Rentrée littéraire en « beauté » : « Tu seras ma beauté », Gwenaële Robert

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Lisa rencontre lors d’un salon du livre à Saumur l’écrivain à succès Philippe Mermoz. Lisa, professeur d’EPS dans un lycée, y est venue afin d’obtenir une dédicace de l’auteur pour sa mère alitée. Charmé par le physique très avantageux de cette pseudo-lectrice, Philippe Mermoz donne son adresse à Lisa. Seulement, cette dernière est bien ennuyée à l’idée de se contraindre à rédiger des lettres manuscrites pour réussir sa parade amoureuse.

Elle a alors l’idée de demander à sa collègue de lettres, Irène Combier, d’écrire les lettres à sa place.

Irène, classique et rigoureuse enseignante évoluant dans la bourgeoisie notariale de la ville de Saumur, hésite. Après avoir tergiversé, elle accepte finalement : n’est-ce pas là une formidable occasion de se livrer à la plus pure tradition épistolaire amoureuse inaugurée des siècles avant par Rousseau ou Laclos ?

La beauté et l’esprit. Quelle généreuse imposture ! Quelle sublime supercherie ! Et si l’auteur convoité se laissait prendre ? Malgré les dénégations de Lisa, elle ne peut s’empêcher de songer aux suites d’une telle mystification. Mais peut-être accorde-t-elle trop d’importance au charme des mots. Des siens, surtout. Au fond, ce sera un test. Elle saura alors si elle a eu raison de conférer à sa plume le pouvoir qu’elle lui suppose. Et il sera toujours temps de se retirer sans bruit, de retrouver la coulisse avec, quelque part dans un coin obscur de son cerveau, la conscience claire qu’elle dispose d’une arme, d’un sortilège dont elle pourra user en d’autres circonstances, plus avouables peut-être… (p.33)

L’échange commence. Irène se prend très rapidement au jeu et en vient à ne plus penser qu’à cela, guettant chaque jour la lettre de réponse de Mermoz.

Elle sent dans cette correspondance battre le pouls de sa vraie vie, tandis que le reste, le temps ordinaire, la prose des relations sociales lui apparaissent plus que jamais comme une vaste illusion partagée par tous, où chacun demeure à la surface de soi-même. (p.83)

Alors elle écrit. Souvent. Tous les jours. Et davantage, presque. Elle a toujours une lettre d’avance, deux, trois parfois. Elle les conserve dans le tiroir de son bureau. Quand arrive la réponse de Mermoz, elle recommence. Détruit les dernières missives devenues périmées, en écrit une autre, plus ajustée à la lettre reçue. (p.93)

Seulement, la sportive Lisa s’impatiente de cette correspondance qui s’étire et dans lequel elle ne joue aucun rôle : il est temps d’accélérer pour le sprint final qui la conduira dans le lit de Philippe Mermoz. Mais Irène ne conçoit plus d’arrêter cette correspondance, devenue intime et sublime : elle perdrait son destinataire privilégié ? Irène devient folle : en est-elle venue à aimer Philippe Mermoz au-delà de son simple goût pour la correspondance ? Le jeu de rôles n’est-il finalement pas devenu dangereusement addictif ?

J’ai dévoré ce premier roman de la malouine Gwenaële Robert en à peine trois jours : une plume brillante, des références littéraires qui trahissent aisément son métier de professeur de lettres, une réflexion sur le miroir et le masque que représente la littérature, la capacité de créer du sublime dans un univers tout ce qu’il y a de plus banal et quotidien… Autant de qualités qui en font un excellent roman de la rentrée littéraire. Madame Robert, vous serez un auteur à suivre !

Tu seras ma beauté, Gwenaële ROBERT, éd. Robert Laffont, 2017, 220 pages, 18 euros.

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« Loin du corps » de Léa Simone Allegria : joie du cœur de ses lecteurs

Il est de ces découvertes littéraires qui enchantent : celle de Loin du corps, premier roman de Léa Simone Allegria publié au premier trimestre 2017, en est une.

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Adrienne est une brillante étudiante en Arts à l’École du Louvre. Elle entame ainsi son MASTER sur le thème des Vénus profanes en peinture. Mais sa force et sa richesse intellectuelles pallient la faiblesse de son cœur et de son corps : pleine de regrets d’avoir refusé la demande en mariage de son amoureux, Sandro, Adrienne se meurt physiquement en se privant de nourriture et en s’automutilant.

Un espoir lui est donné lorsqu’elle est un jour repérée dans la rue par un chasseur de têtes : Adrienne rejoint l’agence Muse Models, et devient rapidement une mannequin en vogue. Pour celle qui cachait et malmenait son corps tandis qu’elle scrutait les corps exposés des femmes dans les musées, c’est une nouvelle situation, une véritable occasion de possible réappropriation de son corps à travers le regard des autres. Mais est-ce réellement possible ? L’asservissement physique au bon vouloir d’un créateur souvent tyrannique peut-il s’effacer face à la surexposition du corps ?

