« L’Aventuriste », J. Bradford Hipps : une quête rédemptrice professionnelle et personnelle du quotidien américain

« Ma petite entreprise ne connaît pas la crise »… Telle pourrait être l’accroche « dutronienne » à ce joli premier roman de l’Américain J. Bradford Hipps paru début 2018 aux éditions Belfond. Sauf que la crise, l’entreprise Cyber Systems (spécialisée dans les « logiciels de sécurité internet » p.15) dans laquelle travaille  le personnage principal, Henry Hurt, la connaît.

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Directeur du département Ingénierie, Henry Hurt est un employé modèle de 34 ans qui bénéficie du soutien bienveillant de son supérieur hiérarchique, Keith. Cependant, Cyber Systems vit des jours troubles : l’entreprise dispose d’un trimestre pour vendre 4 millions de dollars à quelques clients répartis aux quatre coins des USA.

Le premier rendez-vous auquel Henry se joint pour seconder Barry, le responsable des ventes, est une catastrophe : spectateur impuissant d’un carnage professionnel en règle, Henry ne peut que confirmer le désastre à Keith. Barry est limogé, remplacé par Ian, un requin aux dents longues.  L’équipe redéfinie, la conquête des marchés peut continuer. Mais peut-on éviter une erreur fatale de se reproduire ?

L’Aventuriste est une plongée on-ne-peut-plus réaliste au cœur du mécanisme d’une entreprise, prête à tout pour faire du chiffre : les us-et-coutumes professionnels sont découpés au scalpel pour mieux suggérer que l’intérêt commun prévaut sur l’intérêt personnel (le chapitre 2 de la partie « février » est terrible : une employée condamnée par un cancer se transforme en faire-valoir idéal pour mieux dédramatiser le renvoi de Barry). Il est évident que le regard acéré de l’auteur sur les mécanismes bien rodés du discours d’entreprise teinte ce roman d’une dimension documentaire édifiante par le questionnement déontologique qu’elle pose.

« Ce qui me motive, c’est le confort apporté par l’argent, oui, et aussi de faire partie de cette communauté de gens brillants et pour la plupart efficaces ; le sentiment d’appartenance que l’on éprouve au sein d’une bonne équipe. […] Mes héros sont banals : de bons managers, de bons propriétaires et de bons contribuables. » (p.15)

Le récit ne se limite cependant pas à une immersion au cœur d’une entreprise américaine lambda. Il s’agit aussi de la destinée d’Henry Hurt, un célibataire trentenaire sans histoire et sans caractéristiques insolites : il louche avec convoitise mais retenue sur sa jolie collègue mariée, Jane ; il honore de visites ponctuelles à Minneapolis sa sœur Gretchen et son père, atteint de la maladie d’Alzheimer.

Ce qui est déroutant, avec ce roman, c’est qu’il ne se passe pas grand chose en terme d’action. Et pourtant, on avance. Ou plutôt, on « glisse » : en effet, l’écriture de J. Bradford Hipps est remarquable en ce sens où elle donne l’impression que la voix narrative d’Henry vole à la surface des événements tout comme il « vole » d’un rendez-vous professionnel à l’autre. Henry semble spectateur de cette vie de marionnettes d’entreprise, tout comme il semble entretenir une distance pudique avec les siens. Mécanisme de protection  inhérent au deuil non achevé de sa mère ?

« Quand tout semble ligué contre vous, revenir aux fondamentaux. C’est parfois la solution. Descendre jusqu’au plus profond, un univers de non-choses, et recommencer. Ne jamais considérer les choses comme acquises. Ni le travail, ni Jane, ni le père, ni le père ni la sœur, ni le lit ni la maison, ni la ville ni le pays, ni le moindre élément naturel ou tout ce que l’on voit ou entend ou touche – pas même soi-même. On m’a raconté une histoire et j’y ai cru. On m’a arnaqué depuis le début.

