« BettieBook », Frédéric Ciriez : la critique peut-elle mourir ? Vive la critique !

Le critique littéraire est un maître au regard virtuose qui scrute le fond et la forme des lettres avec dextérité et qui bénéficie de la capacité à parler d’un livre dans une forme créative singulière et représentative de la propre création de sa plume. Lecture et écriture en un rôle clé, celui d’orienter les choix, les goûts des lecteurs soit en célébrant la qualité d’un livre soit en condamnant la pauvreté de l’opus. Le critique littéraire, redoutable figure que l’on retrouve dans nombre de journaux, de magazines, voire de  médias audio ou vidéo, fascine.

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Tel est le rôle de Stéphane Sorge, plume parisienne reconnue et redoutée à la fois, qui œuvre pour Le Monde des livres et sur Paris Première. Invité à couvrir les différents événements littéraires et culturels, il est de ceux qui comptent dans le microcosme intellectuel.

Pourtant, Stéphane Sorge peine à vivre de ses piges. Il est certes auréolé de cette gloire statutaire mais il n’en vit pas. Alors il pige pour des magazines populaires, tel le programme TV Télé 2 Semaines, mais toujours avec pseudo afin de ne pas ternir l’éclat de son nom. Et pourtant, n’est-ce pas ce même critique qui se délecte quotidiennement du racoleur (Le nouveau) Détective ?

La terre littéraire de Stéphane Sorge tremble lorsqu’il se retrouve confronté au phénomène nouveau des booktubeurs, ces passionnés de fantasies, dystopies et autres romans young adult qui mettent en scène leurs lectures dans leur univers customisé de mugs de thé et autres peluches afin de les diffuser ensuite sur le Net.

« Nous, on parle directement à nos abonnés, ce sont nos égaux. Ce qui nous intéresse, c’est le partage. On n’est pas comme les critique littéraires classiques qui ne connaissent pas leurs lecteurs. » (p.31)

Le succès de cette nouvelle tendance est incarné dans le roman par la pétillante Bettie, la vingtaine éclatante, modeste esthéticienne solaire à Melun la journée, dévoreuse de dystopies le reste du temps pour sa chaîne Youtube BettieBook. Sa communauté de fans s’élargissant jour après jour, Stéphane Sorge est missionné par Le Monde des livres pour enquêter sur le phénomène. Très vite, il est fasciné par le personnage de Bettie tout en développant un mépris forcené pour ce qu’elle incarne et une peur pour la menace qu’elle représente.

« Je sais désormais les lire. Je repère leur animal fétiche, observe leur bibliothèque, détaille leurs accessoires vestimentaires à la limite du déguisement cosplay, analyse leur mise en scène. Je supporte de moins en moins l’euphorie niaise des visages et des gestuelles. Les booktubeuses ont radicalisé l’enthousiasme que ma contingence professionnelle oblige à pratiquer. La littérature, luxe asocial, s’est diluée dans un rituel corporel. Je voudrais être méchant. Fuit cet espace de félicité. » (p.85)

Et si Stéphane piégeait cette petite souris livresque qui fait de l’ombre, quitte à employer les moyens les plus inavouables ?


BettieBook est une formidable petite pépite littéraire qui se savoure du début à la fin.

Nous noterons tout d’abord le choix pertinent de la forme : la narration suit, jusqu’à la rencontre entre Sorge et Bettie, un rythme saccadé qui oscille entre le microcosme intellectuel parisien de Sorge et le pragmatisme terne du quotidien de Bettie. Cette alternance suggère et souligne l’opposition inhérente de références, de classes, de milieux, d’univers.