« Je veux me débarrasser de mon corps ; le transformer en objet de vénération. Non, je ne veux pas être une déesse. Ou peut-être que si. Qu’est-ce que ça peut te faire ? Pourquoi le corps de la femme devrait-il être caché ? […] Je veux savoir à quel point je peux me défaire de ma propre image. Voilà. Je veux donner mon corps aux autres. (p.117-118)

Réflexion sublime sur le corps (que l’on montre, que l’on cache, que l’on modèle), le récit offre une intéressante description de la mode côté coulisses, sans effusions pailletées et glam’ traditionnelles : à travers le regard et la voix d’Adrienne, la narration qui en est faite est froide, tel un scalpel mutilant les corps offerts.

Quant à Adrienne, une déconcertante héroïne, dont on sent le profond désespoir intérieur, la malaise d’être déchirée entre l’objet de son désir et le constat froid, désabusé, de ce caprice. « Pauvre petite fille », serions-nous tentés de dire… Adrienne est peut-être « loin de son corps », mais la réappropriation de son cœur est tout aussi lointaine et incertaine…

« Tout ce qui nous occupe est vain et relatif. Dans un monde absurde dont tu t’acharnes à trouver le sens, tu ne dois te battre qu’avec tes propres fantômes. Nos croyances se croisent et s’entrechoquent. » (p.176-177)

Pour résumer, un brillant premier roman, très bien écrit, et qui souffle le chaud et le froid sur le lecteur quant à son adhésion au cas Adrienne. Chère Mlle Allegria, vivement une prochaine « joie » à vous lire !

Loin du corps, Léa Simone Allegria, éd. Seuil, 2017, 267 pages, 18 euros.

 

 

 

 

« Mrs Bridge » : une desperate housewife des années 30 selon Evan S. Connell

Une immersion dans le charme désuet du savoir-vivre bourgeois américain dans les années 30 et 40 : c’est ainsi que l’on peut considérer le second roman de Evan S. Connell, à lire en premier dans le diptyque Mr. Bridge / Mrs Bridge.

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India Bridge est mariée très jeune à un avocat prometteur. Mr. Bridge consacre sa vie à son travail, commençant tôt et rentrant tard, afin d’offrir à sa femme et à sa famille un cocon luxueux et loin des préoccupations matérielles. Les Bridge ont trois enfants : Ruth, Carolyn et Douglas. Ils disposent d’un confort certain pour l’époque : domestique, jardinier… Bien évidemment, Mr. et Mrs Bridge font partie du Country Club et ne fraient qu’avec les membres de leur classe sociale.

Seulement, cette cage dorée n’est pas gage de bonheur : Ruth, l’aînée, se dépêche de filer à New-York pour y mener une vie libérée et bohème ; Douglas s’enrôle lors de l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre Mondiale. Quant à Mrs Bridge… Chaque journée est à occuper, et trop souvent le sentiment de vacuité l’envahit. L’argent ne fait pas le bonheur, indéniablement…

Ruth était repartie, Carolyn venait de temps en temps pour le week-end, Mr. Bridge continuait de passer de longues heures au bureau, Douglas ne paraissait qu’aux repas et Mrs. Bridge trouvait les journées interminables. Jamais les jours ne lui avaient paru aussi longs depuis les heures infinies de son enfance. Triste et solitaire, elle passait son temps à chercher comment s’occuper. Certains matins, elle restait au lit jusqu’à midi, craignant de se lever parce qu’elle n’avait rien à faire. (p.258)

C’est tout le paradoxe de cette vie brillamment narrée par Evan S. Connell : Mrs Bridge dispose de tout ce dont elle peut rêver, cultive un savoir-vivre et un savoir-être mondain des plus distingués et délicieux. Mais sous ce vernis, un grand vide qui laisse suggérer le désarroi…

Les promesses du passé avaient été tenues, elle avait trois beaux enfants, son mari avait merveilleusement réussi, mais elle se sentait lasse, malade. Elle avait besoin d’aide. (p.275)

Le fait de dépeindre une desperate housewife des années 30-40 en 1959 est certainement novateur. De plus, on sera sensible au regard critique porté sur cette middle-class aisée soucieuse des apparences. On citera le premier exemple des matinées de charité auxquelles assistent Mrs Bridge et ses amies… en ayant soin de prendre des gants avant de manipuler les vêtements des pauvres. Or encore ce second exemple lors duquel Mrs Bridge éloigne à dessein Alice Jones, enfant noire de son jardinier, de Carolyn.

En 117 courts chapitres, comme autant d’instantanés de vie, Evan S. Connell suggère plaisamment l’étouffement et l’étiolement progressif d’une bourgeoise, prisonnière de son confort.

Mrs Bridge, Evan S. CONNELL, éditions Belfond et 10/18, 2016, 310 pages.

 

 

« Frappe-toi le cour » : un cru Nothomb d’exception !

Mercredi paraissait Frappe-toi le coeur, l’un des meilleurs Nothomb (hélas dévoré en même pas deux heures…), qui fait de son roman un récit cruel de femmes, récit dans lequel les hommes sont passifs, absents, insipides (désolée pour Olivier et Stanislas).

