« Regarde-moi », Aga Lesiewicz : un thriller livresque au voyeurisme glaçant

L’été arrivant à grands pas, j’aime me plonger dans un roman policier ou un thriller le temps de quelques pages (avouons-le, plusieurs centaines en général !). En ce mois de juin, c’est le roman d’Aga Lesiewicz, Regarde-moi, qui a marqué mon attention. Avec raison.

Regarde-moi

Kris Ryder est une pure Londonienne, photographe de formation et artiste avortée. En effet, lors de ses études, elle a fondé avec son amie Erin Perdue le concept arty, novateur et prometteur « Zirconium ». Seulement, à l’aube de réussir et d’entrer sur la scène artistique mondiale, Kris a préféré se retirer du projet et suivre son petit ami artiste, Anton, figure mondiale du street art. Et « Zirconium » de se réduire à un embryon.

D’abord photographe médico-légale dans la police, Kris abandonne au bout de quelques années ce quotidien parsemé de cadavres. Le supplice psychologique est trop grand. Alors, elle devient photographe free-lance, travaillant à la demande de ses clients, qu’ils soient vendeurs de jouets pour enfants ou de jeux pour adultes. Un job alimentaire, loin des prétentions artistiques de sa jeunesse. Doit-elle à jamais y renoncer ?

Ses clichés sont essentiels à sa survie. Ainsi, minutieusement, méticuleusement, Kris classe, trie, sauvegarde ses séances de travail sur son Mac. Mais un jour, elle reçoit un étrange mail intitulé « Exposition », avec une pièce jointe : une photo datant de ses années de photographe médico-légale sur l’affaire sanglante du Violoniste. Peu de temps après, un second mail, « Exposition 2 », lui fait découvrir un cliché d’Anton en plein ébat avec une autre femme.

Le monde de Kris vole en éclats : d’où viennent ces photos ? Qui s’acharne à la troubler et à faire vaciller son petit monde bien établi ? Qui est le témoin silencieux et discret qui traque son quotidien ? Qui la regarde ? Un hacker très doué, sans nul doute. Mais qui lui voudrait du mal ? Car à ces mails troublants s’ajoutent des incidents qui font plonger Kris et ses proches dans une spirale infernale : fuite de gaz étrange dans son appartement, actes malveillants divers et variés (on ne m’en voudra pas de les taire, afin de ménager un suspens évident !). Serait-ce un compte-à-rebours glaçant jusqu’à elle ?

« Mais qu’est-ce qui se passe ? Je n’ai eu aucune proposition de boulot, à part les sex-toys, et ça aussi ça commence à m’inquiéter. On dirait que les différentes parties de ma vie ont été infectées par un virus malveillant. Je sens que je suis sur le point de paniquer. » (p.109)


Regarde-moi est un page-turner redoutable au rythme haletant qui alterne entre découverte d’un nouveau mail « Exposition », un incident et un moment de doute intense. Ce rythme ternaire efficace est souligné par une narration à la première personne, idéale pour mieux faire ressentir au lecteur le doute, la peur, la panique de Kris.

Et tant pis si la vraisemblance n’est pas toujours de mise : fantasmer sur un homme deux jours après la mort de quelqu’un que l’on aime, courir la ville alors que les côtes sont luxées par une mauvaise chute, avoir la garde du python de deux hipsters avec lesquels Kris n’a passé qu’une soirée… Bref, on pardonne bien volontiers à Aga Lesiewicz ces écarts narratifs malheureux grâce au bon moment de lecture qu’elle nous offre.

J’ajoute le plaisir, à travers le récit, de sillonner la ville de Londres, terrain de prédilection de l’auteur et de son personnage : nombre de lieux, plus ou moins connus, y sont référencés. Pour tout « anglophile », ce plaisir ne se boude pas !

