Le gynécée sublime d’Alice Ferney : « L’élégance des veuves »

Alice Ferney est une conteuse née : je suis, à chacun de ses livres, émerveillée par sa prose, ciselée et limpide. Sans peine, depuis que j’ai découvert son excellent Cherchez la femme, je la considère comme une écrivaine d’exception. Son court récit, L’élégance des veuves (1995), confirme cela.

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Nous plongeons dans la famille Bourgeois, enracinée dans le Paris du XVIème arrondissement avant le début du XXe siècle. Le patronyme de la famille souligne son mode de vie ; les convenances, dictées par des principes politiquement royalistes et religieusement catholiques, moulent chaque membre selon un schéma bien établi.

« En une année, celle de ses vingt ans,elle fut fiancée officiellement, mariée religieusement, installée bourgeoisement, ardemment fécondée et douloureusement accouchée : la vie de Valentine commençait à être ce qu’elle se devait d’être. » (p.12)

Les figures de proue de cette famille sont féminines : ce sont les mères qui sont au centre de l’œuvre. Valentine, la première ; puis Mathilde, sa belle-fille, secondée par sa cousine Gabrielle ; et enfin Louise. Pas seulement des femmes, surtout des mères qui, sur plusieurs générations, perpétuent la lignée, inlassablement, faisant fi des douleurs de l’enfantement sans cesse renouvelé par les ardeurs d’un mari aimant mais paternellement trop absent, figurant laissant trop vite la place à l’absence.

De fait, si le roman célèbre le fil de la vie sans cesse régénéré par les multiples naissances (jusqu’à dix enfants pour Henri et Mathilde), il rappelle aussi que cette fécondation incessante peut aussi être stoppée net lorsque la mort survient : celle d’un mari chéri, d’un enfant malade, de jumeaux sacrifiés sur l’autel de la patrie… Dans les deux cas, naissance et mort, la souffrance triomphe : celle du corps et celle du cœur. Le cycle de la vie, tout simplement, éternellement recommencé.

« Et comme si les humains se riaient de cette lumière qui se lève et se couche, eux-mêmes ne voyaient i les jours en suite infinie, ni le temps qui peu à peu les fatiguait, les altérait, et les tueraient. » (p.115-116)

Contre cela, faut-il crier, s’insurger ? Alice Ferney, à travers ce gynécée familial, célèbre la pudeur toute féminine de ses héroïnes éprouvées devenues madones.

Tran Anh Hung a saisi cet éternel recommencement dans sa belle adaptation (2016) du roman, que le titre « Éternité » souligne avec justesse.

 

Enfin, il est intéressant de noter que plus de vingt après, en 2017, Alice Ferney reprenne la cellule familiale des Bourgeois dans son roman intitulé Les Bourgeois, en adoptant cette fois-ci un angle de vue plus masculin, partant de Jérôme, l’un des derniers fils de Mathilde.

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L’élégance des veuves, Alice Ferney, J’ai lu, 1995, 124 pages, 4.80€.

 

 

 

 

 

 

 

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« En mère » et contre tous : Linea Nigra, Sophie Adriansen

Concevoir. Devenir mère. Enfanter.

A plus de trente ans, alors qu’elle avait échoué à cet exercice de l’enfantement avec son précédent compagnon, Stéphanie rencontre Luc. Les tergiversations initiales laissent bientôt place à l’évidence : c’est avec cet homme, sa moitié, qu’elle aura un enfant.

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Débute alors le parcours de mère de Stéphanie. Ou plutôt de la femme devenant mère : de la rencontre à la naissance, en passant par les rendez-vous imposés et les considérations existentielles, Stéphanie fait de ce périple un fécond récit.

« Je suis une plage qui attend la prochaine vague, avant d’être mère je suis la mer qui avance et recule, je suis à moi seule le roulis, je suis la houle, je suis les eaux et je suis les flots sur lesquels un bateau gouverné par un matelot prénommé Ulysse s’apprête à terminer son beau voyage. L’odyssée de la vie. » (p.242)

L’originalité du roman est le découpage en courts chapitres (pas plus de deux pages) qui fonctionnent par séquences : alternent ainsi le « maintenant » de Stéphanie, la « légende » de la genèse amoureuse avec Luc, les remarques bien senties d’« une amie », les « croyances » ancestrales ou encore « les femmes » aux propos plus généralistes. C’est là une manière judicieuse de suivre un parcours de vie (plus que jamais, le fait de « donner la vie » justifie l’expression précédente) en regard de ce qui est institutionnalisé. Et c’est à cet égard que le roman de Sophie Adriansen est remarquable, car il questionne la manière de donner la vie, en France et dans le monde : quelle place réelle est accordée à la femme ? à sa souffrance ? à ses désirs ? Plus que jamais, le récit plaide pour le libre droit de disposer de son corps, encore plus particulièrement lorsque celui-ci est double.