Mais. Comment être déçu à moins d’exister pour connaître pareille déception ? C’est un trou noir dans lequel je glisse. Cela me convient, je m’en accommode. Cogito, ergo sum. C’est mieux que n’importe quelle prière. » (p.167)

Cette fugacité, cette distance se ressent dans l’écriture : le lecteur a une impression d’un entre-deux constant dans lequel le pragmatisme du quotidien côtoie la poésie de l’ailleurs suggérée par les paysages du Sud américain.

« Mais la tristesse : la joie ne pourrait exister sans elle, si étrange que ce soit. Je n’ai jamais connu que des joies frelatées, qui portaient en elles les germes de leur propre fin. D’ailleurs, le ciel n’est-il pas déjà en train de rougir à l’ouest ? C’est l’hiver qui nous attend. Je convoque une vision de fin de parcours, une grande prairie oubliée, au cœur du pays, où la lune est partout et où la neige ensevelit les arcs des Indiens et les squelettes des pionniers. […] Ce genre d’endroits recèle tous les fantômes qu’on a chez soi, mais sans le confort. Ils convoquent des souvenirs d’une étrange qualité, plus profonds que le mal du pays, une sorte de muscle mémoriel de ce lointain instant où le corps s’est éveillé à son malheur, arrimé au temps, l’esprit placardisé, et où l’horloge s’est mise en branle – l’horreur si ce n’était le désir qui l’accompagne, la grâce qui le sauve : la conscience qu’avec le mouvement des aiguilles commencent à se dessiner les possibles. » (p.275)

L’Aventuriste est un beau récit par cette aventure littéraire qu’il propose avec une dextérité narrative et une emphase tout en retenue.

L’Aventuriste, J. Bradford HIPPS, traduit de l’américain par Jérôme Schmidt, éditions Belfond, 2018, 343 pages, 21€.

Roman gracieusement envoyé par le service presse des éditions Belfond.

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« La guerre des mères », Kaui Hart Hemmings : des hostilités maternelles tendres, critiques et drolatiques !

Mele Bart est une mère célibataire d’une trentaine d’années. Elle élève seule sa fille de trois ans, Ellie, depuis que le père de la petite, Bobby, l’a plaquée le jour où elle lui a annoncé qu’elle était enceinte, lui révélant qu’il était fiancé à une productrice de fromages.

Mele élève donc de son mieux Ellie. Pour sortir de sa solitude de maman célibataire, elle rejoint le CMSF : le Club des Mamans de San Francisco. Cependant, il lui est difficile de trouver sa place dans cet univers où les apparences de la maternité parfaite sont essentielles. Difficile de ne pas être jugée sur son appartenance sociale. Le microcosme de ses mamans au top rappelle à bien des égards les enjeux relationnels adolescents : à quel groupe s’affilier ? comment faire pour être avec LE groupe ? quels codes faut-il maîtriser pour être acceptée ?

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Heureusement, Mele trouve un groupe de parents avec lesquels elle lie une véritable amitié. Ainsi, chacun se confie à elle sur les tracas de sa vie : l’un à propos de son couple à la dérive du fait de l’épouse adultère, l’autre de son mari absent, une autre encore de son fils de trois ans totalement dépendant et assisté. Chacun de ces récits inspire à Mele une recette, qu’elle concocte, telle une dédicace, à l’aide des ingrédients de la vie de chacun.

« Est-ce que j’apprécie les amis que j’ai maintenant ? De tout mon cœur. L’amitié est censée vous rendre plus fort, et non vous diminuer. Maintenant que je suis mère, mes relations amicales évolueront sans doute au fur et à mesure que ma fille grandira. Ce sont les enfants qui créent notre entourage. Pour le moment, j’ai Georgia, Barrett, Annie et Henry, c’est ma bande, et je ne sais pas ce que je ferais sans eux. » (p.198-199)

« C’était étrange de se dire que je connaissais les histoires qui se cachaient derrière chaque plat ; les autres ne connaissaient que la leur, et seulement leur version. » (p.290)

De fait, Mele adore cuisiner : c’est pour cela qu’elle a décidé de se porter candidate au concours de recettes culinaires organisé par le CMSF. Pour cela, elle doit aussi répondre à un certain nombre de questions afin de motiver l’originalité de sa participation. C’est alors l’occasion pour Mele de livrer sa vie, ses déboires, ses espoirs.