Enfin, au-delà de cette lecture plaisante et légère, il me semble qu’Aga Lesiewicz propose un embryon de réflexion sur le voyeurisme informatique tristement d’actualité : nos données ne sont pas garantes de confidentialité. Qui peut nous observer ? De qui sommes-nous la focale ? Big Brother, ne serais-tu pas loin ?


Regarde-moi, Aga LESIEWICZ, traduit de l’anglais par Julia Taylor, éditions BELFOND, collection Belfond Noir, 2018, 374 pages, 21€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Belfond.

 

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« Histoire d’un mariage », Geir Gulliksen : traité romanesque subtil et poétique de l’amour conjugal

Tout commence par une rencontre fortuite : alors que Jon amène sa fille chez son docteur habituel, il tombe sous le charme de Jiminy, chargée de soigner la petite. Fulgurance d’un regard échangé, appuyé, charmé. Il est marié, elle est en couple. L’un et l’autre décident néanmoins de tirer un trait sur leur passé respectif pour écrire un présent et un futur communs. Chronique somme toute commune d’une situation de couple devenue banale dans notre société.

« J’ai pris ma décision, je n’ai pas besoin de m’expliquer. Je me suis déjà engagé à une autre femme, et le nouvel amour que j’ai trouvé, voilà, il efface tout le reste. Presque tout. […] Je dis, aux autres comme à moi-même, qu’il n’y a pas d’autre issue. Je choisis le nouvel amour et, ainsi, je quitte tout ce qui a été. » (p.60)

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Jon et Jiminy vivent vingt ans ensemble, au cours desquels ils accueillent deux enfants. Ils cultivent l’illusion de ne pas être comme tous ces autres couples, d’être plus forts, plus unis, plus uniques, singuliers dans leur amour. Lui est solitaire, rigide dans ses principes, soigneux d’un ordre bien établi ; elle déborde d’énergie, s’épuisant dans le travail et dans le sport. Alchimie de l’esprit, alchimie des sens : l’équation parfaite.

La mécanique bien huilée de leur couple laisse une place intrigante au jeu verbal dangereux du fantasme : celui d’une tierce personne qui ferait succomber Jiminy. Lentement mais sûrement. Et Jon d’imaginer ce qui se passerait, des ébats auxquels lui assisterait jusqu’à la rupture qui forcément adviendrait. Mais tout cela n’est que fantaisie pour pimenter leur relation. Pour Jon en tout cas…

« Je lui disais que je voulais la voir avec un autre homme, que je voulais la voir plus distinctement, telle qu’elle était quand elle n’était pas avec moi. Je voulais la voir faire ce qu’elle ne faisait pas avec moi. » (p.89)

Mais Jiminy croise un jour le regard d’Harold. Le soutient. Il la cherche, la recherche, l’attire. Le sport devient l’exutoire innocent d’une attirance réciproque. Initiateur de ce jeu dangereux puis victime, Jon voit peu à peu son épouse se détacher, lui échapper.

« Elle m’a touché, tentant d’éprouver ce qu’elle avait déjà éprouvé avant. Elle voyait sa main sur mon épaule, elle me tenait puis m’a lâché, sans trop y réfléchir, en réfléchissant déjà à autre chose. » (p.148)

Peut-elle encore rester et donner foi à vingt années de mariage et deux enfants ? Peut-il à son tour être celui que l’on quitte, malédiction proférée vingt ans avant par son ex-épouse ? A quel moment la rupture est-elle consommée : dans la réponse initiale du regard de Jiminy à Harold ? dans le récit quotidien de ses escapades sportives à son mari ? dans son besoin de retrouver chaque jour un peu plus longtemps une convoitise interdite et d’échapper un peu plus longtemps à une vie conjugale devenue terne et mécanique ?


Dans ce magnifique roman, Geir Gulliksen offre au lecteur une plongée clinique dans les mécanismes du couple, de sa rencontre à sa mort. Épopée conjugale tendue entre un âge d’or et un âge de fer, dont le lecteur suit la déliquescence progressive.