« Ses revenus à lui ont baissé de 27% en une année. Sa notoriété à elle a crû de 200% en six mois. Il se sent à bout de course. Elle réfléchit à de nouvelles opportunités professionnelles, aimerait être repérée par un YouTube-manager qui lui trouverait des plans. Il se demande comment il va joindre les deux bouts pour les fêtes d’année, songe à un crédit conso chez Cetelem. Elle se fixe l’objectif des 60 000 abonnés pour Noël. Ses cheveux sont ternes. Jamais elle ne s’est sentie aussi belle, aussi Bettie, aussi BettieBook. […] Ses vidéos le fascinent. Elle pense que les vieux médias doivent mourir. » (p.47)

Ensuite, Frédéric Ciriez propose une réflexion pertinente sur la critique littéraire : le regard critique est-il l’apanage de professionnels seuls ? Y a-t-il un regard critique qui prévale sur un autre ? En quoi si cela est le cas ? Un regard critique littéraire non professionnel vaut-il forcément moins que le professionnel ? Où est la différence ? Dans quelle mesure peut-on se targuer d’être critique littéraire ? Sur quels critères ?

Le roman porte aussi un regard sur cette littérature qui n’a rien de classique dans ses codes et ses thématiques (dystopies, young adult, fantasies…). Pas toujours facile de lui accorder du crédit lorsque l’on est pétri de références littéraires prestigieuses. Et pourtant elle fait lire, autant sinon plus que la littérature attendue. Or, dans notre société où les écrans remplacent les livres, doit-on vraiment s’offusquer de cette tendance ? Doit-on condamner ces autres littératures alors même qu’elles font lire ?

Enfin, je soulignerai que certaines pages bénéficient d’une écriture audacieuse où la juxtaposition des mots tend à la poésie, telle une logorrhée verbale significative, surtout lorsqu’elle emporte les deux « critiques » dans un même élan. D’autres tendent à un scénario ou un dialogue de théâtral. Le « je » de Stéphane Sorge est remplacé par une troisième personne indéterminée… Autant d’expériences scripturales qui font du roman une forme littéraire plurielle de grande qualité.

Génial. Brillant. Édifiant.

BettieBook, Frédéric Ciriez, éditions Verticales, 2018, 189 pages, 18.50€.

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Cupio ergo sum ? Brillante analyse du désir dans « La fin des idoles », premier roman de Nicolas Gaudemet

Nous sommes en 2018, 2019 et sequor. La chaîne télé V19 lance son programme de télé-réalité intitulé Obsession Célébrité.  L’idée ? Devenir une célébrité adulée au prix d’humiliations avilissantes et à la faveur des votes du public. Néanmoins, cette émission se veut innovante en proposant un encadrement psychologique mené par Lyne Paradis, brillante diplômée en neurosciences de Columbia, avec pour finalité une réflexion possiblement curative par l’action sur le désir.

« Je ferai prendre conscience aux candidats que courir après la célébrité les empêche d’être heureux. Je leur apprendrai à apaiser leur désir, à développer d’autres buts. Le jeudi après chaque prime, j’animerai un débat sur la société médiatique, avec des psychologues. » (p.12)

Une telle initiative n’est pas sans susciter des polémiques : l’immondice du programme, le recours inutile à la psychologie… La méthode de Lyne Paradis provoque en particulier l’ire du Maître de la psychanalyse Gerhard Lebenstrie, pétri de la théorie lacanienne. Pour lui, vouloir annihiler le désir inhérent à la nature humaine est une utopie, un non-sens voire une hérésie.

« Mais cette haine du désir, en réalité, est aussi un désir : précisément un désir de non-désir. Donc une impossibilité logique. Paradis propose un système paradoxal qui ne se résoudra que dans son effondrement. » (p.436)

Deux théories, deux visions du désir et de sa manière de l’apprivoiser : tout le long du roman, la guerre fait rage entre la solaire Lyne et l’incarnation lebenstrienne d’une manière de penser sans doute / peut-être éculée (au lecteur de trancher). Chaque camp a ses propres recrues et pas des moindres : Lyne peut compter sur le soutien de son compagnon Alexandre Valère, à la tête de V19 et héritier d’un empire, tandis que Lebenstrie riposte avec son épouse, directrice de TF1, ainsi que de Fabien Bélanger, avocat star de Paris.

