« En mère » et contre tous : Linea Nigra, Sophie Adriansen

Concevoir. Devenir mère. Enfanter.

A plus de trente ans, alors qu’elle avait échoué à cet exercice de l’enfantement avec son précédent compagnon, Stéphanie rencontre Luc. Les tergiversations initiales laissent bientôt place à l’évidence : c’est avec cet homme, sa moitié, qu’elle aura un enfant.

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Débute alors le parcours de mère de Stéphanie. Ou plutôt de la femme devenant mère : de la rencontre à la naissance, en passant par les rendez-vous imposés et les considérations existentielles, Stéphanie fait de ce périple un fécond récit.

« Je suis une plage qui attend la prochaine vague, avant d’être mère je suis la mer qui avance et recule, je suis à moi seule le roulis, je suis la houle, je suis les eaux et je suis les flots sur lesquels un bateau gouverné par un matelot prénommé Ulysse s’apprête à terminer son beau voyage. L’odyssée de la vie. » (p.242)

L’originalité du roman est le découpage en courts chapitres (pas plus de deux pages) qui fonctionnent par séquences : alternent ainsi le « maintenant » de Stéphanie, la « légende » de la genèse amoureuse avec Luc, les remarques bien senties d’« une amie », les « croyances » ancestrales ou encore « les femmes » aux propos plus généralistes. C’est là une manière judicieuse de suivre un parcours de vie (plus que jamais, le fait de « donner la vie » justifie l’expression précédente) en regard de ce qui est institutionnalisé. Et c’est à cet égard que le roman de Sophie Adriansen est remarquable, car il questionne la manière de donner la vie, en France et dans le monde : quelle place réelle est accordée à la femme ? à sa souffrance ? à ses désirs ? Plus que jamais, le récit plaide pour le libre droit de disposer de son corps, encore plus particulièrement lorsque celui-ci est double.

« Un autre corps dans mon corps ? Un autre être dans mon être. De la chair dans ma chair. Comment admettre une telle prouesse ? Comment intégrer ce qui est à ce point stupéfiant ? » (p.199)

A la fois récit de vie et réflexion sur un principe originel (« Depuis que le monde est monde, les femmes enfantent… »), Linea Nigra est un roman à découvrir, que l’on soit mère (ou pas), femme (surtout) et père (en devenir).

Linea Nigra, Sophie Adriansen, Fleuve éditions, 2017, 493 pages, 19.90 €.

 

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« Mrs Bridge » : une desperate housewife des années 30 selon Evan S. Connell

Une immersion dans le charme désuet du savoir-vivre bourgeois américain dans les années 30 et 40 : c’est ainsi que l’on peut considérer le second roman de Evan S. Connell, à lire en premier dans le diptyque Mr. Bridge / Mrs Bridge.

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India Bridge est mariée très jeune à un avocat prometteur. Mr. Bridge consacre sa vie à son travail, commençant tôt et rentrant tard, afin d’offrir à sa femme et à sa famille un cocon luxueux et loin des préoccupations matérielles. Les Bridge ont trois enfants : Ruth, Carolyn et Douglas. Ils disposent d’un confort certain pour l’époque : domestique, jardinier… Bien évidemment, Mr. et Mrs Bridge font partie du Country Club et ne fraient qu’avec les membres de leur classe sociale.

Seulement, cette cage dorée n’est pas gage de bonheur : Ruth, l’aînée, se dépêche de filer à New-York pour y mener une vie libérée et bohème ; Douglas s’enrôle lors de l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre Mondiale. Quant à Mrs Bridge… Chaque journée est à occuper, et trop souvent le sentiment de vacuité l’envahit. L’argent ne fait pas le bonheur, indéniablement…

Ruth était repartie, Carolyn venait de temps en temps pour le week-end, Mr. Bridge continuait de passer de longues heures au bureau, Douglas ne paraissait qu’aux repas et Mrs. Bridge trouvait les journées interminables. Jamais les jours ne lui avaient paru aussi longs depuis les heures infinies de son enfance. Triste et solitaire, elle passait son temps à chercher comment s’occuper. Certains matins, elle restait au lit jusqu’à midi, craignant de se lever parce qu’elle n’avait rien à faire. (p.258)

C’est tout le paradoxe de cette vie brillamment narrée par Evan S. Connell : Mrs Bridge dispose de tout ce dont elle peut rêver, cultive un savoir-vivre et un savoir-être mondain des plus distingués et délicieux. Mais sous ce vernis, un grand vide qui laisse suggérer le désarroi…

Les promesses du passé avaient été tenues, elle avait trois beaux enfants, son mari avait merveilleusement réussi, mais elle se sentait lasse, malade. Elle avait besoin d’aide. (p.275)

Le fait de dépeindre une desperate housewife des années 30-40 en 1959 est certainement novateur. De plus, on sera sensible au regard critique porté sur cette middle-class aisée soucieuse des apparences. On citera le premier exemple des matinées de charité auxquelles assistent Mrs Bridge et ses amies… en ayant soin de prendre des gants avant de manipuler les vêtements des pauvres. Or encore ce second exemple lors duquel Mrs Bridge éloigne à dessein Alice Jones, enfant noire de son jardinier, de Carolyn.