Geir Gulliksen questionne le couple amoureux – et à travers lui le lecteur par le choix d’un anonymat quasi absolu des personnages dans le roman (emploi massif du « elle », du « lui ») : le mariage est-il garant d’un « toujours » ? De même, il propose une intéressante réflexion sur le désir : lorsque le désir affleure, faut-il lui céder ou lui résister ? Le peut-on ? Le doit-on ? Quel impact a le désir dans le couple, que ce soit pour l’autre que l’on aime ou l’autre que l’on croise ? Quelle limite a le fantasme dans le couple ? Désir et réalité dans le mariage peuvent-ils cohabiter et fusionner sainement ?

« Alors, est-il possible de vivre avec quelqu’un d’autre pendant plusieurs décennies sans croire que cet autre est la seule personne possible ? Nous savions qu’il existait d’autres vies possibles, d’autres partenaires meilleurs, même pour nous. Mais nous ne voulions ni ne pouvions laisser s’effondrer ce que nous avions construit. » (p.71)

« Si chacun succombait à l’autre, la plupart des mariages ne dureraient pas plus d’une journée, d’une semaine, de quelques mois ou d’une année ou deux grand maximum pour ceux qui connaissent ensemble un bonheur désespéré. Car il y a toujours quelque chose d’un peu désespéré dans le bonheur, dans le fait de s’abandonner à l’autre. » (p.51)

Cette Histoire d’un mariage est très forte, bouleversante parce que l’on croit dans la force du couple mais aussi parce que l’on devine la tragédie du désir en train de se jouer… Bouleversante par cette voix masculine qui assume le récit de l’échec de son mariage et qui pourtant faire revivre avec passion, adoration et tendresse celle qu’il aime. Qu’il a aimée.

Au delà de cette chronique d’un couple parmi les autres, parmi tant d’autres, ce texte tend à l’universalité par la poésie des questionnements amoureux qu’il propose. Plus qu’un roman, un traité épique dans lequel les personnages tiennent de héros responsables de leur propre tragédie.

« Car n’importe quoi peut advenir, toujours. N’importe quoi peut arriver n’importe quand. En fait, dans la vie de tout le monde. » (p.43)

Histoire d’un mariage, Geir GULLIKSEN, traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, éd. Buchet Chastel, 2018, 202 pages, 19€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Buchet Chastel.

 

 

 

« Un mariage anglais », Claire Fuller : autopsie d’un couple, anatomie d’une famille, portrait de femme

Alors qu’il feuillette tranquillement un livre dans une librairie, Gil Coleman, écrivain à succès aujourd’hui devenu vieux, pense apercevoir par la fenêtre son épouse Ingrid, mystérieusement disparue plus de dix ans auparavant. Mirage et illusion d’yeux fatigués ou apparition bien réelle ? Sans réfléchir plus avant, Gil décide de la suivre, de longer la digue. Quitte à y risquer sa vie… Bien mal lui en prend.

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Prévenue de la mésaventure de son père par sa sœur ainée Nan, Flora se précipite à son chevet dans sa maison natale, là-bas sur l’île anglaise de son enfance. Elle découvre la maison – pavillon de plage modeste – encombrée de milliers de livres, tous témoins de la marotte de Gil : collectionner les ouvrages, aussi éclectiques soient-ils, annotés de remarques ou de dessins personnels, ou encore de marque-pages.

Pour Flora, cette mésaventure douloureuse est l’occasion de retrouver et de s’occuper de son père mais aussi une nouvelle occasion de pouvoir, peut-être, retrouver sa mère – espoir ravivé par la vision fugitive de son père. Le fantôme d’Ingrid, qui plane sur chaque page, peut-il vraiment se réincarner ?


