« Regarde-moi », Aga Lesiewicz : un thriller livresque au voyeurisme glaçant

L’été arrivant à grands pas, j’aime me plonger dans un roman policier ou un thriller le temps de quelques pages (avouons-le, plusieurs centaines en général !). En ce mois de juin, c’est le roman d’Aga Lesiewicz, Regarde-moi, qui a marqué mon attention. Avec raison.

Regarde-moi

Kris Ryder est une pure Londonienne, photographe de formation et artiste avortée. En effet, lors de ses études, elle a fondé avec son amie Erin Perdue le concept arty, novateur et prometteur « Zirconium ». Seulement, à l’aube de réussir et d’entrer sur la scène artistique mondiale, Kris a préféré se retirer du projet et suivre son petit ami artiste, Anton, figure mondiale du street art. Et « Zirconium » de se réduire à un embryon.

D’abord photographe médico-légale dans la police, Kris abandonne au bout de quelques années ce quotidien parsemé de cadavres. Le supplice psychologique est trop grand. Alors, elle devient photographe free-lance, travaillant à la demande de ses clients, qu’ils soient vendeurs de jouets pour enfants ou de jeux pour adultes. Un job alimentaire, loin des prétentions artistiques de sa jeunesse. Doit-elle à jamais y renoncer ?

Ses clichés sont essentiels à sa survie. Ainsi, minutieusement, méticuleusement, Kris classe, trie, sauvegarde ses séances de travail sur son Mac. Mais un jour, elle reçoit un étrange mail intitulé « Exposition », avec une pièce jointe : une photo datant de ses années de photographe médico-légale sur l’affaire sanglante du Violoniste. Peu de temps après, un second mail, « Exposition 2 », lui fait découvrir un cliché d’Anton en plein ébat avec une autre femme.

Le monde de Kris vole en éclats : d’où viennent ces photos ? Qui s’acharne à la troubler et à faire vaciller son petit monde bien établi ? Qui est le témoin silencieux et discret qui traque son quotidien ? Qui la regarde ? Un hacker très doué, sans nul doute. Mais qui lui voudrait du mal ? Car à ces mails troublants s’ajoutent des incidents qui font plonger Kris et ses proches dans une spirale infernale : fuite de gaz étrange dans son appartement, actes malveillants divers et variés (on ne m’en voudra pas de les taire, afin de ménager un suspens évident !). Serait-ce un compte-à-rebours glaçant jusqu’à elle ?

« Mais qu’est-ce qui se passe ? Je n’ai eu aucune proposition de boulot, à part les sex-toys, et ça aussi ça commence à m’inquiéter. On dirait que les différentes parties de ma vie ont été infectées par un virus malveillant. Je sens que je suis sur le point de paniquer. » (p.109)


Regarde-moi est un page-turner redoutable au rythme haletant qui alterne entre découverte d’un nouveau mail « Exposition », un incident et un moment de doute intense. Ce rythme ternaire efficace est souligné par une narration à la première personne, idéale pour mieux faire ressentir au lecteur le doute, la peur, la panique de Kris.

Et tant pis si la vraisemblance n’est pas toujours de mise : fantasmer sur un homme deux jours après la mort de quelqu’un que l’on aime, courir la ville alors que les côtes sont luxées par une mauvaise chute, avoir la garde du python de deux hipsters avec lesquels Kris n’a passé qu’une soirée… Bref, on pardonne bien volontiers à Aga Lesiewicz ces écarts narratifs malheureux grâce au bon moment de lecture qu’elle nous offre.

J’ajoute le plaisir, à travers le récit, de sillonner la ville de Londres, terrain de prédilection de l’auteur et de son personnage : nombre de lieux, plus ou moins connus, y sont référencés. Pour tout « anglophile », ce plaisir ne se boude pas !

Enfin, au-delà de cette lecture plaisante et légère, il me semble qu’Aga Lesiewicz propose un embryon de réflexion sur le voyeurisme informatique tristement d’actualité : nos données ne sont pas garantes de confidentialité. Qui peut nous observer ? De qui sommes-nous la focale ? Big Brother, ne serais-tu pas loin ?