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Obsession Célébrité n’est pourtant que le point de départ de l’intrigue. En effet, la gagnante du jeu, Paloma, goutte à sa célébrité avec extase. Le feu est cependant de paille – ou presque – et très rapidement Paloma sombre dans une quête désastreuse et pathétique pour retrouver sa splendeur. Une quelconque ressemblance avec une certaine Loana ? Toute ressemblance avec des personnages existants serait fortuite ?!

« Paloma partageait ses journées entre son lit et la table de la cuisine, bourrée de Lexomil malgré sa récente surdose. Elle se faisait livrer des courses quotidiennement. Car sortir était un supplice : comme les fruits de Tantale, les affiches et écrans qui saturaient l’espace mental des Parisiens attisaient en permanence sa jalousie et sa soif de célébrité. » (p.92)

Lyne Paradis peut donc continuer à œuvrer pour lutter contre le désir : Paloma sera son nouveau programme télé en personne et les spectateurs pourront assister en direct aux multiples tentations mises en place pour titiller le désir de Paloma afin de mieux la soigner. Le succès est au rendez-vous et Lyne peut aller crescendo dans son expérimentation de l’anéantissement du désir. Pour ce faire, elle met au point, avec un collègue de Columbia, des neuroélectrodes crâniennes qui apaisent les désirs de chacun. Si l’idée laisse au début dubitatif, elle s’avère rapidement concluante : les neuroélectrodes envahissent peu à peu le quotidien des Parisiens. Le désir s’annihile… jusqu’à mourir ? Mais peut-on vivre libre de tout désir ?

« Un frisson de révolte la galvanisa : équipé de neurostimulateurs, l’homme nouveau s’émanciperait définitivement et déjouerait les manipulations des marques. De toutes les marques… » (p.232)


Nicolas Gaudemet propose une extraordinaire réflexion sur notre société du désir : nous sommes, depuis l’Antiquité, des êtres désirant(s), des êtres de désir(s). Nombre de philosophes ont proposé des techniques d’ascétisme. Au-delà du regard critique sur ce désir universel et atemporel, Nicolas Gaudemet nous propose deux choses. Tout d’abord, il envisage les deux théories intellectuelles d’analyse de l’âme – extrêmement bien fouillées, documentées – que sont la psychanalyse et les neurosciences en un débat houleux mais passionnant. Ensuite, l’auteur envisage dans son roman un futur proche les neuroélectrodes pour canaliser le désir : une utopie pas si délirante que cela si l’on considère qu’en 1948 un certain Orwell envisageait dans 1984 une société régie par Big Brother et ses caméras de surveillance pour régenter la manière de penser des individus. Dompter la pensée, dompter le désir : ne sommes-nous finalement pas dans une relecture critique pertinente et très 2.0 ?

« c’était le désir, exploité par la société médiatique, qui soumettait l’homme à la dictature du consumérisme et du paraître. L’espèce humaine méritait mieux. Lyne rêvait de la libérer du joug du désir – des souffrances qu’il inflige lorsque, insatisfait, il envahit l’esprit, quitte à se dresser contre la raison et la volonté. » (p.74)

Le roman propose une remise en question intéressante – voire édifiante – de nos désirs et de notre rapport aux médias : notre vie est plus que jamais saturée par la convoitise et le désir (Souchon n’est pas bien loin avec sa « Foule sentimentale ») . (trop) rares sont les ascètes. Nicolas Gaudemet nous invite à considérer d’un œil certainement critique le monde qui nous entoure et nous soumet à son bon vouloir, le joug de son désir.

« Les médias sont essentiels à la démocratie, mais ils sont aussi pathogènes. » (p.140)

C’est là un premier roman, mais quel roman ! Beaucoup de plaisir à enchaîner les pages, du fait d’une base narrative à la construction remarquable et au verbe brillant. Nicolas Gaudemet se lance de manière prometteuse sur la scène littéraire : il mérite, et nous le désirons, d’y demeurer !

La fin des idoles, Nicolas GAUDEMET, éditions TOHU-BOHU, 2018, 474 pages, 19€.

