriconi. Or, les interpénétrations de ces deux univers sont, par le va-et-vient des personnages, constantes. Jugez : pur produit des Lombriconi, Adèle est une jeune fille de dix-sept ans, enceinte de son malfrat de petit ami, Manuel. Elle trouve du réconfort auprès de l’étrange mais brillant Zeno, ex-meilleur ami de Manuel. Zeno est scolarisé dans le lycée le plus prestigieux du centre de Bologne, où il suit les cours de Dora, une jeune femme désespérée par son incapacité à enfanter. La douleur de Dora plombe sa vie de couple avec Fabio, architecte chargé de réhabiliter… la zone jouxtant les Lombriconi.

Tout ce petit monde se croise, se cherche, ne se trouve jamais vraiment ou du moins fugacement. Poésie de destins charriant leur lot de misère : est-on déterminé par notre origine sociale ? Peut-on fuir ce que l’on est et espérer une « vie parfaite » ou du moins meilleure ?

A défaut d’une vie parfaite, Silvia Avallone offre avec talent à chacun un moment de grâce inespéré, preuve que la perfection est peut-être un algorithme personnel où l’individuel devient pleinement pluriel.

De fait, tout le roman est structuré autour de deux lignes, l’une féminine et l’autre masculine. La première est celle de la maternité : il y a celle d’Adèle, pas forcément souhaitée et surtout inconsidérée à son âge et dans son milieu ; il n’y a pas celle de Dora, ardemment désirée et tant de fois refusée. Un double physique neutre, oscillant entre le positif et le négatif. La seconde est celle de la paternité : les pères des protagonistes sont absents dans le roman. Ou violents. Ils n’ont que peu de voix.

« Le point faible du chef. C’est toujours les enfants.

Ils t’entravent, ils te bloquent, ils te ralentissent.

C’est eux, l’erreur. Et les pères. » (p.182)

Or, quand un adolescent s’apprête à devenir père par la contrainte et qu’un homme accompli se prépare à renoncer à l’être, peut-on espérer un retournement de situation salvateur ?

Ce roman de Silvia Avallone est vraiment très beau. La qualité de l’écriture, ciselée, sans emphase dans le pathos mais avec mesure dans les détails signifiants, sublime les destinées malmenées des personnages, qu’ils soient riches ou qu’ils soient pauvres. La thématique de la filiation (celle d’où on vient, celle que l’on transmet) soumise au déterminisme social est très forte. Notons le traitement de la chronologie : nous partons de l’accouchement d’Adèle pour repartir sur une analepse de plus de neuf mois afin d’expliquer et de comprendre comment elle en est arrivée là. Elle et les autres : et les flashbacks de se multiplier.

Au lecteur de comprendre et de saisir les moments de grâce offerts : et si la perfection d’une vie était d’en accepter les imperfections qui en font sa définition ?

La Vie parfaite, Silvia AVALLONE, traduit de l’italien par Françoise Brun, éditions Liana Levi, 2018, 397 pages, 22€.

« J’ai choisi la bienveillance », Lizzie Velasquez : apologie sans surprise de la gentillesse face aux brutes de notre monde

Une fois n’est pas coutume, je ne vais pas écrire une longue chronique pour vous relater ma lecture du texte de Lizzie Velasquez J’ai choisi la bienveillance. Surprenant, n’est-ce pas, pour quelqu’un qui a l’habitude proposer une lecture critique aboutie des romans choisis.

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Pourquoi alors, me direz-vous, cette décision ? Tout simplement parce que ce que propose Lizzie Velasquez, humiliée sur les réseaux sociaux pour son physique atypique (dû à une maladie), relève du bon sens et de l’évidence la plus absolue. Vous l’aurez compris, elle a choisi de faire de sa différence physique une force et, plutôt que de se venger de ses bourreaux virtuels, elle a choisi d’être bienveillante. Louable, absolument louable, mais ses considérations tiennent des poncifs les plus usités.

Florilège :

« Nous sommes tous pareils, et chacun de nous mérite le bonheur et l’amour. » (p.29)

« Pourtant, faire tout son possible pour être bienveillant envers soi-même et les autres et essayer de garder une pensée positive sont des objectifs réalisables qui, je crois, en valent la peine. » (p.74)

« C’est pourquoi il est si important de se concentrer sur ses qualités, celles dont nous sommes fiers. » (p.130)

« Demander de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse. » (p.154).

Je ne tiens pourtant pas à être sévère vis-à-vis de cet écrit. Ce n’est tout simplement pas mon genre de lecture et c’est ainsi. Certains y trouveront une source d’inspiration et un ressourcement mental des plus positifs, un feel-good thérapeutique que l’on aurait sans doute tort de refuser. Tant mieux.