Regarde-moi, Aga LESIEWICZ, traduit de l’anglais par Julia Taylor, éditions BELFOND, collection Belfond Noir, 2018, 374 pages, 21€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Belfond.

 

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« Histoire d’un mariage », Geir Gulliksen : traité romanesque subtil et poétique de l’amour conjugal

Tout commence par une rencontre fortuite : alors que Jon amène sa fille chez son docteur habituel, il tombe sous le charme de Jiminy, chargée de soigner la petite. Fulgurance d’un regard échangé, appuyé, charmé. Il est marié, elle est en couple. L’un et l’autre décident néanmoins de tirer un trait sur leur passé respectif pour écrire un présent et un futur communs. Chronique somme toute commune d’une situation de couple devenue banale dans notre société.

« J’ai pris ma décision, je n’ai pas besoin de m’expliquer. Je me suis déjà engagé à une autre femme, et le nouvel amour que j’ai trouvé, voilà, il efface tout le reste. Presque tout. […] Je dis, aux autres comme à moi-même, qu’il n’y a pas d’autre issue. Je choisis le nouvel amour et, ainsi, je quitte tout ce qui a été. » (p.60)

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Jon et Jiminy vivent vingt ans ensemble, au cours desquels ils accueillent deux enfants. Ils cultivent l’illusion de ne pas être comme tous ces autres couples, d’être plus forts, plus unis, plus uniques, singuliers dans leur amour. Lui est solitaire, rigide dans ses principes, soigneux d’un ordre bien établi ; elle déborde d’énergie, s’épuisant dans le travail et dans le sport. Alchimie de l’esprit, alchimie des sens : l’équation parfaite.

La mécanique bien huilée de leur couple laisse une place intrigante au jeu verbal dangereux du fantasme : celui d’une tierce personne qui ferait succomber Jiminy. Lentement mais sûrement. Et Jon d’imaginer ce qui se passerait, des ébats auxquels lui assisterait jusqu’à la rupture qui forcément adviendrait. Mais tout cela n’est que fantaisie pour pimenter leur relation. Pour Jon en tout cas…

« Je lui disais que je voulais la voir avec un autre homme, que je voulais la voir plus distinctement, telle qu’elle était quand elle n’était pas avec moi. Je voulais la voir faire ce qu’elle ne faisait pas avec moi. » (p.89)

Mais Jiminy croise un jour le regard d’Harold. Le soutient. Il la cherche, la recherche, l’attire. Le sport devient l’exutoire innocent d’une attirance réciproque. Initiateur de ce jeu dangereux puis victime, Jon voit peu à peu son épouse se détacher, lui échapper.

« Elle m’a touché, tentant d’éprouver ce qu’elle avait déjà éprouvé avant. Elle voyait sa main sur mon épaule, elle me tenait puis m’a lâché, sans trop y réfléchir, en réfléchissant déjà à autre chose. » (p.148)

Peut-elle encore rester et donner foi à vingt années de mariage et deux enfants ? Peut-il à son tour être celui que l’on quitte, malédiction proférée vingt ans avant par son ex-épouse ? A quel moment la rupture est-elle consommée : dans la réponse initiale du regard de Jiminy à Harold ? dans le récit quotidien de ses escapades sportives à son mari ? dans son besoin de retrouver chaque jour un peu plus longtemps une convoitise interdite et d’échapper un peu plus longtemps à une vie conjugale devenue terne et mécanique ?


Dans ce magnifique roman, Geir Gulliksen offre au lecteur une plongée clinique dans les mécanismes du couple, de sa rencontre à sa mort. Épopée conjugale tendue entre un âge d’or et un âge de fer, dont le lecteur suit la déliquescence progressive.

