
Lorsque la narratrice, romancière de son état, jette son dévolu sur Mina pour garder son fils Lucas, elle n’imagine pas qu’en échange son monde s’apprête à être bouleversé. Si l’assistante maternelle s’avère être une perle professionnelle, elle cache dans le giron de son dévouement entier et absolu Rafael, ce fils unique chéri réchappé d’un père violent et abusif.
Mais, à à peine dix-neuf ans, Rafael a choisi de disparaître, maudit par des lettres sanglantes taguées sur les murs de leur immeuble et par les immondices répandues sur le paillasson de leur appartement. Car on devine, ou l’on présuppose (la suggestion est en général plus efficace que la démonstration), que Rafael est condamnable de mœurs scandaleuses.
Mina est une mère, et elle fera tout pour son fils. Alors, elle glisse à la mère du petit Lucas le carnet de Rafael.
Pour la romancière, le « don » est quelque peu fâcheux : elle n’a guère envie d’entrer dans l’intimité d’une sphère familiale qui ne lui appartient pas et qui est sans doute dysfonctionnelle, comme tant d’autres. Pourtant, elle tente d’honorer cette demande. Bien mal lui en prend : l’indicible lui est offert par la plume d’un adolescent bourré de paradoxes. Monstre ou victime ?
« Rafael s’est logé dans ma tête comme un ver dans un fruit. Il n’est pas seul. Mina aussi. Je pense à eux sans cesse. Pas pour comprendre. Pas pour écrire. Juste leur présence. » (p.46)
La lecture de ce carnet fait rejaillir le deuil de l’absence jamais résolue de son amie Laura, celle avec qui la vie ne pouvait avoir de sens qu’ensemble. Pourtant, un jour comme un autre, Laura est partie avec les siens, sans prévenir. L’abandon, jamais expliqué, jamais digéré. Et toute une vie à construire après, malgré la part manquante, béante, hurlante…
« L’absence laisse inerte, incapable. Prise au piège d’un impossible deuil. » (p.205)
Or, à travers le cheminement amoral que suivent les lignes griffonnées par Rafael, le spectre du prédateur jaillit : et si Laura lui-même avait été la victime d’abus perpétrés par une figure masculine à la fois protectrice et dévastatrice ?
La romancière se perd peu à peu dans les méandres du scabreux, doutant de plus en plus de la moralité des hommes face aux enfants. Rafael n’est-il vraiment qu’un spécimen, archétype de déviances honteusement partagées par tant d’hommes ?
« Ce récit, est-il celui d’un jeune homme qui veut changer ? Et si c’était l’inverse ? L’histoire d’un garçon qui renonce, qui finit par se complaire dans sa marginalité, sa monstruosité ? » (p.252-253)
Lorsque Rafael est retrouvé et condamné à témoigner de ses actes, notre protagoniste fait le constat de l’équilibre fragile de sa position : peut-elle juger le réflexe de protection de Mina envers son fils et toutes les mesures prises pour protéger les autres de Rafael-même ?
« Puisqu’au fond, Rafael est son fils et qu’un fils n’est jamais vraiment mauvais. » (p.311)
Les ultimes pages scellent la réflexion sur la part de vérité et de mensonge selon que l’on entreprend de s’emparer de la réalité ou de ce qui relève de la fiction. Le roman entier prend alors un autre sens, bascule dans l’intime. Se dire à travers la fiction, fictionnaliser la réalité : n’y a-t-il pas plus belle fonction de la littérature pour cela ?
J’ai lu ce roman très vite, chose permise par l’enchaînement de courts chapitres. Pourtant, je confesse un agacement passable lié aux multiples sauts narratifs dans un même chapitre entre la descente aux enfers de Rafael et la remontée à la surface du traumatisme de l’absence de Laura.
« Quand je m’irrite de ne pas parvenir à dénouer ce qui devrait l’être, je pense à Laura. » (p.112)
Le dénouement offre un éclairage sur ce choix. Je salue dans tous les cas l’extrême densité littéraire du propos et la qualité de l’écriture.
Spécimen, Pauline Clavière, éditions GRASSET, 2026, 404 pages, 24€.