Retour sur le nouveau DICKER avec « La disparition de Stephanie Mailer » : un page-turner réussi ambiance « Petits meurtres entre amis »

Auréolé d’une réputation littéraire méritée, le nouveau Dicker était attendu avec une impatience non feinte, boostée – à juste titre – par un emplacement en tête de gondole depuis le mercredi 7 mars 2018. De fait, ce nouvel opus ne déçoit pas : un pur pageturner brillamment orchestré. Retour sur une lecture passionnée.

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Dans le roman La Disparition de Stephanie Mailer, on retrouve les thèmes de prédilection de Dicker, à savoir :

  • une intrigue localisée aux États-Unis, en particulier le Nord-Est avec New-York et les Hamptons
  • une / des enquête(s) policière(s)
  • l’écriture d’un roman dans le roman (cette si chère mise en abyme de Dicker)

Autant de constantes qui font que Dicker persiste et signe dans le choix de ses « ingrédients » pour une recette gagnante.


Un quadruple meurtre a eu lieu en 1994 à Orphéa, petite ville tranquille des Hamptons, le soir de l’inauguration du Festival de théâtre. A l’époque, l’affaire avait été assez rapidement résolue par deux policiers efficaces, Jesse Rosenberg et Derek Scott. Un succès professionnel au prix personnel sanglant…

Vingt ans après, alors que Jesse s’apprête à prendre sa retraite, la journaliste de l’Orphea Chronicle, Stephanie Meyer, lui suggère que le coupable du quadruple meurtre n’était pas le bon, et que l’évidence leur est passée sous le nez. Jesse décide d’accorder peu de crédit à ce message sibyllin jusqu’à ce que Stephanie disparaisse et que son corps soit retrouvé sans vie. Le meurtrier de 1994 serait-il encore en vie et aurait-il voulu faire taire Stephanie ? Jesse n’a plus de doute : accompagné de Derek et d’Anna, brillante policière locale d’Orphea, il faut rouvrir l’enquête.

Ainsi, le roman se veut comme une double enquête : la réouverture du dossier de 1994 au regard des événements de 2014 qui vont s’enchaîner.


Il est intéressant de noter que Dicker accorde une belle place à la création littéraire dans le roman :

  • les meurtres de 1994 et 2004 ont lieu lors du Festival du théâtre
  • on y trouve le personnage du directeur d’un magazine littéraire new-yorkais de renom
  • le personnage du critique littéraire Meta Ostrovski fait sourire quant à la profession : antipathique homme de lettres qui ne lit pas tous les textes qu’il critique mais qu’il descend pourtant en flèche ; fin analyste lorsqu’il indique qu’un critique littéraire ne peut être écrivain…
  • le processus d’élaboration d’une pièce, dans une entreprise de work-in-progress à l’œuvre dans le récit, est incarnée par le fantasque personnage de Kirk Harvey. Démiurge inquiétant et attachant, il donne à voir son art comme une « expérience »
  • le structure même du roman se donne à lire comme le compte-à-rebours de la pièce inaugurale d’Harvey en 2014, « scène » clé annoncée comme la révélation du meurtrier.
  • chaque « rôle » prend la parole, de chapitre en chapitre, multipliant les analepses explicatives de tel ou tel fait.

Bref, le roman de Dicker est une formidable création enchâssée dans laquelle les genres littéraires se côtoient pour questionner l’illusion : celle de l’art, celle de la création, celle du mensonge. Une mise en abyme revisitée ?

Il est en effet important de souligner que Joêl Dicker se fait assez fin observateur des « fantômes », « casseroles » et autres « cadavres » que chaque personnage cache dans le microcosme de la vie d’Orphea. Sans complaisance, Dicker revisite la thématique de « Petits meurtres entre amis ».

Pour conclure, Joël Dicker est une valeur littéraire sûre : la création qu’il propose est de grande qualité et les problématiques soulevées pertinentes. La puriste que je suis déplore les coquilles rencontrées à plusieurs reprises : petit bémol qui ne condamne en rien la littérarité du texte. Ce livre se dévore. Absolument. Totalement.

La Disparition de Stephanie Mailer, Joël DICKER, Éditions de Fallois, Paris, 2018, 635 pages, 23€. 