En 117 courts chapitres, comme autant d’instantanés de vie, Evan S. Connell suggère plaisamment l’étouffement et l’étiolement progressif d’une bourgeoise, prisonnière de son confort.

Mrs Bridge, Evan S. CONNELL, éditions Belfond et 10/18, 2016, 310 pages.

 

 

Les blondes vous faisaient rire ? Elles vont vous glacer avec Emily Schultz…

Étrange récit que Les Blondes, à la fois attachant et glaçant…

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Nous suivons la jeune Hazel Hayes, étudiante originaire de Toronto qui part à New-York pour y rédiger sa thèse, après une brève liaison avec Karl, son directeur de thèse marié. Brève, mais suffisante pour qu’Hazel se retrouve enceinte.

C’est là le début des « péripéties » d’Hazel : gardera-t-elle l’enfant ou non ? L’annoncera-t-elle tout de même à Karl ? On remonte ainsi, d’une manière subtile, l’histoire d’Hazel pour mieux comprendre le point de départ du récit. Par conséquent, le lecteur se dit que ce récit s’annonce absolument réaliste.

Mais quid des blondes du titre ? Il faut attendre une cinquantaine de pages pour que de ce cadre strict de cette petite vie somme toute banale surgisse l’improbable hautement terrifiant : une peste blonde déferle et ravage soudainement le monde entier. En effet, les femmes blondes contractent les mêmes symptômes que la rage et elles commettent alors des actes conférant à la folie meurtrière. Une psychose naît : les femmes se rasent, on évite les blondes, que l’on met en quarantaine, jusqu’à ce qu’elles s’entretuent même entre elles…

Le choc a ébranlé la paroi. L’agresseuse a été propulsée plusieurs fois de suite contre le panneau par l’agente de sécurité. Un air dément s’est dessiné sur le visage de la blonde, écrasé contre le plexiglas, y laissant des traces de rouge à lèvres rose et de fond de teint poudreux. […]

Fébrile, la blonde nous a regardées droit dans les yeux et tout est devenu flou autour de moi. De ses narines et de sa bouche émanait un souffle qui couvrait le panneau transparent de buée et de postillons. (p.148)

La seule solution est alors de fuir : Hazel entreprend de quitter New-York et de rejoindre la Canada. Mais la fuite s’annonce difficile dès lors que des mesures de confinement la retardent.

Contre toute attente, Hazel devra sa survie à une seule personne, une seule femme, pour le moins inattendue.

Les Blondes est écrit avec fluidité, en alternant entre les pérégrinations d’Hazel et les ravages blonds mondiaux. Cependant, après avoir dévoré les cent premières pages, mon enthousiasme est progressivement tombé : on a en tête la quête d’Hazel, mais certaines répétitions se font ponctuellement sentir. Rien de bien grave : cela reste un récit à découvrir, par curiosité. Je vous le promets : autant j’ai toujours ri avec les BD des Blondes, autant je considère différemment la population aux cheveux clairs autour de moi maintenant !

Les Blondes, Emily SCHULTZ, 2014 pour la publication en France, éditions 10/18, 426 pages, 8.40€.

 

 

 

Pierre Léauté : un écrivain confirmé

Découvrir de nouveaux auteurs, « locaux » qui plus est, est l’un des plaisirs des lecteurs assidus. J’ai découvert Pierre Léauté en 2016, avec son drôlissime Mort aux grands !, qui déjà annonçait une plume de qualité et une originalité réjouissante. Son deuxième titre, Les Temps assassins (Rouge vertical), confirme définitivement que Pierre Léauté est un auteur à suivre.