Le récit de Kaui Hart Hemmings est original car il alterne entre deux voix narratives : le questionnaire du concours est évoqué à la première personne, celle de Mele ; les récits des uns et des autres sont assumés par une autre voix, à la troisième personne. Ainsi, il est intéressant d’observer ce double mouvement qui permet de passer du personnage principal – Mele – à ses comparses. La multiplication de ces récits nous fait réfléchir à autant de parentalités possibles, à autant de regards critiques possibles. Une chose est sûre – et elle dépasse les apparences d’une pseudo-perfection maternelle de façade critiquée avec justesse dans le roman : le bon parent est celui qui essaie de faire de son mieux, qu’importe ses imperfections, du moment qu’il s’accomplisse en tant qu’un tout (parent – amant(e) – ami(e) – époux/se).

Le roman de Kaui Hart Hemmings est délicieusement frais : on rit et on savoure les anecdotes les plus outrancières (mais indubitablement avérées), on se délecte de la critique éducative incisive. A déguster, que l’on soit mère… ou pas !

La Guerre des mères, Kaui Hart HEMMINGS, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Mélanie Trapateau, éd. Denoël, 2018, 310 pages, 20€.

Roman gracieusement reçu du service de presse des éditions Denoël.

« En mère » et contre tous : Linea Nigra, Sophie Adriansen

Concevoir. Devenir mère. Enfanter.

A plus de trente ans, alors qu’elle avait échoué à cet exercice de l’enfantement avec son précédent compagnon, Stéphanie rencontre Luc. Les tergiversations initiales laissent bientôt place à l’évidence : c’est avec cet homme, sa moitié, qu’elle aura un enfant.

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Débute alors le parcours de mère de Stéphanie. Ou plutôt de la femme devenant mère : de la rencontre à la naissance, en passant par les rendez-vous imposés et les considérations existentielles, Stéphanie fait de ce périple un fécond récit.

« Je suis une plage qui attend la prochaine vague, avant d’être mère je suis la mer qui avance et recule, je suis à moi seule le roulis, je suis la houle, je suis les eaux et je suis les flots sur lesquels un bateau gouverné par un matelot prénommé Ulysse s’apprête à terminer son beau voyage. L’odyssée de la vie. » (p.242)

L’originalité du roman est le découpage en courts chapitres (pas plus de deux pages) qui fonctionnent par séquences : alternent ainsi le « maintenant » de Stéphanie, la « légende » de la genèse amoureuse avec Luc, les remarques bien senties d’« une amie », les « croyances » ancestrales ou encore « les femmes » aux propos plus généralistes. C’est là une manière judicieuse de suivre un parcours de vie (plus que jamais, le fait de « donner la vie » justifie l’expression précédente) en regard de ce qui est institutionnalisé. Et c’est à cet égard que le roman de Sophie Adriansen est remarquable, car il questionne la manière de donner la vie, en France et dans le monde : quelle place réelle est accordée à la femme ? à sa souffrance ? à ses désirs ? Plus que jamais, le récit plaide pour le libre droit de disposer de son corps, encore plus particulièrement lorsque celui-ci est double.

« Un autre corps dans mon corps ? Un autre être dans mon être. De la chair dans ma chair. Comment admettre une telle prouesse ? Comment intégrer ce qui est à ce point stupéfiant ? » (p.199)

A la fois récit de vie et réflexion sur un principe originel (« Depuis que le monde est monde, les femmes enfantent… »), Linea Nigra est un roman à découvrir, que l’on soit mère (ou pas), femme (surtout) et père (en devenir).