Le ballet de femmes qui se déroule sur les 169 pages s’étend de 1971 aux années 2000. On commence avec Marie, sublime créature tout juste sortie de l’adolescence, et dont la seule jouissance est de susciter l’envie et la jalousie dans les yeux des autres femmes.

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Son narcissisme exacerbé est réduit à néant lorsque, une fois mariée, elle accouche de Diane, une petite fille dont la beauté surpasse celle de sa mère. Or, jalouse de sa propre fille, Marie n’a aucun scrupule à délaisser Diane. La situation empire avec la naissance de Nicolas et de Célia, Marie retrouvant avec eux progressivement et jusqu’à la folie l’instinct maternel dépourvu d’une once de jalousie.

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Fataliste, Diane comprend très tôt que sa mère, « la déesse » comme elle l’appelle, ne sera jamais de ce nom pour elle. Elle trouve donc refuge auprès de ses grands-parents, et ses quelques amis sont des élus dont le charisme physique la dépasse.

Mais la trahison, même lorsque les élections affections sont librement choisies, n’est jamais loin…

Roman cruel et fort, Frappe-toi le cœur est à lire absolument (et oui, encore un !). Vivement l’année prochaine Madame Nothomb…

Frappe-toi le cœur, Amélie NOTHOMB, éditions Albin Michel, 2017, 169 pages, 16.90 €.

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Vous le dire : «Tout ce qu’on ne s’est pas dit» de Celeste NG est à lire absolument !

Les premiers mots sonnent comme un glas : « Lydia est morte ». Une tragédie est en effet survenue dans le microcosme familial de la famille Lee : le père James, la mère Marylin, le frère aîné Nath et la petite Hannah ne peuvent décemment croire à un tel drame. Pour eux, Lydia a été tuée : le suicide – un acte associé à l’échec et au mal-être pour eux – est inenvisageable. Mais connaissent-ils véritablement tout de Lydia ?

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Il est évident que le début du livre laissait augurer un roman policier. Il n’en est rien. Ou alors, on peut considérer qu’il s’agit d’une enquête familiale qui nous fait pénétrer  à chaque page dans les secrets enfouis des uns et des autres. De fait, en alternant les passages entre le présent (la mort de Lydia), le passé de chaque membre de la famille (comment en est-on arrivé à cette tragédie ?) et le futur prophétique envisagé dans le passé par un narrateur omniscient qui déflore avec efficacité toute surprise possible sur ce futur à venir, le lecteur découvre une accumulation de non-dits qui petit à petit ont conduit à la mort de Lydia.

« Regarde-moi ». Marylin prit le menton de Lydia dans sa main et pensa à toutes les choses que sa mère ne lui avait pas dites, ces choses qu’elle avait tant voulu entendre pendant toute son existence. « Tu as la vie devant toi. Tu peux faire ce que tu veux. » Elle marqua une pause, regardant par-dessus l’épaule de Lydia l’étagère couverte de livres, le stéthoscope au-dessus de la bibliothèque, la mosaïque nette du tableau périodique. « Quand je serai morte, c’est tout ce que je veux que tu te rappelles. » (p.210)

 

Il ne savait pas alors combien ces mots le hanteraient. (p.247)

Sans être moralisateur, ce récit livre une très belle réflexion  sur le poids de la famille dans la réalisation de notre destin : les rêves des uns reportés sur les autres, la pression inconsciente pour se réaliser à travers sa descendance. Peut-on d’ailleurs totalement s’affranchir de ses parents ?

Ce livre est incontestablement très beau et bien construit (malgré de fâcheux accords dans la traduction française…). Je suis curieuse de l’angle sous lequel il sera lu car il aura indéniablement une résonnance différente selon que l’on est parent ou enfant. Dans tous les cas, il est générationnel.

Ce livre est à lire absolument. Et ça, je vous le dis !

Tout ce qu’on ne s’est pas dit, Celeste NG, éd. Sonatine, 2014 (2016 pour l’édition française), 271 pages, 19 euros.

 

Rentrée littéraire : Noël au mois d’août

La fin août est littérairement comparable à Noël pour tout accro aux belles lettres. C’est donc avec une frénésie absolue qu’armée d’un surligneur, j’ai littéralement dépouillé la presse pour en tirer quelques titres – consignés dans mon indispensable bu jo – qui s’annoncent comme excellents. Si on me demande, je suis à liiiiiiiiiiiiiiire !

 

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Quand LIRE consacre une librairie nantaise : fierté assumée !

Quelle surprise et quelle joie lorsque j’ai découvert avec empressement le nouveau numéro du magazine LIRE sorti hier jeudi 17 août pour la rentrée littéraire et que ma petite librairie nantaise de la rue Maréchal Joffre, « La vie devant soi », disposait d’une bonne moitié de page ! Consécration ultime et bien méritée pour l’excellente et passionnée Charlotte Desmousseaux !

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Cette librairie vaut vraiment le détour : la sélection y est judicieuse, pointue, pertinente. De plus, converser avec Charlotte est très riche en échange de références. Belle vie à cette librairie nantaise d’exception !