Lizzie Velasquez offre un témoignage touchant de son parcours et de son combat : rien que pour cela, elle mérite d’être saluée. Et puis, peut-être est-il nécessaire dans notre société (en déliquescence à bien des égards) de rappeler que l’homme est fondamentalement bon et que cette même bonté d’âme et de cœur devrait être érigée en idéal de vie.

J’ai choisi la bienveillance, Lizzie VELASQUEZ, traduit de l’anglais (États-Unis) par Arnaud Baignot, éditions Denoël, 2018, 199 pages, 19€.

Livre gracieusement envoyé par le service presse des éditions Denoël.

« La fille qui brûle », Claire Messud : très beau récit poétique d’une amitié adolescente à double versant

Julia et Cassie sont meilleures amies depuis leur plus tendre enfance. Leur osmose amicale est telle qu’elles se considèrent presque comme sœurs, d’autant plus que toutes deux sont filles uniques. Elles partagent leur quotidien scolaire, leur temps libre au refuge animal de leur petite bourgade de province ou dans la confection de gâteaux.

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Le roman commence ainsi par la chronique de leur dernier été au cours duquel l’amitié fusionnelle peut encore laisser libre cours à la fantaisie et la douce et tendre folie de jeunes adolescentes de douze ans. Cassie, méchamment mordue par l’un des chiens du refuge, est privée de l’usage de son bras : difficile de nager ou de faire des gâteaux, encore plus difficile d’occuper tout le temps libre octroyé par des journées estivales qui s’étirent. Cassie et Julia ont alors l’idée de s’aventurer du côté de l’ancien asile de Bonnybrook, abandonné et condamné depuis plusieurs années. Néanmoins, les filles parviennent à y entrer : l’immense et glaçant manoir découvert, il devient alors un terrain de jeu idéal pour les jeux de rôles nés de l’imagination fertile de Cassie et de Julia.

Cette parenthèse bienheureuse se referme cependant avec la rentrée des classes : le passage dans la classe supérieure de chacune des filles a amené un changement d’établissement. Nouveau decorum pour des cartes amicales redistribuées : alors que Julia se lance avec talent dans la préparation d’un concours d’éloquence, Cassie fréquente de nouvelles amies à l’influence négative.

« Mais à peine le monde s’est-il ouvert sous vos yeux qu’il se referme, et les choses se révèlent sous une forme jusque-là inimaginable. De manière tacite, on me traitait comme une adolescente à l’avenir prometteur, alors que Cassie, elle, n’en serait pas nécessairement privée, mais son chemin serait différent du mien. Sans que personne ne le dise ouvertement, on me faisait comprendre que c’était mon chemin qui avait le plus de valeur. » (p.118)

Julia assiste, impuissante, à l’éloignement de son amie, de sa meilleure amie. Elle tente de rester de marbre face aux différentes trahisons de Cassie à son égard. Bienveillante et philosophe, elle tente de donner raison aux propos de sa mère : « tout le monde perd une de ses meilleures amies à un moment ou à un autre » (p.85).

Néanmoins, la scission entre les deux jeunes filles se consomme peu à peu : Julia se consacre à ses études tandis que Cassie voit son équilibre familial – son duo avec sa mère – remis en question par la présence du nouvel amoureux de sa mère.

« Elle n’avait plus le droit de téléphoner ; elle était privée de sortie ; elle avait dû mettre son ordinateur portable dans la salle à manger et faire son travail scolaire dans la pièce, pour que ses parents puissent voir à tout moment ce qu’il y avait sur l’écran. Cassie parlait avec insolence ; Cassie ne faisait pas correctement les tâches qu’on lui confiait ; son argent de poche était supprimé jusqu’à nouvel ordre ; on avait enlevé le verrou de la porte de sa chambre. » (p.181)

C’est plus que ce que Cassie ne peut supporter : elle doit échapper pour échapper aux carcans dans lesquels elle s’enferme / on l’enferme, quitte à se mettre en danger. Quitte à tout briser…


Récit d’une amitié adolescente, La fille qui brûle est un très beau roman qui propose un double apprentissage croisé de la vie, quelque peu soumis au déterminisme social et familial. Tandis que la brune et brillante Julia bénéficie d’une structure de vie solide et fiable, la blonde et lutine Cassie voit les vitres de sa vie se briser autour d’elle. Une manière de souligner que les apparences sont affaire d’illusion et que grandir signifie accepter les choses sans masque. Ici, tout se passe comme si les jeunes filles devaient faire le deuil de leur amitié d’enfance pour grandir et s’épanouir.