 

« Ceux d’ici », Jonathan DEE : un brillant roman sans complaisance de là-bas

Avec ce quatrième roman de Jonathan DEE (que je découvre honteusement SEULEMENT maintenant !), nous plongeons dans l’Amérique post-trauma du 11 septembre 2001, une Amérique dévastée et minée par ses théories du complot, que ce soit à l’échelle nationale comme à l’échelle locale. Bienvenue dans la bataille sociale d’un microcosme provincial face à l’hégémonie nationale.

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Le récit débute juste quelques heures après le 11 septembre 2001 à New-York. La narration est alors assumée par un personnage anonyme, détestable à souhait car injurieux et vulgaire envers toute personne rencontrée. On devine sans difficulté aucune le mec louche. Cet antipathique quidam rencontre dans le cabinet de son avocat Mark Firth, un provincial avec lequel il semble partager la même mauvaise expérience : tous deux ont été bernés par un pseudo conseiller en placements bancaires. Nous n’en saurons pas plus sur ce mystérieux personnage, mais tout au plus a-t-il le mérite de servir de tremplin pour cadrer le récit et l’un de ses personnages principaux, Mark.

L’intrigue (tout comme les riches et puissants habitants de Manhattan) se délocalise, après ce prologue qu’il convient de surmonter, de New-York à Howland, dans le Massachusetts, petite bourgade comme il en existe tant, secouée elle aussi par le 11 septembre.

Mark Firth, de retour de New York, est contacté, en tant qu’entrepreneur en bâtiment, par le riche Philip Hadi pour assurer un système d’alarme et de sécurité renforcé pour sa somptueuse maison secondaire, dans laquelle sa famille et lui vont maintenant vivre, pour plus de sécurité. Ramant pour joindre les deux bouts, Mark voit en Hadi un rêve de réussite : et si, pour s’en sortir, il fallait voir plus grand ? spéculer sur la crise en achetant des biens immobiliers à deux sous pour les revendre le double plus tard ? Et si Mark tentait l’aventure…

Hadi, présence discrète dans le roman, prend pourtant le poste de Premier Élu (équivalent du maire) de Howland : messie généreux pour les uns car il n’hésite pas à ponctionner dans ses deniers personnels pour assurer les taxes les plus basses possibles, menace autocratique et autoritaire pour les autres qui voient en lui l’abus du pouvoir lié à l’argent. Peut-on décemment « acheter » une localité et ses habitants ?

« Vous croyez peut-être que les gens qui en veulent à votre porte-feuille sont les indigents, les miséreux, les défavorisés, pas du tout. Ce sont toujours les puissants. Ce sont toujours ceux qui ont plus que vous – et leurs alliés, qu’ils appellent « la loi » ou le « gouvernement » – qui vous prennent ce qui vous appartient. » (p.372)

A travers cette bivalence de la perception du personnage de Hadi, deux clans vont s’opposer : ceux qui, comme Mark, vouent un culte au richissime mécène ; les autres comme Gerry, le frère de Mark, qui mènent une lutte obscure mais pour autant acharnée pour faire descendre de son socle l’intouchable Élu et ce qu’il représente.

Le génie de Jonathan DEE est de créer un microcosme dans lequel les personnages et leurs intrigues sont tous liés (Mark et son frère Gerry liés par leur partenariat professionnel d’achat et de revente, leur sœur Candace, Karen l’épouse de Mark, leur fille Haley, Barrett l’employé instable de Mark…). Tous sont en connexion et les enchaînements de l’un à l’autre sont d’une fluidité déconcertante. Faut-il rappeler sur ce point que Jonathan DEE enseigne le creative working à l’université de Columbia ?

Au-delà de ce merveilleux talent de conteur, DEE parvient à composer un récit dans lequel l’histoire de chacun est liée à l’Histoire politique et sociale d’un pays, ce qui occasionne une réflexion pertinente sur le pouvoir et l’affranchissement discutable des carcans qui, au delà d’instaurer un cadre rassurant de droits et de devoirs, emprisonnent les ambitieux de seconde zone.