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L’histoire commence en 1620 : Charlotte Backson est la fille d’une catholique française convertie au protestantisme par le mariage conclu avec son époux anglais. Mais l’union est un échec : Charlotte revient en France avec sa mère, et est placée chez les sœurs afin de devenir une nonne. Cependant, Charlotte ne goûte guère à cette perspective sacerdotale : il faut qu’elle fuit cette vie qui lui est destinée. Commencent alors ruses et fourberies, dont les hommes sont ses victimes : elle défroque littéralement ainsi un homme d’église. Néanmoins, elle est punie de son crime et marquée à l’épaule du sceau de l’infamie. Charlotte s’emploie alors à cacher cela à celui qui est devenu son époux. Las ! La tromperie est découverte, et Charlotte condamnée à être tuée.

Et le lecteur d’entrer dans un univers dystopique : en effet, Charlotte « ressuscite » littéralement et est amenée à revivre une deuxième vie. Elle devient une « nouvelle-née », une éternelle condamnée à ne jamais mourir (ou presque) et à avancer dans l’Histoire. Ainsi, nous passons du XVIIe siècle au Versailles de 1791 et jusqu’aux années 30. Charlotte rencontre Abby Fierce, une éternelle elle aussi qui l’initie à cette « vie » perpétuelle

Cette errance n’est aucunement exempte de péripéties : ainsi, les deux femmes doivent éviter les Bellatores, porteurs de la seule mort possible des Eternels ; Analekta, « la plus grande bibliothèque que les mondes ont jamais connue« , « Une école. Une arène. Une prison« , où les « professeurs sont des tyrans » et dont les « livres contiennent les plus mauvais préceptes qui soient« , est la toile de fond mystérieuse, à la fois attirante et dangereuse ; enfin, pour ne rien arranger, Charlotte tombe amoureuse d’un mortel, Edmond.

Face à un foisonnement narratif tel, je ne peux que m’enthousiasmer, et ce pour plusieurs raisons. Vous me permettrez (une fois n’est pas coutume), de lister les qualités indéniables de ce récit, sorte de check-list d’un écrivain confirmé :

  • On retrouve avec Charlotte l’influence des héroïnes des romans du XVIIIe siècle portés par des auteurs illustres tels Defoe avec sa Lady Roxana, l’Abbé Prévost et cette attachante Manon Lescaut, Marivaux et sa belle Marianne. Ainsi, nous avons une héroïne, une intrigante qui ne cesse d’user de ses ruses pour avancer dans le monde, si-possible le plus riche possible.
  • L’uchronie du récit est une jolie démonstration des connaissances historiques de Pierre Léauté (ce dernier étant professeur d’histoire-géographie, nous ne pouvions qu’être rassurés !) : une érudition évidente, avec cette qualité fort appréciable d’éviter toute pédanterie livresque. Charlotte avance dans l’Histoire, et son lecteur, conquis, avec.
  • J’ai particulièrement savouré les titres des chapitres, beaucoup étant en latin : jolie trouvaille littéraire, une singularité narrative intéressante.
  • L’originalité du récit est évidente : Pierre Léauté évite tous les clichés possibles d’une héroïne poursuivie par ses / des démons. Rien que pour cela, merci !
  • Enfin, je ne peux que saluer la qualité de l’écriture de Pierre Léauté : les phrases sont fort bien tournées, lexicalement riches et bien troussées. Quel plaisir devant une telle qualité narrative ! De fait, les pages défilent, portées par une réelle limpidité du style.

 

Par conséquent, découvrez, si cela n’est pas déjà fait, cet écrivain au talent confirmé : Pierre Léauté ou l’affirmation d’un grand !

Les Temps assassins (Rouge vertical), Pierre Léauté, éd. Le Peuple de Mü, 2016, 383 pages, 25€.

Les liaisons connectées : la perversité 2.0

Partir du classique des Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos pour en proposer une réécriture 2.0 est un pari que Sandra Lucbert réussit avec brio dans son roman La Toile, publié chez Gallimard.

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Dans ce roman virtuellement épistolaire (les emails et le réseau social Medium en avatar de Facebook sont les pendants très modernes de la plume d’oie), on retrouve Valmont et la marquise de Merteuil en les personnages de Guillaume Thévenin et d’Agathe Denner, duo diabolique à la tête de l’entreprise Line Up. Bourreaux de travail et experts de la manipulation tant humaine que virtuelle, ils dynamitent pour leurs besoins personnels et professionnels les couples établis et les liaisons potentielles. Une perversion assumée, cadre de fond idéal pour scruter la légitimité de leur « toile ». Mais même les fils les plus solides peuvent se décrocher…

Ce roman s’est avéré très rapidement addictif car sa structure est progressive, ce qui permet d’instaurer un cadre narratif solide dès le départ. Je ne cache pas que certains passages sur la politique informatique et les enjeux du virtuel à l’échelle mondiale étaient plus ardus, mais cela révèle le très bon travail de documentation maîtrisé de Sandra Lucbert.