Geir Gulliksen questionne le couple amoureux – et à travers lui le lecteur par le choix d’un anonymat quasi absolu des personnages dans le roman (emploi massif du « elle », du « lui ») : le mariage est-il garant d’un « toujours » ? De même, il propose une intéressante réflexion sur le désir : lorsque le désir affleure, faut-il lui céder ou lui résister ? Le peut-on ? Le doit-on ? Quel impact a le désir dans le couple, que ce soit pour l’autre que l’on aime ou l’autre que l’on croise ? Quelle limite a le fantasme dans le couple ? Désir et réalité dans le mariage peuvent-ils cohabiter et fusionner sainement ?

« Alors, est-il possible de vivre avec quelqu’un d’autre pendant plusieurs décennies sans croire que cet autre est la seule personne possible ? Nous savions qu’il existait d’autres vies possibles, d’autres partenaires meilleurs, même pour nous. Mais nous ne voulions ni ne pouvions laisser s’effondrer ce que nous avions construit. » (p.71)

« Si chacun succombait à l’autre, la plupart des mariages ne dureraient pas plus d’une journée, d’une semaine, de quelques mois ou d’une année ou deux grand maximum pour ceux qui connaissent ensemble un bonheur désespéré. Car il y a toujours quelque chose d’un peu désespéré dans le bonheur, dans le fait de s’abandonner à l’autre. » (p.51)

Cette Histoire d’un mariage est très forte, bouleversante parce que l’on croit dans la force du couple mais aussi parce que l’on devine la tragédie du désir en train de se jouer… Bouleversante par cette voix masculine qui assume le récit de l’échec de son mariage et qui pourtant faire revivre avec passion, adoration et tendresse celle qu’il aime. Qu’il a aimée.

Au delà de cette chronique d’un couple parmi les autres, parmi tant d’autres, ce texte tend à l’universalité par la poésie des questionnements amoureux qu’il propose. Plus qu’un roman, un traité épique dans lequel les personnages tiennent de héros responsables de leur propre tragédie.

« Car n’importe quoi peut advenir, toujours. N’importe quoi peut arriver n’importe quand. En fait, dans la vie de tout le monde. » (p.43)

Histoire d’un mariage, Geir GULLIKSEN, traduit du norvégien par Jean-Baptiste Coursaud, éd. Buchet Chastel, 2018, 202 pages, 19€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Buchet Chastel.

 

 

 

« Un mariage anglais », Claire Fuller : autopsie d’un couple, anatomie d’une famille, portrait de femme

Alors qu’il feuillette tranquillement un livre dans une librairie, Gil Coleman, écrivain à succès aujourd’hui devenu vieux, pense apercevoir par la fenêtre son épouse Ingrid, mystérieusement disparue plus de dix ans auparavant. Mirage et illusion d’yeux fatigués ou apparition bien réelle ? Sans réfléchir plus avant, Gil décide de la suivre, de longer la digue. Quitte à y risquer sa vie… Bien mal lui en prend.

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Prévenue de la mésaventure de son père par sa sœur ainée Nan, Flora se précipite à son chevet dans sa maison natale, là-bas sur l’île anglaise de son enfance. Elle découvre la maison – pavillon de plage modeste – encombrée de milliers de livres, tous témoins de la marotte de Gil : collectionner les ouvrages, aussi éclectiques soient-ils, annotés de remarques ou de dessins personnels, ou encore de marque-pages.

Pour Flora, cette mésaventure douloureuse est l’occasion de retrouver et de s’occuper de son père mais aussi une nouvelle occasion de pouvoir, peut-être, retrouver sa mère – espoir ravivé par la vision fugitive de son père. Le fantôme d’Ingrid, qui plane sur chaque page, peut-il vraiment se réincarner ?