L’ingéniosité narrative de Claire Fuller est d’interrompre à des moments clés ce premier fil narratif par un second fil narratif : celui des lettres d’Ingrid à son mari l’été 1992, quelques jours avant sa disparition. Au fur et à mesure de ses lettres, savamment glissées dans les livres accumulés de Gil et au titre évocateur quant au contenu épistolaire, Ingrid y dévoile les splendeurs et les misères de son mariage avec Gil. Un « mariage anglais » dans lequel les rayons de soleil sont souvent obscurcis par les nuages pluvieux…

Elle, étudiante de 19 ans éprise de liberté. Lui, professeur d’université fantasque. Une attirance mutuelle rapidement scellée par un mariage et un bébé. Cependant, Ingrid ne parvient pas à s’épanouir dans son rôle d’épouse et de mère. Son époux est énigmatique, trop souvent insaisissable : ces lettres sont l’occasion de dire la vérité sur ce mariage.

« Une lettre qui mettrait à plat les choses que je n’ai pas réussi à te dire en face – la vérité sur notre mariage, depuis le début. Je sais que je vais écrire des choses que tu prétendras tout droit sorties de mon imagination, rêvées, inventées, mais c’est ainsi que je les vois. Ceci, ici, est ma vérité. » (p.28)

Si les lettres d’Ingrid tissent un véritable labyrinthe signifiant dans la collection de Gil, elles permettent surtout au lecteur de voir apparaître le visage d’une femme blessée, perdue, trahie et bafouée.

« La seule personne de notre famille dont j’étais faite pour être la mère, c’est mon petit garçon mort, George. Peut-être que j’aurais dû partir depuis longtemps. » (p.369)

Les deux fils narratifs  s’entrelacent : les lettres d’Ingrid sont autant d’indices sur la situation à laquelle est confrontée Flora au moment où elle retrouve son père.

Autopsie d’un couple, anatomie d’une famille, portrait de femme…

De toute évidence, ce roman est admirable par sa construction narrative : le récit se dispute la place de l’épistolaire, les livres saturent l’espace (jusque dans la mise en abyme des livres – de Gil – dans le livre) et les réflexions auctoriales y sont pertinentes et inspirantes.

« Tout ce qui compte dans le roman, c’est le lecteur. Sans le lecteur, le livre n’a aucun intérêt, par conséquent le lecteur est au moins aussi important que l’auteur, si ce n’est plus. » (p.172)

Nous retiendrons surtout le magnifique portrait de femme qu’il nous livre : les aspirations d’une jeune fille éprise de liberté mais qui toute sa vie durant va se heurter à de douloureuses désillusions, en partie causées par son mari. Claire Fuller manie à la perfection l’art d’une suggestion narrative éclatante où la plus présente est paradoxalement l’absente…

Un Mariage anglais, Claire FULLER, traduit de l’anglais par Mathilde Bach, éditions Stock, coll. La Cosmopolite, 2018, 434 pages, 22€.

« Petite femme », Anna Giurickovic Dato : pudique et esthétique récit d’un non-dit qui a fait trop vite grandir…

Giorgio, Silvia et leur petite fille Maria mènent une vie confortable à Rabat, où Giorgio travaille pour l’ambassade d’Italie. Une aisance matérielle certaine et un cocon familial aimant : une famille lambda parmi tant d’autres.

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Pourtant, un jour, Giorgio est retrouvé défenestré alors qu’il était seul dans l’appartement avec Maria. Un accident bête et méchant ? Ou une tentative délibérée de la petite Maria ?

« – Tu ne me croirais jamais.

– Je ne croirais jamais quoi, Maria ?

– Que je suis le diable.

– Tu es un ange, tu es une enfant.

– C’est pas vrai. Le diable, je l’ai là. Elle se leva et indiqua sa poitrine. Mais je ne sais pas qui l’a mis là, je suis comme ça. » (p.172-173)

On comprend en effet que Maria vit des nuits sans sommeil. Fascinée par son père qu’elle adore, elle laisse cependant échapper quelques mots étranges et son comportement à l’école, impudique, suggère des mœurs troubles et subies. Qui s’avèrent au final terriblement exactes.