De fait, Jonathan DEE donne à lire le côté le moins flatteur de ces petites gens qui luttent toutes pour survivre, qui se débattent pour avoir la tête hors de l’eau dans un monde en reconstruction.

« Comment en était-elle arrivée là ? Elle n’avait pas, comme sa sœur, déployé tous les efforts nécessaires pour partir : elle était restée, elle avait pris un travail qui la forçait à faire semblant de croire que les fils et les filles des gens qu’elle connaissait depuis son enfance avaient le désir d’être meilleurs que leurs parents. Ses vies non vécues, tous les cadavres des possibles, la hantaient. Peu importait sous quelle forme. Rien dans sa vie ne serait plus qualifiée de temporaire, de provisoire, d’expérimental. C’était fini. » (p.238)

Les « riches » ne sont que fugace apparition dans le récit : Hadi repart aussi discrètement qu’il était arrivé à Howland, entourant son passage de mystère. Aussi fugace est l’impression de réussite de tous les personnages du récit. L’espoir est-il encore permis ?

« La ville commençait à changer […]. Il suffisait de voir l’allure des gens. Ceux-ci cherchaient à attirer en priorité les grosses fortunes, et ensuite, une fois installés, ils les trouvaient insupportables. Les riches venaient chercher ici une atmosphère bucolique dont ils semblaient aussitôt vouloir se protéger, en érigeant un mur pour les isoler de ce qu’ils étaient supposés apprécier ou adopter. Ces sentiments avaient toujours existé, mais on aurait dit qu’ils remontaient à la surface. » (p.287)

Formidable page-turner de qualité qui dissèque la société américaine, le roman de Jonathan DEE est tout simplement addictif !

Ceux d’ici, Jonathan DEE, traduit de l’anglais (États-Unis) par Élisabeth Peellaert, éd. PLON, coll. Feux croisés, 2018, 410 pages, 21.90€.

 

 

 

« Ô Pulchérie » : un conte moderne fantaisiste à croquer !

Imaginez un couple adopté par tout un petit village parce que la dextérité culinaire de Monsieur ressuscite la vie de Saint Eloi et la descendance de Madame régénère la population vieillissante du bourg : c’est ce qu’imagine avec une fantaisie délicieuse Nathalie Sauvagnac dans son roman Ô Pulchérie.

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Norbert et Sylviane arrivent à Saint Eloi – un village que l’on devine aisément du Nord – parce que la grand-mère de Sylviane, « la Morte », vient de passer de vie à trépas. Au cours d’une pause entre deux condoléances, Norbert se met à préparer un petit en-cas : les effluves qui s’en échappent ravissent d’extase les habitants du village. C’est décidé : le couple ne doit plus repartir !

Pour cimenter leur installation, la très languide et cornélienne Sylviane conçoit coup sur coup quatre enfants, dont l’éducation va revenir à la population de Saint Eloi : voyez là une offrande humaine des plus insolites. Ainsi, Pulchérie, Martian, Nicomède et Albiane deviennent successivement les emblèmes humains du village, constamment contentés, jamais frustrés, perpétuellement adoubés par la considération populaire.

Le microcosme familial, soigneusement décrit, tourne néanmoins volontiers autour de la belle Pulchérie, figure fascinante, louve lascive qui laisse une empreinte permanente malgré la fugacité de ses apparitions.

« La musique soulignait à qui voulait l’entendre, et Pulchérie voulait l’entendre, que ces frêles jeunes filles étaient des reines, des stars, marchant sur un parterre d’hommes courbés vers le mystère infini de la culotte féminine.

Elle serait la reine. Celle qui fait chuchoter les femmes et se taire les hommes. » (p.25)

Nous suivons sur plusieurs années la famille Lecoeur jusqu’au jour où, lors de la finale de majorettes, la confiance de Pulchérie est ébranlée par un incident inimaginable : l’équilibre de la famille et du village peut-il survivre à pareil coup du sort ?

