Lira ? Lira pas ? A vos arguments !

A quelques heures d’un séjour à Rome, puis-je espérer que la douce lumière italienne et la dolce vita dans la Ville Éternelle soient un déclic pour me lancer dans la lecture de la saga d’Elena Ferrante L’Amie prodigieuse ? Le premier tome en Folio Poche m’attend sagement. Alors, quels arguments me donneriez-vous pour franchir sans hésiter ce pas que nombre d’entre vous avez déjà effectué ?

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« L’Âge de raison », Jami Attenberg : une remise en question opportune des crises existentielles d’une vie

Andrea est une jeune femme juive qui vit à New-York. La trentaine puis la quarantaine assumée, elle revendique un mode de vie qui ne souffre les diktats : de fait, elle enchaîne les coups d’un soir sans chercher le grand amour, ne conçoit pas la maternité mais plutôt un bon verre de vin dès que l’occasion se présente, s’attèle consciencieusement à un job dans la pub qui ne la satisfaisait pas mais du moins pourvoit à ses finances. Andrea serait-elle une adolescente peinant à devenir adulte ?

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Cette singularité revendiquée cache cependant des blessures que l’on découvre progressivement : la rancune envers une mère à la fois détestée et adorée qui, pour faire bouillir la marmite une fois le père d’Andréa mort d’overdose, se livra à des « dîners » avec des messieurs lors desquels Andréa serait bien passée pour l’ultime confiserie ; le volte-face de Felicia, l’artiste-muse pour laquelle Andrea devient l’assistante, et qui annihile toute vocation et persévérance d’Andrea dans la peinture ; les amants d’un soir et de passage qui ne donnent qu’une satisfaction éphémère avant de disparaître…

Les personnages qui gravitent autour d’Andrea donnent aux chapitres leur prénom comme autant d’instantanés dans le déroulement de la vie de notre héroïne. Notons d’ailleurs au passage la singularité du premier chapitre dans lequel un « tu » présente Andréa, avant de lui laisser assumer le « je » de la narration. Celle-ci est doublement originale, d’une part par la mise en forme théâtrale des dialogues (Moi / Elle ; Moi / Lui), d’autre part par la structure chronologique qui fait alterner l’avancée dans le temps d’Andrea au fur et à mesure de ses différents âges et les flash-back qui reviennent sur des moments clés.

Alors, quid de cet âge de raison ? La galerie des personnages autour d’Andrea est-elle un faire-valoir de ce qu’être adulte devrait être : avoir un enfant comme son frère ou son amie Indigo ? se marier ? Mais lorsque aucune de ses perspectives ne se révèlent être une garantie à une crise – de couple, professionnelle ou existentielle – , la raison et la sagesse se révèlent alors très relatifs, qu’importe l’âge et la maturité. Les apparences sont parfois trompeuses…

« Autour de toi, certaines personnes évoluent avec une aisance confondante. Rien ne semble leur poser problème : ni réussir leur vie professionnelle ni acheter un appartement ni déménager ni s’installer dans une autre ville ni tomber amoureux ni se marier ni accoler leur patronyme à celui d’un autre ni adopter un chat trouvé ni même, finalement, avoir des enfants, puis consigner le tout sur Internet à grand renfort de détails. Oui, vraiment, ils franchissent ces étapes avec aisance. Leurs vies sont construites comme des immeubles, chaque brique, précieuse mais totalement convenue, venant s’ajouter peu à peu à l’édifice qui se dresse sous tes yeux. » (p.10)

Dans tous les cas, Jami Attenberg confirme avec « raison » son talent absolu pour conter la vie d’êtres de papier singuliers et attachants, elle que j’avais découvert en 2014 avec La Famille Middlestein.

L’Âge de raison, Jami ATTENBERG, traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Reignier-Guerre, éd. Les Escales, 2018, 216 pages, 19.90€.

« Journal d’Adam / Journal d’Eve » ou le couple vu par Mark Twain : une délicieuse intemporalité amoureuse

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Adam découvre sa nouvelle compagne, Eve, avec une grande méfiance : qui est cette créature collante qui ne cesse de parler et de nommer les choses ? De quelle espèce le petit être qui survient dans sa vie quelques mois après est-il ?

Eve, l’impénitente bavarde, découvre la nature avec émerveillement. Quel dommage qu’Adam soit si sombre et si distant. Elle l’aime bien pourtant…

L’écrivain américain Mark Twain excelle, même (ou surtout ?) au XIXème siècle, à évoquer la vie d’un couple biblique qui nous semble pourtant si moderne : la concision narrative crée l’intemporalité du propos. Il poétise – avec humour parfois – la douce interdépendance entre l’homme et la femme : double déclaration d’amour dont la tendresse devrait être universelle.