La Toile est un récit à découvrir absolument : le palimpseste de Sandra Lucbert est légitime et réussi !

La Toile, Sandra Lucbert, éditions Gallimard, 2017, 470 pages, 23.50 €.

Impressionnisme maternel

Délicieuse lecture du roman Troisième personne, de Valérie Mréjen. Un récit original par le choix d’une dénomination des personnages uniquement par des pronoms : un « il » revoyant au père, un « elle » renvoyant tantôt à la mère, tantôt à la petite fille, le « ils » des parents. Et cette troisième personne, c’est elle : le premier enfant qui arrive dans un couple, bouleverse avec bonheur des habitudes dont on oublie vite qu’elles existaient « avant ».

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Après l’arrivée de l’enfant, ils s’amuseront régulièrement à se tester l’un l’autre, à formuler des interrogations sous forme de défis : avant, comment se passaient les journées ? Quel était notre emploi du temps ? Par jeu, ils essaieront de retrouver la mémoire immédiate de ce passé pourtant déjà loin d’eux, de se glisser un bref instant dans leur ancienne peau de jeunes gens. Ils ne savent plus comment c’était de n’être responsables que d’eux-mêmes. Ils se questionnent mais ils ne peuvent revivre cet état comme on enfilerait un vieux vêtement retrouvé par hasard. (p.30)

Valérie Mréjen offre, à travers ce court récit, une vision fragmentée mais juste de l’arrivée et de la croissance de cet enfant. Cette effet de fragmentation se retrouve tant dans la chronologie du récit qui oscille entre le moment présent, les événements à venir et les retours en arrière, mais aussi par la multiplication des petits paragraphes qui sont autant d’instantanés de moments du quotidien tendres ou insolites.

Son esprit est captif. Elle vérifie à chaque instant que l’enfant est réellement là, que tout cela est bien certain. A travers les petits yeux noirs ou bleu très sombre comme les fonds marins, elle se sent perçue comme une vraie mère. Cela suffit pour endosser son nouveau rôle avec un naturel qui la surprend. (p.15)

La narration peut être sans difficulté qualifiée de lumineuse car il se dégage de chaque ligne un bonheur à peine caché à évoquer ce qu’apporte l’enfant : ce qu’il apporte de nouveau, de touchant, d’étonnant, d’épuisant.

D’où ce titre d’impressionnisme maternel : le roman de Valérie Mréjen est un tableau à lui tout seul, serein, apaisé et apaisant, que l’on verrait bien (au diable l’anachronisme) à côté du « Berceau » de Berthe Morisot.

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Troisième personne, Valérie MREJEN, P.O.L. 141 pages, 2017, 10€.

« Brooklyn », Colm Tóibín : un aller simple Irlande – USA ?

Plaisante découverte du roman Brooklyn de l’Irlandais Colm Tóibín, roman dans lequel nous suivons le parcours de la jeune Eilis dans les années 50, de sa chère Irlande natale à la terre promise américaine.

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Eilis Lacey vit avec sa mère et sa sœur Rose à Enniscorthy, en Irlande. Son père est décédé, et ses deux frères ont trouvé du travail en Angleterre. C’est donc aux deux sœurs que revient la responsabilité d’assurer la survie financière de la famille. Eilis occupe tout d’abord le poste de vendeuse dans le magasin de l’acariâtre Mlle Kelly. Mais rapidement, elle est sacrifiée au père Flood sur l’autel de la survie économique, en étant envoyée – sans mot dire – à Brooklyn, vendue comme une terre promise en lui faisant miroiter une ascension sociale possible grâce à ses talents en comptabilité.

Par conséquent, ce roman devient un roman initiatique, un Bildungsroman qui commence pourtant mal, puisque la traversée de l’Atlantique s’avère catastrophique :

« Les mouvements du navire avaient adopté un autre rythme, plus brutal, qui remplaçait la sensation d’être poussée vers l’avant, puis vers l’arrière, qu’elle avait éprouvée à son réveil. Le bateau paraissait avancer au prix des plus grandes difficultés, comme si la coque heurtait de façon répétée une force colossale qui cherchait à lui barrer la route. »

 

Une fois arrivée à Brooklyn, Eilis éprouve le mal du pays, tandis qu’elle commence à travailler comme vendeuse dans le magasin de vêtements Bartocci :