Ce récit est pétri d’une folle fantaisie à laquelle on croit, malgré des invraisemblances que l’on accepte volontiers, telles une enfant parler avec sa grand-mère défunte au cours de célébrations mystiques, la dite Morte parler hors de son cadre fixé au mur, Martian devenir brutalement aveugle à une terrible annonce… C’est que ce roman réutilise avec intelligence plusieurs ingrédients de contes pour en livrer une version moderne, fraîche et littérairement convaincante : l’abandon des parents et les enfants livrés à eux-mêmes, la figure de Rodolphe en prince, la population du village transformée en autant de bonnes fées sur le berceau d’une Aurore du bâton..

Je note que l’écriture de Nathalie Sauvagnac est très visuelle : le phrasé y est sans fioriture et donc très efficace. Le récit demeure une belle trouvaille de par sa grande inventivité, laquelle auréole chaque personnage de papier.

A découvrir sans tarder pour un plaisir réjouissant !

Ô Pulchérie, Nathalie SAUVAGNAC, éd. Denoël, 2018, 158 pages, 17 €.

Roman gracieusement envoyé par le service de presse des éditions Denoël.

« L’Âge de raison », Jami Attenberg : une remise en question opportune des crises existentielles d’une vie

Andrea est une jeune femme juive qui vit à New-York. La trentaine puis la quarantaine assumée, elle revendique un mode de vie qui ne souffre les diktats : de fait, elle enchaîne les coups d’un soir sans chercher le grand amour, ne conçoit pas la maternité mais plutôt un bon verre de vin dès que l’occasion se présente, s’attèle consciencieusement à un job dans la pub qui ne la satisfaisait pas mais du moins pourvoit à ses finances. Andrea serait-elle une adolescente peinant à devenir adulte ?

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Cette singularité revendiquée cache cependant des blessures que l’on découvre progressivement : la rancune envers une mère à la fois détestée et adorée qui, pour faire bouillir la marmite une fois le père d’Andréa mort d’overdose, se livra à des « dîners » avec des messieurs lors desquels Andréa serait bien passée pour l’ultime confiserie ; le volte-face de Felicia, l’artiste-muse pour laquelle Andrea devient l’assistante, et qui annihile toute vocation et persévérance d’Andrea dans la peinture ; les amants d’un soir et de passage qui ne donnent qu’une satisfaction éphémère avant de disparaître…

Les personnages qui gravitent autour d’Andrea donnent aux chapitres leur prénom comme autant d’instantanés dans le déroulement de la vie de notre héroïne. Notons d’ailleurs au passage la singularité du premier chapitre dans lequel un « tu » présente Andréa, avant de lui laisser assumer le « je » de la narration. Celle-ci est doublement originale, d’une part par la mise en forme théâtrale des dialogues (Moi / Elle ; Moi / Lui), d’autre part par la structure chronologique qui fait alterner l’avancée dans le temps d’Andrea au fur et à mesure de ses différents âges et les flash-back qui reviennent sur des moments clés.

Alors, quid de cet âge de raison ? La galerie des personnages autour d’Andrea est-elle un faire-valoir de ce qu’être adulte devrait être : avoir un enfant comme son frère ou son amie Indigo ? se marier ? Mais lorsque aucune de ses perspectives ne se révèlent être une garantie à une crise – de couple, professionnelle ou existentielle – , la raison et la sagesse se révèlent alors très relatifs, qu’importe l’âge et la maturité. Les apparences sont parfois trompeuses…

« Autour de toi, certaines personnes évoluent avec une aisance confondante. Rien ne semble leur poser problème : ni réussir leur vie professionnelle ni acheter un appartement ni déménager ni s’installer dans une autre ville ni tomber amoureux ni se marier ni accoler leur patronyme à celui d’un autre ni adopter un chat trouvé ni même, finalement, avoir des enfants, puis consigner le tout sur Internet à grand renfort de détails. Oui, vraiment, ils franchissent ces étapes avec aisance. Leurs vies sont construites comme des immeubles, chaque brique, précieuse mais totalement convenue, venant s’ajouter peu à peu à l’édifice qui se dresse sous tes yeux. » (p.10)

Dans tous les cas, Jami Attenberg confirme avec « raison » son talent absolu pour conter la vie d’êtres de papier singuliers et attachants, elle que j’avais découvert en 2014 avec La Famille Middlestein.