« J’ai alors pris conscience que la Cassie de mes pensées n’était pas celle de maintenant, mais celle d’avant, un pur produit de mon imagination, disparue. » (p.214)

Pièce en prose en deux actes dans laquelle le costume endossé par Julia et Cassie n’est jamais définitif, La fille qui brûle propose un regard lucide sur la perte de l’innocence, masque de nos illusions.

« Je sais maintenant, sans être beaucoup plus avancée pour autant, ce que signifie devenir adulte, pour une fille. Vous pouvez choisir de ne pas revêtir la cape, mais vous ne serez jamais libre, vous ne vous élèverez jamais. Ou bien vous pouvez enfiler le manteau qu’on vous offre, mais les conséquences possibles, les pouvoirs de ce manteau, les effets sur vous, impossible de les connaître à l’avance. D’autres y voient peut-être plus clair, mais ils ne peuvent pas vous sauver. Tout ce que chacun de nous peut faire pour autrui, c’est avoir le courage de ne pas détourner le regard. Je l’avais eu, jusqu’au jour où je ne l’ai plus eu. » (p.234)

La fille qui brûle, Claire MESSUD, traduction de l’anglais (États-Unis) par France Camus-Pichon, éditions Gallimard, coll. Du monde entier, 2018, 254 pages, 20€.

Partenariat officiel librairie / blog : l’alliance nantaise « La vie devant soi » & « Mes p’tits lus »

Depuis quelques semaines, le blog a établi un partenariat des plus stimulants et des plus enrichissants avec la librairie nantaise « La vie devant soi », tenue par la brillante Charlotte Desmousseaux (que je remercie pour sa newsletter ci-dessous) et Etienne Garnier.

Nombre des pépites que je sélectionne sont en rayon à « La vie devant soi », et il est très agréable d’échanger sur nos lectures, nous enrichissant mutuellement d’excellentes références.

Toutes mes chroniques associent d’office la librairie : de quoi assurer doublement vos idées de lectures !

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« My bloody Valentine », Christine Détrez : somptueux récit d’une cruelle recomposition familiale estivale

Dans ce quasi huis-clos estival corse (exception faite des analepses temporelles), Christine Détrez narre avec talent et poésie la mécanique de reconstruction des familles bouleversées – divorcées – recomposées – recréées.

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Delphine est une jeune femme divorcée, mère de deux adolescents, professeur des écoles. Depuis quelques mois, elle file le parfait amour avec Paul, un homme d’affaires lui aussi divorcé d’Isabelle, père de l’espiègle petite Émilie. Dans cette chronique d’une deuxième chance, d’un nouveau départ pour le soleil du Sud, Paul et Delphine embarquent vers une villa de Corse, accompagnés pour la première fois des trois enfants. Ces vacances de quatre semaines tiennent du rite initiatique pour Delphine : être adoubée par la jalouse petite Émilie, être acceptée par le couple d’amis proches François et Véronique avec lesquels « Poléisa » passaient jusque là toutes leurs vacances.

Difficile pour Delphine d’asseoir sa légitimité auprès de ce cercle dans lequel on ne lui laisse que peu d’occasions d’occuper pleinement sa place. Son sentiment d’inadéquation, qu’elle ressent cruellement par des incidents en apparence anodins et qu’elle tente en vain de combattre quotidiennement, est rendu plus vif et mordant par la présence de l’exubérante et solaire Valentine, petite amie du fils de Véronique et de François. Alors que Delphine est – consciemment – mise à l’écart, tous convergent vers la magnétique Valentine. Pour Delphine, la jeune fille incarne tout ce qu’elle n’a pas été et ne sera jamais. Un yin et un yang féminin qui, loin de se compléter, met en évidence une cruelle opposition.

Pendant tout le récit, Delphine consigne les indices troublants qui, aussi infimes soient-ils, la font douter de son intronisation en tant que nouvelle compagne de Paul. Son malaise est palpable : le lecteur ne peut s’empêcher de ressentir l’empathie face à cette jeune femme à qui la vie offre une nouvelle chance d’aimer.

« Elle se faisait des idées, oui, peut-être. Mais Émilie ne lui adressait toujours pas la parole, dans une indifférence qui confinait à l’insolence. […] Elle se faisait des idées. Et pourquoi alors ces élastiques qui lui échappaient, tandis qu’elle tressait ses bracelets, c’est fou comme elle devenait maladroite dès que Delphine était dans les environs. » (p.90)

De qui alors vient la source du malaise de Delphine et de son cruel sentiment d’inadéquation ? Serait-ce la petite Émilie, visage d’ange pour esprit diabolique ? Ou encore la froide Véronique, alliée de toujours de la fantomatique et pourtant (trop) présente Isabelle ? Valentine la volcanique qui aimante les hommes ? Et si la propre harmonie bien établie de son propre foyer avec ses deux adolescents vacillait au cours de ces quatre semaines de farniente sous l’influence de toutes ces forces féminines combinées ?