L’ingéniosité narrative de Claire Fuller est d’interrompre à des moments clés ce premier fil narratif par un second fil narratif : celui des lettres d’Ingrid à son mari l’été 1992, quelques jours avant sa disparition. Au fur et à mesure de ses lettres, savamment glissées dans les livres accumulés de Gil et au titre évocateur quant au contenu épistolaire, Ingrid y dévoile les splendeurs et les misères de son mariage avec Gil. Un « mariage anglais » dans lequel les rayons de soleil sont souvent obscurcis par les nuages pluvieux…

Elle, étudiante de 19 ans éprise de liberté. Lui, professeur d’université fantasque. Une attirance mutuelle rapidement scellée par un mariage et un bébé. Cependant, Ingrid ne parvient pas à s’épanouir dans son rôle d’épouse et de mère. Son époux est énigmatique, trop souvent insaisissable : ces lettres sont l’occasion de dire la vérité sur ce mariage.

« Une lettre qui mettrait à plat les choses que je n’ai pas réussi à te dire en face – la vérité sur notre mariage, depuis le début. Je sais que je vais écrire des choses que tu prétendras tout droit sorties de mon imagination, rêvées, inventées, mais c’est ainsi que je les vois. Ceci, ici, est ma vérité. » (p.28)

Si les lettres d’Ingrid tissent un véritable labyrinthe signifiant dans la collection de Gil, elles permettent surtout au lecteur de voir apparaître le visage d’une femme blessée, perdue, trahie et bafouée.

« La seule personne de notre famille dont j’étais faite pour être la mère, c’est mon petit garçon mort, George. Peut-être que j’aurais dû partir depuis longtemps. » (p.369)

Les deux fils narratifs  s’entrelacent : les lettres d’Ingrid sont autant d’indices sur la situation à laquelle est confrontée Flora au moment où elle retrouve son père.

Autopsie d’un couple, anatomie d’une famille, portrait de femme…

De toute évidence, ce roman est admirable par sa construction narrative : le récit se dispute la place de l’épistolaire, les livres saturent l’espace (jusque dans la mise en abyme des livres – de Gil – dans le livre) et les réflexions auctoriales y sont pertinentes et inspirantes.

« Tout ce qui compte dans le roman, c’est le lecteur. Sans le lecteur, le livre n’a aucun intérêt, par conséquent le lecteur est au moins aussi important que l’auteur, si ce n’est plus. » (p.172)

Nous retiendrons surtout le magnifique portrait de femme qu’il nous livre : les aspirations d’une jeune fille éprise de liberté mais qui toute sa vie durant va se heurter à de douloureuses désillusions, en partie causées par son mari. Claire Fuller manie à la perfection l’art d’une suggestion narrative éclatante où la plus présente est paradoxalement l’absente…

Un Mariage anglais, Claire FULLER, traduit de l’anglais par Mathilde Bach, éditions Stock, coll. La Cosmopolite, 2018, 434 pages, 22€.

« Petite femme », Anna Giurickovic Dato : pudique et esthétique récit d’un non-dit qui a fait trop vite grandir…

Giorgio, Silvia et leur petite fille Maria mènent une vie confortable à Rabat, où Giorgio travaille pour l’ambassade d’Italie. Une aisance matérielle certaine et un cocon familial aimant : une famille lambda parmi tant d’autres.

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Pourtant, un jour, Giorgio est retrouvé défenestré alors qu’il était seul dans l’appartement avec Maria. Un accident bête et méchant ? Ou une tentative délibérée de la petite Maria ?

« – Tu ne me croirais jamais.

– Je ne croirais jamais quoi, Maria ?

– Que je suis le diable.

– Tu es un ange, tu es une enfant.

– C’est pas vrai. Le diable, je l’ai là. Elle se leva et indiqua sa poitrine. Mais je ne sais pas qui l’a mis là, je suis comme ça. » (p.172-173)

On comprend en effet que Maria vit des nuits sans sommeil. Fascinée par son père qu’elle adore, elle laisse cependant échapper quelques mots étranges et son comportement à l’école, impudique, suggère des mœurs troubles et subies. Qui s’avèrent au final terriblement exactes.