« je me rendais compte que la vérité était dans ses yeux. Combien de fois avait-elle tenté de me le dire et je n’avais pas voulu l’écouter ! Je m’effondrai à genoux, tremblante. J’eus l’impression d’avoir toujours su, j’éprouvai une terreur sans surprise. » (p.175)

Mère et fille regagnent Rome. Quelques années plus tard, on retrouve le duo : Maria est déscolarisée et enchaîne les caprices, les crises de larmes et de désespoir. Belle en diable, elle cultive une ingénue innocence qui n’est qu’apparence. Alors, quand Silvia présente pour la première fois à Maria Antonio, son nouvel amour depuis un an, la rencontre ne se passe pas tout à fait comme prévu. Silvia se retrouve peu à peu dépossédée de sa propre relation amoureuse sous ses propres yeux : Maria provoque, sensuelle, le nouvel amoureux de sa mère…

« J’interviens et m’exprime à nouveau d’une manière si faible et incertaine que je ne suis pas sûre d’avoir été entendue. J’ai peur, même s’ils m’entendaient, de ne pas être écoutée et de devoir ravaler mes paroles de mère mortifiée tandis qu’elles rebondissent à vide contre les murs, dans l’appartement envahi de meubles, dans les gestes distraits, en les voyant revenir vers moi telles des insultes. J’ai peur de découvrir que je ne compte vraiment pour rien, que je n’ai plus aucun rôle, que je devrais m’en aller gentiment dans ma chambre et fermer la porte pour qu’advienne ce qui advient désormais, j’en suis convaincue, pas seulement dans ma tête confuse. » (p.147)

Maria est-elle un ange ou un démon ? Une victime ou une coupable mu par le traumatisme de son enfance, agissant tel un bourreau envers sa mère ? Un volte-face adolescent dans lequel l’enfant soumise se révèle une dominante et « petite » maîtresse-« femme » ?

A travers l’évocation poétique de la ville de Rabat, de ses traditions, le narrateur évoque un paradis marocain transformé en enfer familial pour une enfant. Les monstres sont peut-être ceux du quotidien, ceux que l’on ne devinerait jamais porter le masque de l’horreur. Et pourtant, ne sont-ce pas les plus redoutables ?

Anna Giurickovic Dato nous livre un récit dans lequel elle évoque un cas de conscience : si le jugement est sans appel pour Giorgio, l’est-il aussi pour la machiavélique et très nabokovienne Maria ? L’écrivaine signe un très beau roman, avec l’esthétique pudique d’un élégant, complexe et dramatique clair-obscur familial.

Petite femme, Anna GIURICKOVIC DATO, traduit de l’italien par Lise Caillet, éditions Denoël, 2018, 179 pages, 19.50€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Denoël.

« Bienvenue en Amérique », Linda Boström Knausgard : l’éloquence d’un mutique clair obscur familial

Ellen a décidé de ne plus parler. De sa bouche ne sort et ne sortira plus un mot. Sa mère et son frère, avec qui elle vit dans un grand appartement, s’accommodent de cette étrange décision. De cette troublante situation. Les gestes remplacent les mots.

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Et pourtant, c’est le roman lui-même, mené à la première personne du singulier, qui permet à Ellen de faire entendre sa voix. On note en effet que souvent le désir de parler – à sa mère, à son frère – affleure mais jamais elle ne cède. Le lecteur seul pourra prêt ses yeux et son oreille à cette adolescente qui chérit sa mère et craint son frère, lovée dans le cocon de son appartement.

Pourtant, le spectre terrifiant du père rôde : on devine qu’il est à l’origine du mutisme de sa fille. Là aussi, le silence du non-dit est de mise. Le lecteur ne peut que deviner l’horreur d’un traumatisme…

Ce court récit fait la part belle aux évocations attendries de la jeune fille pour son quotidien ou celui de sa mère. Mais la peur n’est jamais loin. Dans l’ombre. Dans le sommeil.

