
En 2006, Arnaud et Aurélie se rencontrent : l’évidence de leurs accords (et à-corps). En 2021, Arnaud tue ses deux enfants et son épouse, Aurélie, pour ensuite se suicider. Comment ce couple, au mode de vie bourgeois, a-t-il pu glisser vers l’innommable ? Comment, sous le vernis policé des apparences et de la bienséance, Aurélie a-t-elle organisé sa survie face au danger grandissant dans la jungle qu’est devenu, année après année, son foyer ?
Adeline Dieudonné nous plonge dans l’intimité d’un couple comme il en existe tant. A ceci près qu’ici, point de soucis pécuniaires ou autres considérations pratiques : Aurélie et Arnaud font partie des privilégiés. Seulement, l’image éclatante de leur couple cache des dissonances dont Arnaud nie la discordance : pourtant, c’est bien lui qui crache un soir dans la bouche d’Aurélie ; pourtant, c’est lui qui la pousse à terre alors qu’elle est enceinte ; pourtant, c’est lui qui la traque à l’aide d’un mouchard sur son téléphone et son ordinateur. Après la fureur, souvent froide, viennent les effusions et les regrets.
« Arnaud était imprévisible. Il pouvait la couvrir d’attentions et d’éloges à un moment avant d’entrer dans ce qui ressemblait à une profonde colère silencieuse l’instant d’après. Elle avait renoncé à l’interroger sur ces sautes d’humeur, il ne répondait jamais clairement. » (p.274-245)
Aurélie pardonne, ravale sa dignité et ses sanglots, met à distance ses parents, ses amis mais aussi le constat grandissant, amer, de l’échec de son couple : Arnaud est dangereux. Sur elle, il scelle son emprise et jouit de manipuler cette jeune femme belle et brillante. Autour d’elle, il érige une prison de contraintes, de non-dits à ne pas transgresser, de murs d’enceinte dont seul lui a la clé. Autour de lui, il construit un voile opaque qui l’aveugle : ce n’est pas d’amour qu’il entoure Aurélie, mais de contrôle et de soumission. Il dispose d’elle, de son corps, de son âme : leur premier baiser a à jamais scellé le destin de la jeune femme.
« Elle avait parfois peur qu’il puisse entrer dans sa tête et lire ses pensées. Elle pensait moins. » (p.309
Lui échapper, fuir ? Aurélie finit par s’y résoudre. Mais un pervers narcissique ne peut céder si facilement au crash de son mariage, surtout pas dans le milieu dans lequel il évolue. Ça ne peut être lui OU elle : la « conjonction » obligatoire est celle du couple, de l’épouse (de la « conjux »), donc forcément « lui ET elle ». Alors si Aurélie lui échappe vivante, il ne reste d’espoir que l’union dans la mort…
« Il lui semblait que sa vie se déroulait loin d’elle, comme un film qu’elle essaierait de suivre sans le son. » (p.235)
« Elle se sentait désunie, elle aurait été incapable de déterminer depuis quand, quelques mois, quelques années, une partie de son esprit vivait en dehors d’elle-même, peinant chaque jour davantage à se concentrer sur des tâches simples. » (p.274)
Terrible, terrible récit d’un féminicide doublé d’infanticides que ce nouveau récit d’Adeline Dieudonné. Année après année, elle se fait la chroniqueuse d’un couple qui se délite, en pointant les indices qui annoncent le chute, inévitable. Et notre cœur de se serrer face à Aurélie, cette femme et mère courage, pleine d’une abnégation héroïque. Le quotidien le plus prosaïque devient terrain miné : il n’est plus question pour elle de vivre, mais de survivre dans une maison certes ouatée, mais de plus en plus hostile à toute vie de famille digne de ce nom. Quand les instincts les plus primaires se déchaînent dans l’intimité d’un foyer, s’agit-il de tuer ou de se faire tuer ?
« Mais moi je ne peux plus vivre comme ça, maman. Peut-être que c’est ma faute, peut-être que je ne suis pas comme il voudrait. Mais j’y arrive pas. J’ai essayé, j’y arrive pas. » (p.334)
Il est intéressant de voir qu’autour de cette famille vouée au drame gravite autour d’autres schémas familiaux, comme mis en regard : il y a la mère célibataire d’Arnaud, définitivement revenue des hommes ; son père Didier, don juan de la bourgade n’hésitant pas à rempiler avec biberons et couches à plus de soixante ans ; Suzanne et Yves, les doux parents d’Aurélie, qui depuis des décennies entretiennent une franche entente de tous les instants… Et puis il y a les amis, aux choix de vie éclatés qui renvoient aux possibilités qui auraient peut-être pu garantir la survie d’Aurélie.
Est-ce dire que tout choix de vie est irrémédiable ? Est-on forcément victime d’un enfermement en germe qui s’ignore ? Y échapper, s’en échapper, mais à quel(s) prix ?
Roman coup de poing, terrible et terriblement nécessaire à la fois. Une claque.
Dans la jungle, Adeline DIEUDONNÉ, éditions de L’ICONOCLASTE, 2026, 434 pages, 22.50€.