« je me rendais compte que la vérité était dans ses yeux. Combien de fois avait-elle tenté de me le dire et je n’avais pas voulu l’écouter ! Je m’effondrai à genoux, tremblante. J’eus l’impression d’avoir toujours su, j’éprouvai une terreur sans surprise. » (p.175)

Mère et fille regagnent Rome. Quelques années plus tard, on retrouve le duo : Maria est déscolarisée et enchaîne les caprices, les crises de larmes et de désespoir. Belle en diable, elle cultive une ingénue innocence qui n’est qu’apparence. Alors, quand Silvia présente pour la première fois à Maria Antonio, son nouvel amour depuis un an, la rencontre ne se passe pas tout à fait comme prévu. Silvia se retrouve peu à peu dépossédée de sa propre relation amoureuse sous ses propres yeux : Maria provoque, sensuelle, le nouvel amoureux de sa mère…

« J’interviens et m’exprime à nouveau d’une manière si faible et incertaine que je ne suis pas sûre d’avoir été entendue. J’ai peur, même s’ils m’entendaient, de ne pas être écoutée et de devoir ravaler mes paroles de mère mortifiée tandis qu’elles rebondissent à vide contre les murs, dans l’appartement envahi de meubles, dans les gestes distraits, en les voyant revenir vers moi telles des insultes. J’ai peur de découvrir que je ne compte vraiment pour rien, que je n’ai plus aucun rôle, que je devrais m’en aller gentiment dans ma chambre et fermer la porte pour qu’advienne ce qui advient désormais, j’en suis convaincue, pas seulement dans ma tête confuse. » (p.147)

Maria est-elle un ange ou un démon ? Une victime ou une coupable mu par le traumatisme de son enfance, agissant tel un bourreau envers sa mère ? Un volte-face adolescent dans lequel l’enfant soumise se révèle une dominante et « petite » maîtresse-« femme » ?

A travers l’évocation poétique de la ville de Rabat, de ses traditions, le narrateur évoque un paradis marocain transformé en enfer familial pour une enfant. Les monstres sont peut-être ceux du quotidien, ceux que l’on ne devinerait jamais porter le masque de l’horreur. Et pourtant, ne sont-ce pas les plus redoutables ?

Anna Giurickovic Dato nous livre un récit dans lequel elle évoque un cas de conscience : si le jugement est sans appel pour Giorgio, l’est-il aussi pour la machiavélique et très nabokovienne Maria ? L’écrivaine signe un très beau roman, avec l’esthétique pudique d’un élégant, complexe et dramatique clair-obscur familial.

Petite femme, Anna GIURICKOVIC DATO, traduit de l’italien par Lise Caillet, éditions Denoël, 2018, 179 pages, 19.50€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Denoël.

« La vie parfaite » selon Silvia Avallone : devenir mère, questionner le père

Sur quels critères peut-on se baser pour qualifier une vie de « parfaite » ? Serait-ce l’accumulation des clichés argent-amour-santé-famille ? A en juger par le magnifique roman de Silvia Avallone, La Vie parfaite, cette recette apparemment gagnante ne l’est pas : chaque personnage de son récit court après quelque chose pour combler une béance traumatique originelle (un père, un membre, une mère violentée…). Comment se satisfaire de ce que la vie apporte mais que l’on ne veut pas forcément ? A quel moment renoncer lorsque l’on continue à chercher vainement ? Qui peut prétendre à la « vie parfaite » ?

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Pour répondre à ces questions, Silvia Avallone nous plonge dans la ville de Bologne, alternant entre la vie confortable de certains personnages dans le centre et la misère de ceux relégués à l’immonde barre périphérique des Lombriconi. Or, les interpénétrations de ces deux univers sont, par le va-et-vient des personnages, constantes. Jugez : pur produit des Lombriconi, Adèle est une jeune fille de dix-sept ans, enceinte de son malfrat de petit ami, Manuel. Elle trouve du réconfort auprès de l’étrange mais brillant Zeno, ex-meilleur ami de Manuel. Zeno est scolarisé dans le lycée le plus prestigieux du centre de Bologne, où il suit les cours de Dora, une jeune femme désespérée par son incapacité à enfanter. La douleur de Dora plombe sa vie de couple avec Fabio, architecte chargé de réhabiliter… la zone jouxtant les Lombriconi.