Christine Détrez propose avec My bloody Valentine un formidable récit dans lequel elle se livre à une délicate et cruelle radiographie du nouvel amour, avec ses « rites » de passage et ses complications. Le phrasé y est vif et fluide (notons l’inclusion plus que réussie des paroles des personnages dans la narration) et parfois la prose de l’auteur tient à l’incantation poétique tourbillonnante, comme pour mieux faire surgir d’un quotidien devenu cruel une échappée salvatrice.

« Ou alors peut-être avait-elle suivi les feuilles qui dansaient devant la voiture, ces feuilles qui parfois se transforment en lutins et farfadets, qui virevoltent sur la route dans les bourrasques d’automne, ça tourne, ça tourne, ça danse, ça chante, ça chante, ça ensorcelle et ça enlève. » (p.50)

« Chimère à l’odeur musquée de sueur et de mer, dont les muscles roulaient sous la peau, dont les articulations craquaient, dont le sang toujours coulait, mêlé au sable, mêlé au sel, d’une éraflure à un des multiples genoux, d’une écorchure à un des multiples coudes. » (p.56)

Brillant. Poignant. Troublant.

My bloody Valentine, Christine DETREZ, éditions Denoël, 2018, 190 pages, 18.50€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Denoël.

« Au premier regard », Margriet de Moor : variations fugaces sur l’amour

Dans ce roman lunaire, l’écriture des sentiments et des gestes glisse tel un ruban de soie d’une temporalité à une autre : on les effleure, on les devine, jamais on ne parvient à les figer totalement, complètement.

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Au premier regard évoque quelques années de la vie d’une femme. Son nom, jamais il ne nous sera donné. Seul le nom de son mari, Ton, et ceux des personnages qui gravitent autour de lui, nous sont connus. Cette confidence patronymique sélective est un indice de ce que le personnage – narrateur, la femme de Ton, veut mettre en lumière : ce que fut sa courte vie de couple avec Ton. Comme si le reste ne méritait pas d’être nommé…

La jeune femme rencontre celui qui sera son futur mari presque par hasard. Leur relation est une évidence. Mais elle est aussi éphémère : moins de deux ans après leur mariage, Ton se suicide d’une balle dans la tête. Aucune explication. La veuve de Ton revient sur cette histoire d’amour, cette relation aussi intense que fugace, quasi avortée alors que le couple avait tout à vivre. Pourquoi avoir voulu mourir alors que l’avenir leur appartenait, planifié sur plusieurs années ? L’aimait-il réellement ? A-t-il voulu échapper à quelque chose, à autre chose, à quelqu’un ?

« Un homme très ordinaire, qui n’avait pas partagé plus d’un an et demi de ma vie, s’était, à la suite d’un coup de feu dans une serre, transformé en secret obsédant. » (p.80)

« J’étais amoureuse. Par mon amour, je ramenais mon mari mort à la vie. Était-ce si anormal, maintenant qu’il n’y avait plus rien en réserve, que je nourrisse le spectre mêmes propres émotions ? » (p.133)

Le récit de cette histoire de couple passée trouve son pendant dans la nouvelle relation que le personnage-narrateur vit au présent avec un autre homme, un nouvel homme, une possibilité. Une présence sans nom, sans réelle effusion, et pourtant rassurante : peut-elle aimer à nouveau ? Aimer la fera-t-elle nommer à nouveau ?

« Je savais que c’était terminé. Ton, mon guide silencieux dans une quête de rien, m’avait amenée au terminus. Jamais je ne saurais qui il avait été. Je n’étais pas sa veuve. » (p.143)

Histoire d’un deuil amoureux, questionnement sur la possibilité d’aimer à nouveau (différemment ? similairement ?), le récit de Margriet de Moor interroge sans fausse pudeur la temporalité de l’amour et ses agents, tiraillés entre fidélité au même et attraction du différent. La plume est délicate. Je regrette simplement l’anonymat des voix, ce qui peine à accrocher réellement au récit. Mais n’est-ce pas pour mieux se poser la question suivante : à quoi s’accrocher / se raccrocher quand on a aimé ?

Au premier regard, Margriet DE MOOR, traduit du néerlandais par Françoise Antoine, éditions Grasset, 2018, 150 p, 15€.

Roman gracieusement envoyé par le service-presse des éditions Grasset.