L’Âge de raison, Jami ATTENBERG, traduit de l’anglais (États-Unis) par Karine Reignier-Guerre, éd. Les Escales, 2018, 216 pages, 19.90€.

« Une vie comme les autres » H. Yanagihara : une belle leçon d’existence où les mots questionnent les maux

Les premières de couverture n’attirent en général guère mon attention, car trop souvent elles ne présentent qu’un lien indirect avec l’enjeu du roman. Or, lorsque j’ai saisi pour la première fois le roman d’Hanya Yanagihara, Une vie comme les autres, le visage masculin empreint de souffrance qui me faisait face m’a interpellée : quelle pouvait être cette douleur que l’on devinait contenue ? Quel personnage du roman pouvait souffrir et se sentir différent des autres, tout justement ? Je n’allais pas tarder à trouver les réponses à mes questions…

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Nous découvrons, à l’aube de leurs vingt ans, quatre amis vivant tous à New-York : Willem le futur acteur à succès, Malcom l’architecte, JB l’artiste génial et enfin Jude, le redoutable avocat. Le roman suit le quatuor sur plusieurs décennies : leurs liens de se faire, de se défaire, de se refaire…

L’ami que l’on pourrait qualifier de « névralgique » est Jude, le plus discret et le plus mystérieux de tous. En effet, le récit a tôt fait de faire le tour des « vies » de Malcom, de Willem et de JB, y revenant à l’envi pour expliquer telle ou telle ellipse temporelle (notons au passage la dextérité à multiplier les bouleversements chronologiques, en particulier les retours en arrière). Les trois hommes gravitent – avec plus ou moins d’intensité – autour de Jude. On a tôt fait de deviner concernant ce dernier qu’il est un être hanté par un passé que l’on devine sordide, et que la souffrance de son corps traduit la souffrance d’une âme malmenée par la vie : Jude peut-il prétendre avoir une vie comme les autres ?

« 

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(p.444) »

On ose espérer, ponctuellement, la révélation de ce passé traumatique qui expliquerait pourquoi Jude est si fuyant et si méfiant. Mais il faut attendre, se contenter de quelques indices qui n’arrivent qu’une centaine de pages les unes après les autres. Alors, puisque les mots ne peuvent apaiser les maux de l’âme, Jude inflige du mal à son corps, encore et encore, jusqu’à la limite de la vie.

Le titre original de l’œuvre est « A little life » : une fois le roman achevé, on ne peut que sourire d’une telle ironie. En effet, Hanya Yanagihara donne une épaisseur narrative incroyable à cette histoire d’amitié dans laquelle les personnages semblent, malgré tout, avoir une vie extraordinaire : parce que riche des expériences – bonnes ou mauvaises – qui enrichissent et grandissent, quoi qu’il arrive.

« Tu aimes nager. Tu aimes pâtisser. Tu aimes cuisiner. Tu aimes lire. Tu as une voix magnifique, même si tu ne chantes plus jamais. Tu es un excellent pianiste. Tu es collectionneur d’oeuvres d’art. Tu m’écris de charmants messages quand je suis parti. Tu es patient. Tu es généreux. Tu es la personne la plus à l’écoute que je connaisse. Tu es la personne la plus intelligente que je connaisse, dans tous les sens du terme. Tu es la personne la plus courageuse que je connaisse, dans tous les sens du terme.

[…]

Tu as été horriblement traité. Tu t’en es sorti. Tu as toujours été toi. » (p.686)

Une ode à l’amitié, à la persévérance, à la confiance en la bonté humaine : Une vie comme les autres, malgré les larmes que ce récit superbe nous tire, nous livre une belle leçon de vie.

Une vie comme les autres, Hanya YANAGIHARA, traduit de l’anglais par Emmanuelle Ertel, éd. Buchet-Chastel, 2018, 813 pages, 24 €.