Cette fantaisie littéraire se croque avec délice !

Journal d’Adam, Journal d’Eve, Mark TWAIN, traduction de l’américain par Freddy Michalski, éd. L’Oeil d’Or, 75 pages, 10€.

« Une vie comme les autres » H. Yanagihara : une belle leçon d’existence où les mots questionnent les maux

Les premières de couverture n’attirent en général guère mon attention, car trop souvent elles ne présentent qu’un lien indirect avec l’enjeu du roman. Or, lorsque j’ai saisi pour la première fois le roman d’Hanya Yanagihara, Une vie comme les autres, le visage masculin empreint de souffrance qui me faisait face m’a interpellée : quelle pouvait être cette douleur que l’on devinait contenue ? Quel personnage du roman pouvait souffrir et se sentir différent des autres, tout justement ? Je n’allais pas tarder à trouver les réponses à mes questions…

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Nous découvrons, à l’aube de leurs vingt ans, quatre amis vivant tous à New-York : Willem le futur acteur à succès, Malcom l’architecte, JB l’artiste génial et enfin Jude, le redoutable avocat. Le roman suit le quatuor sur plusieurs décennies : leurs liens de se faire, de se défaire, de se refaire…

L’ami que l’on pourrait qualifier de « névralgique » est Jude, le plus discret et le plus mystérieux de tous. En effet, le récit a tôt fait de faire le tour des « vies » de Malcom, de Willem et de JB, y revenant à l’envi pour expliquer telle ou telle ellipse temporelle (notons au passage la dextérité à multiplier les bouleversements chronologiques, en particulier les retours en arrière). Les trois hommes gravitent – avec plus ou moins d’intensité – autour de Jude. On a tôt fait de deviner concernant ce dernier qu’il est un être hanté par un passé que l’on devine sordide, et que la souffrance de son corps traduit la souffrance d’une âme malmenée par la vie : Jude peut-il prétendre avoir une vie comme les autres ?

« 

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(p.444) »

On ose espérer, ponctuellement, la révélation de ce passé traumatique qui expliquerait pourquoi Jude est si fuyant et si méfiant. Mais il faut attendre, se contenter de quelques indices qui n’arrivent qu’une centaine de pages les unes après les autres. Alors, puisque les mots ne peuvent apaiser les maux de l’âme, Jude inflige du mal à son corps, encore et encore, jusqu’à la limite de la vie.

Le titre original de l’œuvre est « A little life » : une fois le roman achevé, on ne peut que sourire d’une telle ironie. En effet, Hanya Yanagihara donne une épaisseur narrative incroyable à cette histoire d’amitié dans laquelle les personnages semblent, malgré tout, avoir une vie extraordinaire : parce que riche des expériences – bonnes ou mauvaises – qui enrichissent et grandissent, quoi qu’il arrive.

« Tu aimes nager. Tu aimes pâtisser. Tu aimes cuisiner. Tu aimes lire. Tu as une voix magnifique, même si tu ne chantes plus jamais. Tu es un excellent pianiste. Tu es collectionneur d’oeuvres d’art. Tu m’écris de charmants messages quand je suis parti. Tu es patient. Tu es généreux. Tu es la personne la plus à l’écoute que je connaisse. Tu es la personne la plus intelligente que je connaisse, dans tous les sens du terme. Tu es la personne la plus courageuse que je connaisse, dans tous les sens du terme.

[…]

Tu as été horriblement traité. Tu t’en es sorti. Tu as toujours été toi. » (p.686)

Une ode à l’amitié, à la persévérance, à la confiance en la bonté humaine : Une vie comme les autres, malgré les larmes que ce récit superbe nous tire, nous livre une belle leçon de vie.

Une vie comme les autres, Hanya YANAGIHARA, traduit de l’anglais par Emmanuelle Ertel, éd. Buchet-Chastel, 2018, 813 pages, 24 €.

Rencontre avec Emilie Houssa, auteur du très beau premier roman : « La nuit passera quand même » (éd. Denoël)

Dernièrement, vous avez découvert ma chronique enflammée et méritée pour le très beau premier roman La nuit passera quand même de la talentueuse Émilie Houssa, roman publié aux éditions Denoël. Cette dernière, touchée par mes mots, me proposa alors une rencontre dans la cité des Ducs de Bretagne, point d’ancrage originel de « Mes p’tits lus ». L’occasion de se découvrir de nombreux points communs, d’en apprendre plus sur le livre, sur la suite d’une aventure livresque bien commencée : récit d’une alchimie littéraire et humaine.