Linea Nigra, Sophie Adriansen, Fleuve éditions, 2017, 493 pages, 19.90 €.

 

« Mrs Bridge » : une desperate housewife des années 30 selon Evan S. Connell

Une immersion dans le charme désuet du savoir-vivre bourgeois américain dans les années 30 et 40 : c’est ainsi que l’on peut considérer le second roman de Evan S. Connell, à lire en premier dans le diptyque Mr. Bridge / Mrs Bridge.

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India Bridge est mariée très jeune à un avocat prometteur. Mr. Bridge consacre sa vie à son travail, commençant tôt et rentrant tard, afin d’offrir à sa femme et à sa famille un cocon luxueux et loin des préoccupations matérielles. Les Bridge ont trois enfants : Ruth, Carolyn et Douglas. Ils disposent d’un confort certain pour l’époque : domestique, jardinier… Bien évidemment, Mr. et Mrs Bridge font partie du Country Club et ne fraient qu’avec les membres de leur classe sociale.

Seulement, cette cage dorée n’est pas gage de bonheur : Ruth, l’aînée, se dépêche de filer à New-York pour y mener une vie libérée et bohème ; Douglas s’enrôle lors de l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre Mondiale. Quant à Mrs Bridge… Chaque journée est à occuper, et trop souvent le sentiment de vacuité l’envahit. L’argent ne fait pas le bonheur, indéniablement…

Ruth était repartie, Carolyn venait de temps en temps pour le week-end, Mr. Bridge continuait de passer de longues heures au bureau, Douglas ne paraissait qu’aux repas et Mrs. Bridge trouvait les journées interminables. Jamais les jours ne lui avaient paru aussi longs depuis les heures infinies de son enfance. Triste et solitaire, elle passait son temps à chercher comment s’occuper. Certains matins, elle restait au lit jusqu’à midi, craignant de se lever parce qu’elle n’avait rien à faire. (p.258)

C’est tout le paradoxe de cette vie brillamment narrée par Evan S. Connell : Mrs Bridge dispose de tout ce dont elle peut rêver, cultive un savoir-vivre et un savoir-être mondain des plus distingués et délicieux. Mais sous ce vernis, un grand vide qui laisse suggérer le désarroi…

Les promesses du passé avaient été tenues, elle avait trois beaux enfants, son mari avait merveilleusement réussi, mais elle se sentait lasse, malade. Elle avait besoin d’aide. (p.275)

Le fait de dépeindre une desperate housewife des années 30-40 en 1959 est certainement novateur. De plus, on sera sensible au regard critique porté sur cette middle-class aisée soucieuse des apparences. On citera le premier exemple des matinées de charité auxquelles assistent Mrs Bridge et ses amies… en ayant soin de prendre des gants avant de manipuler les vêtements des pauvres. Or encore ce second exemple lors duquel Mrs Bridge éloigne à dessein Alice Jones, enfant noire de son jardinier, de Carolyn.

En 117 courts chapitres, comme autant d’instantanés de vie, Evan S. Connell suggère plaisamment l’étouffement et l’étiolement progressif d’une bourgeoise, prisonnière de son confort.

Mrs Bridge, Evan S. CONNELL, éditions Belfond et 10/18, 2016, 310 pages.

 

 

Les blondes vous faisaient rire ? Elles vont vous glacer avec Emily Schultz…

Étrange récit que Les Blondes, à la fois attachant et glaçant…

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Nous suivons la jeune Hazel Hayes, étudiante originaire de Toronto qui part à New-York pour y rédiger sa thèse, après une brève liaison avec Karl, son directeur de thèse marié. Brève, mais suffisante pour qu’Hazel se retrouve enceinte.

C’est là le début des « péripéties » d’Hazel : gardera-t-elle l’enfant ou non ? L’annoncera-t-elle tout de même à Karl ? On remonte ainsi, d’une manière subtile, l’histoire d’Hazel pour mieux comprendre le point de départ du récit. Par conséquent, le lecteur se dit que ce récit s’annonce absolument réaliste.