Tout ce petit monde se croise, se cherche, ne se trouve jamais vraiment ou du moins fugacement. Poésie de destins charriant leur lot de misère : est-on déterminé par notre origine sociale ? Peut-on fuir ce que l’on est et espérer une « vie parfaite » ou du moins meilleure ?

A défaut d’une vie parfaite, Silvia Avallone offre avec talent à chacun un moment de grâce inespéré, preuve que la perfection est peut-être un algorithme personnel où l’individuel devient pleinement pluriel.

De fait, tout le roman est structuré autour de deux lignes, l’une féminine et l’autre masculine. La première est celle de la maternité : il y a celle d’Adèle, pas forcément souhaitée et surtout inconsidérée à son âge et dans son milieu ; il n’y a pas celle de Dora, ardemment désirée et tant de fois refusée. Un double physique neutre, oscillant entre le positif et le négatif. La seconde est celle de la paternité : les pères des protagonistes sont absents dans le roman. Ou violents. Ils n’ont que peu de voix.

« Le point faible du chef. C’est toujours les enfants.

Ils t’entravent, ils te bloquent, ils te ralentissent.

C’est eux, l’erreur. Et les pères. » (p.182)

Or, quand un adolescent s’apprête à devenir père par la contrainte et qu’un homme accompli se prépare à renoncer à l’être, peut-on espérer un retournement de situation salvateur ?

Ce roman de Silvia Avallone est vraiment très beau. La qualité de l’écriture, ciselée, sans emphase dans le pathos mais avec mesure dans les détails signifiants, sublime les destinées malmenées des personnages, qu’ils soient riches ou qu’ils soient pauvres. La thématique de la filiation (celle d’où on vient, celle que l’on transmet) soumise au déterminisme social est très forte. Notons le traitement de la chronologie : nous partons de l’accouchement d’Adèle pour repartir sur une analepse de plus de neuf mois afin d’expliquer et de comprendre comment elle en est arrivée là. Elle et les autres : et les flashbacks de se multiplier.

Au lecteur de comprendre et de saisir les moments de grâce offerts : et si la perfection d’une vie était d’en accepter les imperfections qui en font sa définition ?

La Vie parfaite, Silvia AVALLONE, traduit de l’italien par Françoise Brun, éditions Liana Levi, 2018, 397 pages, 22€.

« La fille qui brûle », Claire Messud : très beau récit poétique d’une amitié adolescente à double versant

Julia et Cassie sont meilleures amies depuis leur plus tendre enfance. Leur osmose amicale est telle qu’elles se considèrent presque comme sœurs, d’autant plus que toutes deux sont filles uniques. Elles partagent leur quotidien scolaire, leur temps libre au refuge animal de leur petite bourgade de province ou dans la confection de gâteaux.

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Le roman commence ainsi par la chronique de leur dernier été au cours duquel l’amitié fusionnelle peut encore laisser libre cours à la fantaisie et la douce et tendre folie de jeunes adolescentes de douze ans. Cassie, méchamment mordue par l’un des chiens du refuge, est privée de l’usage de son bras : difficile de nager ou de faire des gâteaux, encore plus difficile d’occuper tout le temps libre octroyé par des journées estivales qui s’étirent. Cassie et Julia ont alors l’idée de s’aventurer du côté de l’ancien asile de Bonnybrook, abandonné et condamné depuis plusieurs années. Néanmoins, les filles parviennent à y entrer : l’immense et glaçant manoir découvert, il devient alors un terrain de jeu idéal pour les jeux de rôles nés de l’imagination fertile de Cassie et de Julia.

Cette parenthèse bienheureuse se referme cependant avec la rentrée des classes : le passage dans la classe supérieure de chacune des filles a amené un changement d’établissement. Nouveau decorum pour des cartes amicales redistribuées : alors que Julia se lance avec talent dans la préparation d’un concours d’éloquence, Cassie fréquente de nouvelles amies à l’influence négative.

