A dévorer !

« La Petite Bonne », Bérénice Pichat : servilité coupable

Oh ce coup de cœur qui enflamme le début de ma nouvelle année littéraire ! Virtuose, terrible, poignant… il n’y a pas assez d’adjectifs pour qualifier le moment de lecture extraordinaire que j’ai vécu en découvrant, en dévorant, plus d’un an après sa sortie en grand format, le premier roman de Bérénice Pichat.

La petite bonne en question ne sera point nommée. Après tout, dans cet entre deux guerres, elle est une « bonniche » parmi tant d’autres, seulement vouée à servir et obéir des maîtres exigeants et souvent dédaigneux d’un petit personnel bien pratique pour leur quotidien mais qu’on ne saurait considérer autrement que comme des bêtes. Alors, docile et résignée, la domestique s’use et s’épuise dans des gestes serviles mille fois répétés. Après tout, il en va de sa survie.

« Personne n’y a pensé / Personne ne pense à elle / à eux / Ceux qui se lèvent aux petites heures / pour aller travailler » (p.11)

Lorsqu’elle arrive chez les Daniel, la jeune femme est confrontée à une considération inattendue : son maître est un ancien combattant de la Première Guerre Mondiale. Traumatisé par le champ de bataille et mutilé lors d’un bombardement, Blaise Daniel n’a plus grand chose d’un homme : des pinces lui servent de mains, ses jambes sont amputées de moitié et son visage est un assemblage hétéroclite et grimaçant. Son épouse, Alexandrine, veille avec dévotion sur lui depuis vingt ans, dans l’abnégation la plus totale au nom de son engagement dans le mariage, un mois seulement avant que Blaise, talentueux pianiste, ne soit appelé au front.

« Elle a pris la décision insensée de vivre pour eux deux. Des destins amputés pour l’un comme pour l’autre. C’était il y a presque vingt ans. Vingt années de trop. » (p.63)

Blaise, conscient de l’étiolement progressif de sa femme dans une maison devenue une antichambre de la mort, lui propose d’accepter les invitations mondaines. Le but affiché : lui permettre de s’ouvrir, enfin à une autre vie. L’objectif officieux : convaincre la nouvelle domestique, une fois Alexandrine partie le temps d’un week-end, de l’aider à en finir avec la vie, enfin.

Cependant, la petite bonne n’est pas de ce bois. Horrifiée, elle ne peut concevoir de faire mourir un homme.

« Une gueule cassée / une femme désespérée / et une maladroite / Nous voilà bien » (p.90)

Si Blaise peste de ce refus, une entente progressive, au début muette, puis visuelle (les deux âmes malheureuses nichent dans deux corps brisés par les coups des hommes, ceux de la guerre pour l’un et ceux de l’intimité conjugale, tout aussi destructeurs, pour l’autre) et enfin musicale naît, s’étend et emporte tant la jeune femme que le pauvre estropié dans l’espoir d’un renouveau. Mais il ne faudrait pas que la fatalité, jalouse et joueuse, ne trompe cette lueur salvatrice et ne scelle définitivement le destin de l’une ou de l’autre…

« Derrière la jeune femme désemparée qui lui fait face et qui serre les poings, il reconnaît la même âme brisée que la sienne. Elle se dresse et lui tient tête. » (p.143)

On ne saura que souligner la grande richesse thématique du récit, à commencer par sa fibre sociale, le roman faisant définitivement la part belle aux distinctions de classe, aussi injustes soient-elles. Ceci dit, le périple d’Alexandrine le temps d’un week-end ne l’exempte pas de découvrir que même les gens bien nés sont capables d’immoralité. La condition misérable des domestiques de sexe féminin est admirablement décrite et nous serre le cœur. Notre empathie est également mise à rude épreuve lorsqu’il est question du sort des gueules cassées, dans des pages redoutablement documentées. Le sacrifice, notion clé du roman, est questionnée à travers le parcours de chacun des trois personnages.

Enfin, mention spéciale pour la stratégie narrative : vers libres à gauche, saccadés, pour la petite bonne (marquer ses lacunes culturelles et verbales ? la libérer symboliquement d’un carcan culturel gage de bienséance ?) ; vers libres mystérieux à gauche, ponctuellement, dont on ne comprend la voix que tardivement (et dramatiquement) à la fin du récit ; quant aux Daniel, une prose traditionnelle, régentée par la norme.

Un texte incroyable, d’une puissance inédite, que je recommande au plus grand nombre.


La Petite Bonne, Bérénice PICHAT, éditions LE LIVRE DE POCHE pour la version poche, éditions LES AVRILS, 2024, 259 pages, 8.70€.

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