« J’avais eu une vie. Est-ce que j’en avais toujours une ? Mon refus était plus grand que moi. Le silence débordait de mon corps, il recouvrait tout. » (p.40)

Ombre et lumière se succèdent tout au long du roman. Ellen ne cherche-t-elle d’ailleurs pas à se convaincre que sa famille est lumineuse ?

« L’obscurité était partout. L’obscurité avait une odeur. Elle sentait la peur, le sucré. Elle jaillissait du robinet et remplissait la baignoire. Je plongeais mes cheveux, mon corps tout entier dans l’obscurité. J’avalais l’obscurité, mes entrailles en prenaient la couleur. Petit à petit, l’obscurité envahissait tout. Seule maman restait encore lumineuse. L’obscurité s’écartait devant elle. » (p.36)

Au final, Linda Boström Knausgard pose la question suivante : peut-on taire l’indicible ? Elle nous propose une version affirmative, Ellen incarnant ce « vœu » contraint de silence. Or, ce choix rend l’innommable encore plus criant.

Bienvenue en Amérique : un récit fort, pudique et éloquent.

Bienvenue en Amérique, Linda BOSTRÖM KNAUSGARD, traduit du suédois par Terje Sinding, éditions Grasset, collection En Lettres d’ancre, 2018, 122 pages, 15€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Grasset.

« La vie parfaite » selon Silvia Avallone : devenir mère, questionner le père

Sur quels critères peut-on se baser pour qualifier une vie de « parfaite » ? Serait-ce l’accumulation des clichés argent-amour-santé-famille ? A en juger par le magnifique roman de Silvia Avallone, La Vie parfaite, cette recette apparemment gagnante ne l’est pas : chaque personnage de son récit court après quelque chose pour combler une béance traumatique originelle (un père, un membre, une mère violentée…). Comment se satisfaire de ce que la vie apporte mais que l’on ne veut pas forcément ? A quel moment renoncer lorsque l’on continue à chercher vainement ? Qui peut prétendre à la « vie parfaite » ?

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Pour répondre à ces questions, Silvia Avallone nous plonge dans la ville de Bologne, alternant entre la vie confortable de certains personnages dans le centre et la misère de ceux relégués à l’immonde barre périphérique des Lombriconi. Or, les interpénétrations de ces deux univers sont, par le va-et-vient des personnages, constantes. Jugez : pur produit des Lombriconi, Adèle est une jeune fille de dix-sept ans, enceinte de son malfrat de petit ami, Manuel. Elle trouve du réconfort auprès de l’étrange mais brillant Zeno, ex-meilleur ami de Manuel. Zeno est scolarisé dans le lycée le plus prestigieux du centre de Bologne, où il suit les cours de Dora, une jeune femme désespérée par son incapacité à enfanter. La douleur de Dora plombe sa vie de couple avec Fabio, architecte chargé de réhabiliter… la zone jouxtant les Lombriconi.

Tout ce petit monde se croise, se cherche, ne se trouve jamais vraiment ou du moins fugacement. Poésie de destins charriant leur lot de misère : est-on déterminé par notre origine sociale ? Peut-on fuir ce que l’on est et espérer une « vie parfaite » ou du moins meilleure ?

A défaut d’une vie parfaite, Silvia Avallone offre avec talent à chacun un moment de grâce inespéré, preuve que la perfection est peut-être un algorithme personnel où l’individuel devient pleinement pluriel.

De fait, tout le roman est structuré autour de deux lignes, l’une féminine et l’autre masculine. La première est celle de la maternité : il y a celle d’Adèle, pas forcément souhaitée et surtout inconsidérée à son âge et dans son milieu ; il n’y a pas celle de Dora, ardemment désirée et tant de fois refusée. Un double physique neutre, oscillant entre le positif et le négatif. La seconde est celle de la paternité : les pères des protagonistes sont absents dans le roman. Ou violents. Ils n’ont que peu de voix.