« Un autre corps dans mon corps ? Un autre être dans mon être. De la chair dans ma chair. Comment admettre une telle prouesse ? Comment intégrer ce qui est à ce point stupéfiant ? » (p.199)

A la fois récit de vie et réflexion sur un principe originel (« Depuis que le monde est monde, les femmes enfantent… »), Linea Nigra est un roman à découvrir, que l’on soit mère (ou pas), femme (surtout) et père (en devenir).

Linea Nigra, Sophie Adriansen, Fleuve éditions, 2017, 493 pages, 19.90 €.

 

Attention : chef d’œuvre et prodige ! « Les fantômes du vieux pays » de Nathan Hill

Après quelques semaines d’absence (le temps de savourer ce sublime pavé de 700 pages en gérant un emploi du temps bien chargé), je reviens avec la critique enthousiaste (peut-il en être autrement ?!) des Fantômes du vieux pays de l’américain Nathan Hill.

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Le gouverneur Packer, en pleine campagne présidentielle, reçoit en plein visage une poignée de gravillons lancée par une illustre inconnue. On crie au scandale, on assigne à cette femme le plus haut degré de culpabilité.

Cette femme, c’est Faye, la mère que Samuel, professeur de littérature à l’université, ne voit plus depuis que cette dernière l’a abandonné à l’âge de 11 ans. A travers ce fait divers (militant ?) devenue affaire nationale, Samuel redécouvre malgré lui cette mère qu’il s’employait à oublier.

Ce n’est pourtant pas le moment : Samuel doit gérer Laura, une étudiante capricieuse et vicieuse qui tente de le faire chanter pour échapper à la punition méritée d’avoir triché à un devoir. Il doit aussi contenter la colère et les menaces de son éditeur, qui lui réclame le livre pour lequel une coquette avance lui avait été donnée ; le problème, c’est que Samuel n’a pas écrit le traître mot de ce livre.

Et si Samuel racontait l’histoire de sa mère dans un livre ?

Ce point de départ ouvre alors les portes de l’histoire de Samuel et de l’histoire de sa mère. Différentes temporalités se croisent alors : l’année 2011 pour Samuel, l’été décisif de 1969 pour Faye, ou encore 1940 pour la genèse familiale des personnages. Ce roman évoque également l’Histoire, toile de fond des choix de vie des personnages : les manifestations hippies de Chicago contre la guerre du Vietnam, le poète Allen Ginsberg déambulant à travers les activistes de 1969, la colère des familles éplorées par la mort d’un fils ou d’un frère soldat en Irak sous l’ère Bush…

Tout au long de ce roman, à la rare densité, l’auteur nous questionne : que sait-on de nos origines ? Sommes-nous en mesure de juger la genèse de notre histoire / Histoire ? Quel est le prix à payer de nos actes, de nos choix ? Y en a-t-il forcément un ? Nos choix sont-ils véritablement libres ? « Et si »… ?

Ce récit de Nathan Hill est d’une rare beauté littéraire : la narration y est délicate, le style fluide et la maîtrise des variations de style virtuose. Ainsi, le temps de quelques chapitres, l’auteur mime littérairement le principe des « Histoires dont vous êtes le héros », romans favoris de l’enfance de Samuel tandis que celui-ci se retrouve dans une situation cruciale avec Bettany, son amour de jeunesse jamais déclaré ; ou encore l’absence de toute ponctuation pour la description médicale pointilliste de la quasi-syncope de Pwnage, ami de Samuel accro aux jeux vidéo.

Je me refuse exceptionnellement à intégrer une citation : tout le roman en est une (700 pages, imaginez !). Pas un mot qui ne soit superflu. L’Amérique (et le monde) a trouvé son nouveau génie : qu’il reste nous hanter avec délice !

Les fantômes du vieux pays, Nathan Hill, collection « Du monde entier », Gallimard, 2017, 703 pages, 25 €.

 

 

 

Rentrée littéraire en « beauté » : « Tu seras ma beauté », Gwenaële Robert

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Lisa rencontre lors d’un salon du livre à Saumur l’écrivain à succès Philippe Mermoz. Lisa, professeur d’EPS dans un lycée, y est venue afin d’obtenir une dédicace de l’auteur pour sa mère alitée. Charmé par le physique très avantageux de cette pseudo-lectrice, Philippe Mermoz donne son adresse à Lisa. Seulement, cette dernière est bien ennuyée à l’idée de se contraindre à rédiger des lettres manuscrites pour réussir sa parade amoureuse.