Mais quid des blondes du titre ? Il faut attendre une cinquantaine de pages pour que de ce cadre strict de cette petite vie somme toute banale surgisse l’improbable hautement terrifiant : une peste blonde déferle et ravage soudainement le monde entier. En effet, les femmes blondes contractent les mêmes symptômes que la rage et elles commettent alors des actes conférant à la folie meurtrière. Une psychose naît : les femmes se rasent, on évite les blondes, que l’on met en quarantaine, jusqu’à ce qu’elles s’entretuent même entre elles…

Le choc a ébranlé la paroi. L’agresseuse a été propulsée plusieurs fois de suite contre le panneau par l’agente de sécurité. Un air dément s’est dessiné sur le visage de la blonde, écrasé contre le plexiglas, y laissant des traces de rouge à lèvres rose et de fond de teint poudreux. […]

Fébrile, la blonde nous a regardées droit dans les yeux et tout est devenu flou autour de moi. De ses narines et de sa bouche émanait un souffle qui couvrait le panneau transparent de buée et de postillons. (p.148)

La seule solution est alors de fuir : Hazel entreprend de quitter New-York et de rejoindre la Canada. Mais la fuite s’annonce difficile dès lors que des mesures de confinement la retardent.

Contre toute attente, Hazel devra sa survie à une seule personne, une seule femme, pour le moins inattendue.

Les Blondes est écrit avec fluidité, en alternant entre les pérégrinations d’Hazel et les ravages blonds mondiaux. Cependant, après avoir dévoré les cent premières pages, mon enthousiasme est progressivement tombé : on a en tête la quête d’Hazel, mais certaines répétitions se font ponctuellement sentir. Rien de bien grave : cela reste un récit à découvrir, par curiosité. Je vous le promets : autant j’ai toujours ri avec les BD des Blondes, autant je considère différemment la population aux cheveux clairs autour de moi maintenant !

Les Blondes, Emily SCHULTZ, 2014 pour la publication en France, éditions 10/18, 426 pages, 8.40€.

 

 

 

Pierre Léauté : un écrivain confirmé

Découvrir de nouveaux auteurs, « locaux » qui plus est, est l’un des plaisirs des lecteurs assidus. J’ai découvert Pierre Léauté en 2016, avec son drôlissime Mort aux grands !, qui déjà annonçait une plume de qualité et une originalité réjouissante. Son deuxième titre, Les Temps assassins (Rouge vertical), confirme définitivement que Pierre Léauté est un auteur à suivre.

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L’histoire commence en 1620 : Charlotte Backson est la fille d’une catholique française convertie au protestantisme par le mariage conclu avec son époux anglais. Mais l’union est un échec : Charlotte revient en France avec sa mère, et est placée chez les sœurs afin de devenir une nonne. Cependant, Charlotte ne goûte guère à cette perspective sacerdotale : il faut qu’elle fuit cette vie qui lui est destinée. Commencent alors ruses et fourberies, dont les hommes sont ses victimes : elle défroque littéralement ainsi un homme d’église. Néanmoins, elle est punie de son crime et marquée à l’épaule du sceau de l’infamie. Charlotte s’emploie alors à cacher cela à celui qui est devenu son époux. Las ! La tromperie est découverte, et Charlotte condamnée à être tuée.