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L’auteur

Pétillante, passionnée, inspirée : tels sont les trois adjectifs que je choisis pour décrire Émilie. Après avoir étudié en prépa puis à l’université l’histoire + histoire des arts avec à la clé une thèse en histoire de l’art, elle enseigne actuellement à des prépas aux Beaux-Arts. Passionnée de cinéma, elle s’est spécialisée dans l’esthétique du cinéma documentaire.


Le livre

Émilie Houssa a, contre toute attente, écrit en premier la dernière page de son livre, avec un paragraphe très fort dans lequel les motifs du roman résonnent très fort :

Alors, lorsque les fous décident d tirer dans le tas, les gardes du corps meurent. Les autres aussi, d’ailleurs. On n’échappe pas aux fous. On ne peut pas garder les corps et les fous. Il faut choisir. L’option généralement admise est de se garder des fous en protégeant les corps.

Les fous, c’est bien connu, n’ont pas de corps. (p.266)

En effet, pour rappel, Émilie évoque la vie imaginaire et imaginée d’un rôle second de garde du corps dans le film Victor Victoria, rôle second qui cristallise à l’époque les questions et les doutes d’Émilie. Entreprise géniale dans laquelle elle réfléchit à ce qu’est être garde du corps : se nier comme corps pour être contre le corps (physiquement parlant et métaphoriquement parlant), être un cœur en creux. Déjà la poésie affleure…


Autour du livre

Deux amis cinéphiles et que l’on retrouve dans la dédicace du roman : Orianne et Antoine offrent un 4 janvier 2016 le film Victor Victoria à Émilie. Une révélation cinématographique pour une révélation littéraire à venir.

La bénédiction du manuscrit par le groupe Gallimard, et en particulier les éditions Denoël. Quatre autres versions seront nécessaires pour que la petite pépite soit publiée.

5000 exemplaires contre 1500 traditionnellement.

Des échos positifs voire élogieux. Je ne peux que m’associer à eux !


L’écriture

Émilie écrit depuis l’âge de 10 ans. Des chroniques dans lesquelles elle livre des réflexions quotidiennes. Et puis survient ce déclic pour passer au récit un jour de janvier 2016.

Chaque soir pendant six mois, elle retrouve avec une impatience de jeune fille son personnage principal, Squatsh, pour ce qu’elle qualifie de « rendez-vous ». L’écriture du roman est fluide : les éléments du récit sont une évidence. « Épiphanie » littéraire des plus heureuses.

J’ai été très sensible à cette remarque très fine, dont Émilie revendique l’aspect  théorique : « La littérature, c’est créer des situations pour raconter une théorie, une idée. »

De fait, la réflexion littéraire d’Émilie est de considérer comment une théorie peut devenir une, des situations.


Après le livre

La fusion entre Emilie et son personnage de Squatsh a été forte, même si dans le roman une mise à distance progressive avec son être de papier s’est créée. Forcément, dès lors que l’œuvre a été publiée, le sentiment de dépossession s’est fait sentir : l’œuvre ne lui appartient plus vraiment mais elle y est intrinsèquement associée.

Qu’Émilie se console : cette dépossession n’est que relative car ses lecteurs se réjouissent eux de posséder une œuvre qui doit faire parler d’elle

Il y a la suite : un emménagement à Nantes (la ville va accueillir un auteur prometteur d’ici peu) et surtout un deuxième roman. Dans ce récit à venir, Émilie y racontera la vie d’une femme de sa famille, la cousine de sa grand-mère, partie aux États-Unis pour y vivre avec son amoureux. Mais les perspectives espérées sont déçues. Émilie s’emploie donc à faire revivre cette aïeule de 1947 à 2016, ellipse familiale temporelle de l’absence. Il nous tarde de découvrir la suite !


Des livres

Émilie est une grande lectrice : chaque jour, il est essentiel de lire. Romain Gary et Marguerite Duras sont ses auteurs de prédilection. De Marguerite Duras, elle revendique le principe de l’incipit qui raconte finalement tout, le reste n’étant que détails.

Et à la question « Que lis-tu en ce moment ? », Émilie évoque Alain Damasio et La Zone du dehors, roman de science-fiction intéressant mais plus abrupt à lire que son autre roman La Horde du contre-temps.


En résumé, cette rencontre avec l’écrivaine Émilie Houssa a été un moment très fort, un grand partage autour de l’œuvre et même au-delà. Une belle personne pour un beau livre dont je m’emploierai, même modestement, à diffuser la beauté et la poésie.

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