
On dit souvent qu’il est préférable de laver son linge sale en famille. Mais lorsque c’est la femme de ménage, de son nom Sylvie Bonhomme, qui est accusée sans considération aucune d’un drame inattendu qui brise la famille de ses employeurs, l’affaire éclabousse son impeccable réputation, jusque-là éclatante du zèle toujours déployé pour mieux satisfaire ses patrons.
Il faut dire qu’Anaïs et Adrien ne la ménagent pas vraiment depuis qu’ils ont décidé de mettre leur jolie maison secondaire du Touquet sur la plateforme de location Airbnb. Les locataires s’enchaînent à un rythme assez effréné et, bien souvent, Sylvie ne dispose que de quelques heures pour effectuer un ménage d’une ampleur bien plus démesurée que le coup de chiffon hebdomadaire de monsieur et madame tout le monde. Il faut dire que protocole que lui a laissé Anaïs ne laisse pas de place à l’erreur : il en va de l’évaluation de nombreux critères pour garder sauve leur très bonne réputation sur Airnbnb. Mais à quel prix ? Si eux se réjouissent des étoiles qu’ils décrochent contrat après contrat, Sylvie, elle, mord la poussière, juchée en hauteur ou courbée bien bas. Sa servilité, assumée et humble, gêne peut-être un peu Anaïs, mais sa femme de ménage semble si heureuse chez eux, c’est donc bien que les corvées n’y sont pas si pénibles.
« Il trahit la dévotion de ma mère, toujours à l’entière disposition de ses patrons mais aussi la pression qu’ils lui collent tous. Tous sans exception, vous m’entendez ? » (p.51)
Dans l’ombre de Sylvie, Camille, sa fille, ronge son frein : chaque jour, elle voit sa mère fatiguée, courbée, les mains abîmées, le corps meurtri. Elle est de ces petites gens dont on ne fait pas (grand) cas, ces invisibles pourtant si nécessaires à l’exigence de propreté de ceux qui les emploient, tant les particuliers que les entreprises ou les hôtels. Mais justement, il convient de ne pas les voir, ces indigents qui effacent la crasse et la trace des autres, avec des gestes inlassablement répétés.
Alors lorsque sa mère est accusée, son sang ne fait qu’un tour : elle perçoit l’injustice sociale, tellement prompte parfois à accuser les plus humbles. Et les chapitres dont elle est la narratrice suggère toute sa colère contre l’exploitation de ces femmes de l’ombre qui rendent pourtant tout tellement plus éclatant. Mais, encore une fois, à quel prix ?
« Invisibles, les femmes de chambre, les employées de maison, les domestiques, effacez l’historique. Grattez, gommez, grimez, à l’heure de la 5G, la bonne à tout faire doit nettoyer la merde des maîtres sans jamais se montrer, se fondre dans l’ombre de ces porcs sans moufter, rester indétectable, parfaitement insoupçonnable. » (p.71)
Amélie Cordonnier signe là un roman social fort, qui met à l’honneur la brigade de ces femmes sommées de se taire pour mieux s’activer sans broncher. Le récit célèbre l’humanité de ces femmes oubliées, isolées, ignorées et dénonce, par là-même, les abus de systèmes qui exploitent la servilité de celles qui ne peuvent proposer que leurs mains et leurs bras pour exister, à la condition de toujours frotter.
Touchant, et profondément révoltant.
Superhôte, Amélie CORDONNIER, éditions FLAMMARION, 2025, 174 pages, 19€.

1 réflexion au sujet de “« Superhôte », Amélie Cordonnier : étoiles et tristes éclats”