« Mais à peine le monde s’est-il ouvert sous vos yeux qu’il se referme, et les choses se révèlent sous une forme jusque-là inimaginable. De manière tacite, on me traitait comme une adolescente à l’avenir prometteur, alors que Cassie, elle, n’en serait pas nécessairement privée, mais son chemin serait différent du mien. Sans que personne ne le dise ouvertement, on me faisait comprendre que c’était mon chemin qui avait le plus de valeur. » (p.118)

Julia assiste, impuissante, à l’éloignement de son amie, de sa meilleure amie. Elle tente de rester de marbre face aux différentes trahisons de Cassie à son égard. Bienveillante et philosophe, elle tente de donner raison aux propos de sa mère : « tout le monde perd une de ses meilleures amies à un moment ou à un autre » (p.85).

Néanmoins, la scission entre les deux jeunes filles se consomme peu à peu : Julia se consacre à ses études tandis que Cassie voit son équilibre familial – son duo avec sa mère – remis en question par la présence du nouvel amoureux de sa mère.

« Elle n’avait plus le droit de téléphoner ; elle était privée de sortie ; elle avait dû mettre son ordinateur portable dans la salle à manger et faire son travail scolaire dans la pièce, pour que ses parents puissent voir à tout moment ce qu’il y avait sur l’écran. Cassie parlait avec insolence ; Cassie ne faisait pas correctement les tâches qu’on lui confiait ; son argent de poche était supprimé jusqu’à nouvel ordre ; on avait enlevé le verrou de la porte de sa chambre. » (p.181)

C’est plus que ce que Cassie ne peut supporter : elle doit échapper pour échapper aux carcans dans lesquels elle s’enferme / on l’enferme, quitte à se mettre en danger. Quitte à tout briser…


Récit d’une amitié adolescente, La fille qui brûle est un très beau roman qui propose un double apprentissage croisé de la vie, quelque peu soumis au déterminisme social et familial. Tandis que la brune et brillante Julia bénéficie d’une structure de vie solide et fiable, la blonde et lutine Cassie voit les vitres de sa vie se briser autour d’elle. Une manière de souligner que les apparences sont affaire d’illusion et que grandir signifie accepter les choses sans masque. Ici, tout se passe comme si les jeunes filles devaient faire le deuil de leur amitié d’enfance pour grandir et s’épanouir.

« J’ai alors pris conscience que la Cassie de mes pensées n’était pas celle de maintenant, mais celle d’avant, un pur produit de mon imagination, disparue. » (p.214)

Pièce en prose en deux actes dans laquelle le costume endossé par Julia et Cassie n’est jamais définitif, La fille qui brûle propose un regard lucide sur la perte de l’innocence, masque de nos illusions.

« Je sais maintenant, sans être beaucoup plus avancée pour autant, ce que signifie devenir adulte, pour une fille. Vous pouvez choisir de ne pas revêtir la cape, mais vous ne serez jamais libre, vous ne vous élèverez jamais. Ou bien vous pouvez enfiler le manteau qu’on vous offre, mais les conséquences possibles, les pouvoirs de ce manteau, les effets sur vous, impossible de les connaître à l’avance. D’autres y voient peut-être plus clair, mais ils ne peuvent pas vous sauver. Tout ce que chacun de nous peut faire pour autrui, c’est avoir le courage de ne pas détourner le regard. Je l’avais eu, jusqu’au jour où je ne l’ai plus eu. » (p.234)

La fille qui brûle, Claire MESSUD, traduction de l’anglais (États-Unis) par France Camus-Pichon, éditions Gallimard, coll. Du monde entier, 2018, 254 pages, 20€.

« My bloody Valentine », Christine Détrez : somptueux récit d’une cruelle recomposition familiale estivale

Dans ce quasi huis-clos estival corse (exception faite des analepses temporelles), Christine Détrez narre avec talent et poésie la mécanique de reconstruction des familles bouleversées – divorcées – recomposées – recréées.