« Elle envisagea de lui écrire et de lui demander si c’était cela qu’il avait éprouvé, lui aussi, cette sensation d’être enfermé, piégé dans un lieu où il n’y avait rien du tout. C’était comme l’enfer, pensa-t-elle, parce qu’elle n’en voyait pas la fin, pas plus qu’aux émotions qui l’accompagnaient, mais c’était un enfer étrange, entièrement contenu dans sa tête – comme la tombée de la nuit pour quelqu’un qui sait qu’il ne reverra jamais la lumière du jour. »

 

Cependant, les choses s’apaisent progressivement : Eilis se met à suivre des cours de comptabilité le soir afin de s’occuper l’esprit et de valider son diplôme, elle sort de temps à autre aux bals organisés par la paroisse du père Flood. C’est là qu’elle fait connaissance de Tony, un bel Italien qui la poursuit en lui faisant une cour assidue. Eilis finit par succomber à l’acharnement et la bonne volonté de Tony, mais le lecteur perçoit que l’amour que ressent Eilis n’a rien à voir avec un coup de foudre ou un élan passionné. Au pire, l’attachement est de raison ; au mieux, c’est un tendre lien d’affection qui les unit :

« Le vendredi suivant alors qu’ils rentraient du bal, serrés l’un contre l’autre, il lui murmura une fois de plus qu’il l’aimait. Elle ne répondit pas, alors il l’embrassa à nouveau et le lui redit. Sans prévenir alors, à sa propre surprise, elle se dégagea : et quand il voulut savoir ce qui n’allait pas, elle garda le silence. Le fait qu’il attende ainsi une réponse l’effrayait. Elle avait l’impression que cela reviendrait à accepter une fois pour toutes qu’elle n’aurait pas d’autre vie que celle-là – une vie loin de chez elle. »

Mais cela ne l’empêche d’accepter la demande en mariage de Tony, faite peu de temps après le drame qui va rappeler Eilis en Irlande. Pour Tony, c’est un moyen de garantir qu’Eilis reviendra.

De retour en Irlande, Eilis est de nouveau confrontée à l’épreuve du déracinement : comment refaire sienne la vie d’autrefois, alors que déjà les habitudes américaines se sont ancrées en soi ? Eilis éprouve donc le déchirement de ne savoir à quelle terre elle appartient vraiment. Néanmoins, les habitudes reviennent vite, et elle se retrouve même à prolonger son séjour en Irlande, balayant quelque peu sans remords la perspective de l’attente impatiente de son mari aux Etats-Unis.

Mais c’est sans compter l’intervention de la tentation en la personne de Jim Farrell, héritier du prospère pub d’Enniscorthy. Approche subtile tout d’abord, puis signes évidents d’un intérêt marqué, jusqu’à la demande en mariage. Eilis est confrontée à ce dilemme qui la déchire entre la possibilité de retrouver le confort de son ancienne vie et sa vie maritale qui l’attend à Brooklyn :

«  Parfois le rappel était brutal, mais la plupart du temps elle n’y songeait pas. Elle devait faire un réel effort à présent pour se rappeler qu’elle était réellement mariée à Tony, qu’elle allait devoir affronter une fois de plus la chaleur suffocante de New York, l’ennui quotidien chez Bartocci et sa chambre chez Mme Kehoe. Cette vie-là lui apparaissait maintenant comme une épreuve, au milieu de tous ces étrangers, de ces rues étrangères. Elle essaya de penser à Tony comme à une présence aimante et rassurante, mais tout ce qu’elle voyait, c’était un homme auquel elle était désormais alliée, qu’elle le veuille ou non, un homme qui serait, pensa-t-elle, peu enclin à lui laisser oublier la nature de cette alliance et le besoin qu’il avait de sa présence à ses côtés. »

Alors, quel choix Eilis va-t-elle faire ? Est-on jamais chez soi lorsque l’on se retrouve déraciné, et en dépit de ce que l’on peut construire ailleurs ?

« Eilis imagina les années à venir, où ces paroles auraient de moins en moins de sens pour l’homme auquel elles étaient destinées, et de plus en plus de sens pour elle, Eilis. Elle faillit sourire à cette pensée, puis ferma les yeux et essaya de ne plus rien imaginer d’autre. »

Ce roman de Colm Tóibín est bien écrit, plaisant et agréable à lire. Néanmoins, je remets en question le terme de « chef-d’œuvre » que l’on retrouve sur la quatrième de couverture : je n’ai pas envie de crier au génie, mais je propose plutôt de considérer ce récit comme une bonne réinterprétation du roman d’apprentissage au XXème siècle. De plus, le dénouement est plutôt décevant car trop ouvert sur un possible sans doute avorté.

Brooklyn, Colm Tóibín, collection « Pavillons », Robert Laffont, 2011, 314 pages, 21€.