Elle a alors l’idée de demander à sa collègue de lettres, Irène Combier, d’écrire les lettres à sa place.

Irène, classique et rigoureuse enseignante évoluant dans la bourgeoisie notariale de la ville de Saumur, hésite. Après avoir tergiversé, elle accepte finalement : n’est-ce pas là une formidable occasion de se livrer à la plus pure tradition épistolaire amoureuse inaugurée des siècles avant par Rousseau ou Laclos ?

La beauté et l’esprit. Quelle généreuse imposture ! Quelle sublime supercherie ! Et si l’auteur convoité se laissait prendre ? Malgré les dénégations de Lisa, elle ne peut s’empêcher de songer aux suites d’une telle mystification. Mais peut-être accorde-t-elle trop d’importance au charme des mots. Des siens, surtout. Au fond, ce sera un test. Elle saura alors si elle a eu raison de conférer à sa plume le pouvoir qu’elle lui suppose. Et il sera toujours temps de se retirer sans bruit, de retrouver la coulisse avec, quelque part dans un coin obscur de son cerveau, la conscience claire qu’elle dispose d’une arme, d’un sortilège dont elle pourra user en d’autres circonstances, plus avouables peut-être… (p.33)

L’échange commence. Irène se prend très rapidement au jeu et en vient à ne plus penser qu’à cela, guettant chaque jour la lettre de réponse de Mermoz.

Elle sent dans cette correspondance battre le pouls de sa vraie vie, tandis que le reste, le temps ordinaire, la prose des relations sociales lui apparaissent plus que jamais comme une vaste illusion partagée par tous, où chacun demeure à la surface de soi-même. (p.83)

Alors elle écrit. Souvent. Tous les jours. Et davantage, presque. Elle a toujours une lettre d’avance, deux, trois parfois. Elle les conserve dans le tiroir de son bureau. Quand arrive la réponse de Mermoz, elle recommence. Détruit les dernières missives devenues périmées, en écrit une autre, plus ajustée à la lettre reçue. (p.93)

Seulement, la sportive Lisa s’impatiente de cette correspondance qui s’étire et dans lequel elle ne joue aucun rôle : il est temps d’accélérer pour le sprint final qui la conduira dans le lit de Philippe Mermoz. Mais Irène ne conçoit plus d’arrêter cette correspondance, devenue intime et sublime : elle perdrait son destinataire privilégié ? Irène devient folle : en est-elle venue à aimer Philippe Mermoz au-delà de son simple goût pour la correspondance ? Le jeu de rôles n’est-il finalement pas devenu dangereusement addictif ?

J’ai dévoré ce premier roman de la malouine Gwenaële Robert en à peine trois jours : une plume brillante, des références littéraires qui trahissent aisément son métier de professeur de lettres, une réflexion sur le miroir et le masque que représente la littérature, la capacité de créer du sublime dans un univers tout ce qu’il y a de plus banal et quotidien… Autant de qualités qui en font un excellent roman de la rentrée littéraire. Madame Robert, vous serez un auteur à suivre !

Tu seras ma beauté, Gwenaële ROBERT, éd. Robert Laffont, 2017, 220 pages, 18 euros.

« Loin du corps » de Léa Simone Allegria : joie du cœur de ses lecteurs

Il est de ces découvertes littéraires qui enchantent : celle de Loin du corps, premier roman de Léa Simone Allegria publié au premier trimestre 2017, en est une.

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Adrienne est une brillante étudiante en Arts à l’École du Louvre. Elle entame ainsi son MASTER sur le thème des Vénus profanes en peinture. Mais sa force et sa richesse intellectuelles pallient la faiblesse de son cœur et de son corps : pleine de regrets d’avoir refusé la demande en mariage de son amoureux, Sandro, Adrienne se meurt physiquement en se privant de nourriture et en s’automutilant.

Un espoir lui est donné lorsqu’elle est un jour repérée dans la rue par un chasseur de têtes : Adrienne rejoint l’agence Muse Models, et devient rapidement une mannequin en vogue. Pour celle qui cachait et malmenait son corps tandis qu’elle scrutait les corps exposés des femmes dans les musées, c’est une nouvelle situation, une véritable occasion de possible réappropriation de son corps à travers le regard des autres. Mais est-ce réellement possible ? L’asservissement physique au bon vouloir d’un créateur souvent tyrannique peut-il s’effacer face à la surexposition du corps ?