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Delphine est une jeune femme divorcée, mère de deux adolescents, professeur des écoles. Depuis quelques mois, elle file le parfait amour avec Paul, un homme d’affaires lui aussi divorcé d’Isabelle, père de l’espiègle petite Émilie. Dans cette chronique d’une deuxième chance, d’un nouveau départ pour le soleil du Sud, Paul et Delphine embarquent vers une villa de Corse, accompagnés pour la première fois des trois enfants. Ces vacances de quatre semaines tiennent du rite initiatique pour Delphine : être adoubée par la jalouse petite Émilie, être acceptée par le couple d’amis proches François et Véronique avec lesquels « Poléisa » passaient jusque là toutes leurs vacances.

Difficile pour Delphine d’asseoir sa légitimité auprès de ce cercle dans lequel on ne lui laisse que peu d’occasions d’occuper pleinement sa place. Son sentiment d’inadéquation, qu’elle ressent cruellement par des incidents en apparence anodins et qu’elle tente en vain de combattre quotidiennement, est rendu plus vif et mordant par la présence de l’exubérante et solaire Valentine, petite amie du fils de Véronique et de François. Alors que Delphine est – consciemment – mise à l’écart, tous convergent vers la magnétique Valentine. Pour Delphine, la jeune fille incarne tout ce qu’elle n’a pas été et ne sera jamais. Un yin et un yang féminin qui, loin de se compléter, met en évidence une cruelle opposition.

Pendant tout le récit, Delphine consigne les indices troublants qui, aussi infimes soient-ils, la font douter de son intronisation en tant que nouvelle compagne de Paul. Son malaise est palpable : le lecteur ne peut s’empêcher de ressentir l’empathie face à cette jeune femme à qui la vie offre une nouvelle chance d’aimer.

« Elle se faisait des idées, oui, peut-être. Mais Émilie ne lui adressait toujours pas la parole, dans une indifférence qui confinait à l’insolence. […] Elle se faisait des idées. Et pourquoi alors ces élastiques qui lui échappaient, tandis qu’elle tressait ses bracelets, c’est fou comme elle devenait maladroite dès que Delphine était dans les environs. » (p.90)

De qui alors vient la source du malaise de Delphine et de son cruel sentiment d’inadéquation ? Serait-ce la petite Émilie, visage d’ange pour esprit diabolique ? Ou encore la froide Véronique, alliée de toujours de la fantomatique et pourtant (trop) présente Isabelle ? Valentine la volcanique qui aimante les hommes ? Et si la propre harmonie bien établie de son propre foyer avec ses deux adolescents vacillait au cours de ces quatre semaines de farniente sous l’influence de toutes ces forces féminines combinées ?

Christine Détrez propose avec My bloody Valentine un formidable récit dans lequel elle se livre à une délicate et cruelle radiographie du nouvel amour, avec ses « rites » de passage et ses complications. Le phrasé y est vif et fluide (notons l’inclusion plus que réussie des paroles des personnages dans la narration) et parfois la prose de l’auteur tient à l’incantation poétique tourbillonnante, comme pour mieux faire surgir d’un quotidien devenu cruel une échappée salvatrice.

« Ou alors peut-être avait-elle suivi les feuilles qui dansaient devant la voiture, ces feuilles qui parfois se transforment en lutins et farfadets, qui virevoltent sur la route dans les bourrasques d’automne, ça tourne, ça tourne, ça danse, ça chante, ça chante, ça ensorcelle et ça enlève. » (p.50)

« Chimère à l’odeur musquée de sueur et de mer, dont les muscles roulaient sous la peau, dont les articulations craquaient, dont le sang toujours coulait, mêlé au sable, mêlé au sel, d’une éraflure à un des multiples genoux, d’une écorchure à un des multiples coudes. » (p.56)

Brillant. Poignant. Troublant.

My bloody Valentine, Christine DETREZ, éditions Denoël, 2018, 190 pages, 18.50€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Denoël.