A croquer

« Un monde plus sale que moi », Capucine Delattre : larsen féministe

Elsa n’a que dix-sept ans lorsqu’elle rencontre Victor, de trois ans son aîné. Avec lui, elle embrasse l’idée d’aimer, de se livrer, de goûter à l’amour. Mais cette quête d’émancipation affective et charnelle n’étreint que du vide : passive, soumise, souvent muette, Elsa s’offre sans mot dire à ce qu’elle va considérer pendant presque un an à une norme. Qui n’en est pas une, on l’aura aisément compris.

« Je n’ai pas vraiment le choix : je suis vouée à devenir une proie. J’en suis sans doute déjà une. » (p.109)

Éprise de l’amour, Elsa ne comprend pas que Victor use et abuse d’elle pour assouvir ses désirs à lui. La seule fois où elle a osé dire non, il ne l’a pas entendue. Ou ne l’a pas voulu. La jeune fille souffre, dans sa chair et dans son cœur. Elle pressent que cette manière d’aimer n’est guère conventionnelle et elle concède volontiers à elle-même qu’elle n’est pas heureuse. Mais parce qu’elle coche les cases pouvant la faire mousser parce que « copine de », alors elle ne dira rien. Ne se révoltera pas.

« Il me semblait que si Victor me garantissait un certain degré d’affection, je serais protégée des porcs, de la zone grise et du patriarcat. » (p.15)

Ce n’est qu’après la déferlante #Metoo, largement convoquée dans le roman, qu’Elsa se brûle à l’écume du mouvement : il se pourrait bien que Victor l’ait violée, de façon répétitive, seulement mû par des besoins égoïstes. Tout entière sous l’influence de son « amoureux », Elsa n’a jamais bronché. Son corps, lui, a bien tenté de s’opposer en lui provoquant des douleurs et des gênes significatives. Mais elle a fermé les yeux. Parce que « ça » ne pouvait pas lui arriver. Parce qu’elle « pensait » l’aimer.

« Victor m’a abîmée, Victor ne m’a pas écoutée, Victor m’a fait de la peine à en saigner et mal à en pleurer. » (p.139)

Et pourtant, Elsa est une jeune fille parmi tant d’autres. L’initiation sentimentale est un fiasco. Pire, un traumatisme dont elle peine à dessiner les contours : choc et sidération ; fuite et déni. Sa voix se lie alors à toutes celles qui avant elle ont osé parler, dénoncer. A toutes celles qui autour d’elle osent l’avouer, même à demi-mot : une amie, sa propre mère…

Ainsi, le roman de Capucine Delattre se veut une exégèse fine et exigeante de ce point de bascule fatidique où l’amour se meut en destruction, où la possession doit se lire au sens premier du terme. A travers Elsa, une parmi tant d’autres, il s’agit de dénoncer comment l’extrême gravité de faits ne doit pas devenir banalité. L’écrivaine donne à lire les atermoiements de la jeune fille, qui prend conscience de son statut de victime bien après coup. Délivrance, ou condamnation a posteriori ? De celui qui a abusé de sa force ? De celle qui s’est tue ?

« C’est ainsi que les choses fonctionneront entre nous. Victor sait tout, et quand il ne sait pas, ou quand il se trompe, je me tais jusqu’à ce que ça me convienne. » (p.65)

Peut-être est-ce là l’un des romans générationnels que toutes les femmes devraient lire, parce qu’il questionne avec intelligence le consentement, les limites de l’amour et l’idée même de ce sentiment suprême.

Mon seul agacement, malgré une lecture effrénée des quelques centaines de pages, aura été l’immobilisme répétitif d’Elsa, engluée dans ses paradoxes, réitérant à l’envi ses doutes, les faits commis et vécus, comme si elle cherchait à se convaincre elle-même de ce qu’elle a enduré.

Au final, un « self-consciousness » féministe certes romanesque mais résolument ancré dans une réalité dont ce récit nous prouve la nécessité de l’améliorer. Parce que le combat est loin d’être gagné…


Un monde plus sale que moi, Capucine DELATTRE, éditions POINTS 2025 / LA VILLE BRÛLE 2023, 249 pages, 8.40€.

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