Et le lecteur d’entrer dans un univers dystopique : en effet, Charlotte « ressuscite » littéralement et est amenée à revivre une deuxième vie. Elle devient une « nouvelle-née », une éternelle condamnée à ne jamais mourir (ou presque) et à avancer dans l’Histoire. Ainsi, nous passons du XVIIe siècle au Versailles de 1791 et jusqu’aux années 30. Charlotte rencontre Abby Fierce, une éternelle elle aussi qui l’initie à cette « vie » perpétuelle

Cette errance n’est aucunement exempte de péripéties : ainsi, les deux femmes doivent éviter les Bellatores, porteurs de la seule mort possible des Eternels ; Analekta, « la plus grande bibliothèque que les mondes ont jamais connue« , « Une école. Une arène. Une prison« , où les « professeurs sont des tyrans » et dont les « livres contiennent les plus mauvais préceptes qui soient« , est la toile de fond mystérieuse, à la fois attirante et dangereuse ; enfin, pour ne rien arranger, Charlotte tombe amoureuse d’un mortel, Edmond.

Face à un foisonnement narratif tel, je ne peux que m’enthousiasmer, et ce pour plusieurs raisons. Vous me permettrez (une fois n’est pas coutume), de lister les qualités indéniables de ce récit, sorte de check-list d’un écrivain confirmé :

  • On retrouve avec Charlotte l’influence des héroïnes des romans du XVIIIe siècle portés par des auteurs illustres tels Defoe avec sa Lady Roxana, l’Abbé Prévost et cette attachante Manon Lescaut, Marivaux et sa belle Marianne. Ainsi, nous avons une héroïne, une intrigante qui ne cesse d’user de ses ruses pour avancer dans le monde, si-possible le plus riche possible.
  • L’uchronie du récit est une jolie démonstration des connaissances historiques de Pierre Léauté (ce dernier étant professeur d’histoire-géographie, nous ne pouvions qu’être rassurés !) : une érudition évidente, avec cette qualité fort appréciable d’éviter toute pédanterie livresque. Charlotte avance dans l’Histoire, et son lecteur, conquis, avec.
  • J’ai particulièrement savouré les titres des chapitres, beaucoup étant en latin : jolie trouvaille littéraire, une singularité narrative intéressante.
  • L’originalité du récit est évidente : Pierre Léauté évite tous les clichés possibles d’une héroïne poursuivie par ses / des démons. Rien que pour cela, merci !
  • Enfin, je ne peux que saluer la qualité de l’écriture de Pierre Léauté : les phrases sont fort bien tournées, lexicalement riches et bien troussées. Quel plaisir devant une telle qualité narrative ! De fait, les pages défilent, portées par une réelle limpidité du style.

 

Par conséquent, découvrez, si cela n’est pas déjà fait, cet écrivain au talent confirmé : Pierre Léauté ou l’affirmation d’un grand !

Les Temps assassins (Rouge vertical), Pierre Léauté, éd. Le Peuple de Mü, 2016, 383 pages, 25€.

Les liaisons connectées : la perversité 2.0

Partir du classique des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos pour en proposer une réécriture 2.0 est un pari que Sandra Lucbert réussit avec brio dans son roman La Toile, publié chez Gallimard.

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Dans ce roman virtuellement épistolaire (les emails et le réseau social Medium en avatar de Facebook sont les pendants très modernes de la plume d’oie), on retrouve Valmont et la marquise de Merteuil en les personnages de Guillaume Thévenin et d’Agathe Denner, duo diabolique à la tête de l’entreprise Line Up. Bourreaux de travail et experts de la manipulation tant humaine que virtuelle, ils dynamitent pour leurs besoins personnels et professionnels les couples établis et les liaisons potentielles. Une perversion assumée, cadre de fond idéal pour scruter la légitimité de leur « toile ». Mais même les fils les plus solides peuvent se décrocher…

Ce roman s’est avéré très rapidement addictif car sa structure est progressive, ce qui permet d’instaurer un cadre narratif solide dès le départ. Je ne cache pas que certains passages sur la politique informatique et les enjeux du virtuel à l’échelle mondiale étaient plus ardus, mais cela révèle le très bon travail de documentation maîtrisé de Sandra Lucbert.

La Toile est un récit à découvrir absolument : le palimpseste de Sandra Lucbert est légitime et réussi !

La Toile, Sandra Lucbert, éditions Gallimard, 2017, 470 pages, 23.50 €.