« Le point faible du chef. C’est toujours les enfants.

Ils t’entravent, ils te bloquent, ils te ralentissent.

C’est eux, l’erreur. Et les pères. » (p.182)

Or, quand un adolescent s’apprête à devenir père par la contrainte et qu’un homme accompli se prépare à renoncer à l’être, peut-on espérer un retournement de situation salvateur ?

Ce roman de Silvia Avallone est vraiment très beau. La qualité de l’écriture, ciselée, sans emphase dans le pathos mais avec mesure dans les détails signifiants, sublime les destinées malmenées des personnages, qu’ils soient riches ou qu’ils soient pauvres. La thématique de la filiation (celle d’où on vient, celle que l’on transmet) soumise au déterminisme social est très forte. Notons le traitement de la chronologie : nous partons de l’accouchement d’Adèle pour repartir sur une analepse de plus de neuf mois afin d’expliquer et de comprendre comment elle en est arrivée là. Elle et les autres : et les flashbacks de se multiplier.

Au lecteur de comprendre et de saisir les moments de grâce offerts : et si la perfection d’une vie était d’en accepter les imperfections qui en font sa définition ?

La Vie parfaite, Silvia AVALLONE, traduit de l’italien par Françoise Brun, éditions Liana Levi, 2018, 397 pages, 22€.

« J’ai choisi la bienveillance », Lizzie Velasquez : apologie sans surprise de la gentillesse face aux brutes de notre monde

Une fois n’est pas coutume, je ne vais pas écrire une longue chronique pour vous relater ma lecture du texte de Lizzie Velasquez J’ai choisi la bienveillance. Surprenant, n’est-ce pas, pour quelqu’un qui a l’habitude proposer une lecture critique aboutie des romans choisis.

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Pourquoi alors, me direz-vous, cette décision ? Tout simplement parce que ce que propose Lizzie Velasquez, humiliée sur les réseaux sociaux pour son physique atypique (dû à une maladie), relève du bon sens et de l’évidence la plus absolue. Vous l’aurez compris, elle a choisi de faire de sa différence physique une force et, plutôt que de se venger de ses bourreaux virtuels, elle a choisi d’être bienveillante. Louable, absolument louable, mais ses considérations tiennent des poncifs les plus usités.

Florilège :

« Nous sommes tous pareils, et chacun de nous mérite le bonheur et l’amour. » (p.29)

« Pourtant, faire tout son possible pour être bienveillant envers soi-même et les autres et essayer de garder une pensée positive sont des objectifs réalisables qui, je crois, en valent la peine. » (p.74)

« C’est pourquoi il est si important de se concentrer sur ses qualités, celles dont nous sommes fiers. » (p.130)

« Demander de l’aide n’est pas un aveu de faiblesse. » (p.154).

Je ne tiens pourtant pas à être sévère vis-à-vis de cet écrit. Ce n’est tout simplement pas mon genre de lecture et c’est ainsi. Certains y trouveront une source d’inspiration et un ressourcement mental des plus positifs, un feel-good thérapeutique que l’on aurait sans doute tort de refuser. Tant mieux.

Lizzie Velasquez offre un témoignage touchant de son parcours et de son combat : rien que pour cela, elle mérite d’être saluée. Et puis, peut-être est-il nécessaire dans notre société (en déliquescence à bien des égards) de rappeler que l’homme est fondamentalement bon et que cette même bonté d’âme et de cœur devrait être érigée en idéal de vie.

J’ai choisi la bienveillance, Lizzie VELASQUEZ, traduit de l’anglais (États-Unis) par Arnaud Baignot, éditions Denoël, 2018, 199 pages, 19€.

Livre gracieusement envoyé par le service presse des éditions Denoël.