« Je veux me débarrasser de mon corps ; le transformer en objet de vénération. Non, je ne veux pas être une déesse. Ou peut-être que si. Qu’est-ce que ça peut te faire ? Pourquoi le corps de la femme devrait-il être caché ? […] Je veux savoir à quel point je peux me défaire de ma propre image. Voilà. Je veux donner mon corps aux autres. (p.117-118)

Réflexion sublime sur le corps (que l’on montre, que l’on cache, que l’on modèle), le récit offre une intéressante description de la mode côté coulisses, sans effusions pailletées et glam’ traditionnelles : à travers le regard et la voix d’Adrienne, la narration qui en est faite est froide, tel un scalpel mutilant les corps offerts.

Quant à Adrienne, une déconcertante héroïne, dont on sent le profond désespoir intérieur, la malaise d’être déchirée entre l’objet de son désir et le constat froid, désabusé, de ce caprice. « Pauvre petite fille », serions-nous tentés de dire… Adrienne est peut-être « loin de son corps », mais la réappropriation de son cœur est tout aussi lointaine et incertaine…

« Tout ce qui nous occupe est vain et relatif. Dans un monde absurde dont tu t’acharnes à trouver le sens, tu ne dois te battre qu’avec tes propres fantômes. Nos croyances se croisent et s’entrechoquent. » (p.176-177)

Pour résumer, un brillant premier roman, très bien écrit, et qui souffle le chaud et le froid sur le lecteur quant à son adhésion au cas Adrienne. Chère Mlle Allegria, vivement une prochaine « joie » à vous lire !

Loin du corps, Léa Simone Allegria, éd. Seuil, 2017, 267 pages, 18 euros.

 

 

 

 

« Mrs Bridge » : une desperate housewife des années 30 selon Evan S. Connell

Une immersion dans le charme désuet du savoir-vivre bourgeois américain dans les années 30 et 40 : c’est ainsi que l’on peut considérer le second roman de Evan S. Connell, à lire en premier dans le diptyque Mr. Bridge / Mrs Bridge.

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India Bridge est mariée très jeune à un avocat prometteur. Mr. Bridge consacre sa vie à son travail, commençant tôt et rentrant tard, afin d’offrir à sa femme et à sa famille un cocon luxueux et loin des préoccupations matérielles. Les Bridge ont trois enfants : Ruth, Carolyn et Douglas. Ils disposent d’un confort certain pour l’époque : domestique, jardinier… Bien évidemment, Mr. et Mrs Bridge font partie du Country Club et ne fraient qu’avec les membres de leur classe sociale.

Seulement, cette cage dorée n’est pas gage de bonheur : Ruth, l’aînée, se dépêche de filer à New-York pour y mener une vie libérée et bohème ; Douglas s’enrôle lors de l’entrée des États-Unis dans la Seconde Guerre Mondiale. Quant à Mrs Bridge… Chaque journée est à occuper, et trop souvent le sentiment de vacuité l’envahit. L’argent ne fait pas le bonheur, indéniablement…

Ruth était repartie, Carolyn venait de temps en temps pour le week-end, Mr. Bridge continuait de passer de longues heures au bureau, Douglas ne paraissait qu’aux repas et Mrs. Bridge trouvait les journées interminables. Jamais les jours ne lui avaient paru aussi longs depuis les heures infinies de son enfance. Triste et solitaire, elle passait son temps à chercher comment s’occuper. Certains matins, elle restait au lit jusqu’à midi, craignant de se lever parce qu’elle n’avait rien à faire. (p.258)

C’est tout le paradoxe de cette vie brillamment narrée par Evan S. Connell : Mrs Bridge dispose de tout ce dont elle peut rêver, cultive un savoir-vivre et un savoir-être mondain des plus distingués et délicieux. Mais sous ce vernis, un grand vide qui laisse suggérer le désarroi…

Les promesses du passé avaient été tenues, elle avait trois beaux enfants, son mari avait merveilleusement réussi, mais elle se sentait lasse, malade. Elle avait besoin d’aide. (p.275)

Le fait de dépeindre une desperate housewife des années 30-40 en 1959 est certainement novateur. De plus, on sera sensible au regard critique porté sur cette middle-class aisée soucieuse des apparences. On citera le premier exemple des matinées de charité auxquelles assistent Mrs Bridge et ses amies… en ayant soin de prendre des gants avant de manipuler les vêtements des pauvres. Or encore ce second exemple lors duquel Mrs Bridge éloigne à dessein Alice Jones, enfant noire de son jardinier, de Carolyn.

En 117 courts chapitres, comme autant d’instantanés de vie, Evan S. Connell suggère plaisamment l’étouffement et l’étiolement progressif d’une bourgeoise, prisonnière de son confort.

Mrs Bridge, Evan S. CONNELL, éditions Belfond et 10/18, 2016, 310 pages.