
Marisa abhorre son métier. Viscéralement. Chaque dimanche soir et chaque matin de la semaine sont un supplice qu’elle essaie de tromper à coups de cachets anxiolytiques.
Pourtant, sur le papier, son job n’est pas si mal que cela si l’on en juge par son titre de « head of creative strategy ». Mais, dans la réalité, elle se morfond dans un ennui abyssal, consciente de pouvoir déléguer les embryons d’idées à ses étudiants et son assistante tout en se prévalant de son titre. Rien de glorieux, elle le concède. Dans tous les cas, tous les moyens sont bons pour tromper son ennui et, le plus souvent, c’est en surfant des heures sur Youtube qu’elle gagne sa vie, un tableau EXCEL ouvert sous le coude « au cas où ».
Pourquoi ne pas démissionner et opter pour un métier qu’elle aime vraiment ? Le suicide de la seule collègue qu’elle ait pu tolérer dans l’entreprise est un signe, tout comme ses sorties régulières au musée du Prado, pour s’immerger dans la contemplation des tableaux, ode à ses premières et véritables amours : l’art et la peinture.
Mais nous sommes à Madrid et gagner correctement sa vie est un enjeu qui ne permet pas forcément de faire la fine bouche. Alors, Marisa se consume lentement mais sûrement de mécontentement.
Vanité des vanités, pourrait-on penser… Manque de courage criant qui peut nous désarçonner : lorsque nous pestons en continu contre nos collègues, nos tâches et les responsabilités qui nous incombent, peut-être faut-il se poser la question de changer.
Or, jamais Marisa n’envisage cela, préférant œuvrer chaque matin à favoriser ses chances d’être bousculée dans la rue par un chauffard ou à « s’évader » dans un sommeil plus ou moins artificiel…
Plus que jamais, ce premier roman de Beatriz Serrano questionne l’aliénation au travail : certes, Marisa est passablement cruelle lorsqu’elle singe l’enthousiasme écœurant de ses collègues aux dents longues, mais sans doute est-elle aussi lucide quant à la mécanique impitoyable de rendement de toute entreprise, avide de tenir dans ses mâchoires une chair fraîche, servile et interchangeable, toujours plus encline à sacrifier ses heures, sa vie pour une estime de pacotille.
Ainsi, à travers le personnage déconcertant de Marisa, il nous est donné l’opportunité de réfléchir à l’enjeu du travail dans nos vies : vivons-nous pour travailler ? Travaillons-nous pour vivre ? Est-ce une hérésie que de prétendre au bonheur au travail ? Sachant que le terme « travail » désignait dans l’Antiquité le supplice, faut-il associer les quarante années « laborieuses » de notre existence comme une souffrance imposée ? Comment rendre alors ce « supplice » plus délectable ? Serait-ce dire que, servilement, nous nous sommes habitués à ce modus operandi millénaire ?
« je ne pourrai jamais m’échapper, […] on est tous condamnés à jouer le rôle qui est le nôtre. » (p.186)
Derrière le monde du travail se joue aussi le masque social, enjeu de taille au quotidien, rappelant que l’entreprise est aussi un théâtre fait d’adjuvants et d’opposants, marionnettes sans doute dirigées par un « fatum » tout-puissant. Le mécontentement nous fait osciller entre comédie et tragédie : la célébration de l’art dramatique dans toute sa puissance…
« Le travail n’est qu’un rôle à interpréter. Et les règles de ce jeu, je les connais à la perfection. […] Ce qui est sûr, c’est que je ne sais rien faire de concret, et que j’ignore comment j’en suis arrivée là. Je crois que je suis devenue une telle experte au jeu qu’est la vie de bureau que maintenant tout le monde me prend pour une grande professionnelle. » (p.19-21)
Le mécontentement, Beatriz SERRANO, traduit de l’espagnol par Carole Fillière, éditions JC LATTES, 2026, 318 pages, 21.90€.
