
Édouard et Élisabeth Corberaux règnent en maîtres sur une petite île où les habitants leur sont dévoués, d’une reconnaissance servile pour toutes les opportunités salariales que le couple offre à travers leur florissante usine, ainsi que pour toutes les largesses prodiguées, grands seigneurs qu’ils sont, à l’école, à la bibliothèque et autres associations.
Vivant en reclus dans leur immense manoir, on devine que le couple n’a pas de vie sociale.
Or, un jour qu’il a à faire sur le continent, Edouard Corberaux tombe sur une jeune femme sans le sou à faire la manche. Pris de pitié et mû par une impulsion philanthropique qui le rengorge dans l’illusion d’être un grand homme, il invite séance tenante Agathe, puisqu’elle est ainsi nommée, à venir sur son île et à se mettre à leur service, en échange du logis et de la pitance.
« On lui sauverait la vie en la prenant à notre service. Elle s’occuperait de tout ce que tu n’aimes pas faire. » (p.14)
Agathe n’ose croire en sa chance, elle qui connaît l’infortune depuis son enfance au cœur d’une famille dysfonctionnelle. Telle une Cendrillon des temps modernes, on l’habille de riches étoffes, on la nourrit sans regarder à la dépense et on lui octroie une humanité dont elle ne connaissait plus le sens.
Au nom de ce bonheur retrouvé, Agathe ferme les yeux sur les crises de Madame, lors desquelles les pires mots lui sont balancés à la tête ; Agathe ferme les yeux sur les gestes esquissés de Monsieur au plus près d’elle.
« Le sang d’Agathe se glaça. Qui était cette femme ? Elle ne la reconnaissait pas. Sa patronne avait déjà eu des paroles blessantes, mais c’était la première fois qu’elle ressentait une telle froideur. » (p.91)
Vigilante, la jeune femme perçoit qu’elle peut trouver une confidente en Marie-Aline, l’institutrice de l’île, native du fief, qui pleure son père dont la mort a été causée, selon elle, par les éléments toxiques de l’usine de Monsieur. L’alliance des deux femmes se fait par soubresauts, cahotée par le sentiment d’allégeance d’Agathe à ses maîtres et son affection pour la vieille fille. Cette dernière perçoit qu’Agathe peut être l’élément clé pour enfin faire tomber le masque sur ces bourgeois despotiques. Jusqu’au geste de trop, fatal…
Il y a beaucoup, beaucoup de Chabrol dans ce récit qui se lit d’une traite, drame bourgeois qui manipule les ficelles des classes sociales. L’emprise. On pardonnera certains fils hâtivement tirés et on regrettera des nœuds non résolus, conférant presque au texte le statut d’une nouvelle, à la limite de la tragédie. J’ai été sensible à certains passages presque surannés dans l’esprit, me donnant à lire par une intertextualité évidente des références littéraires nombreuses.
« Ces gens traitent leurs employés comme des objets, des produits de consommation. Ils les utilisent à leur guise jusqu’à les rendre malades. » (p.99)
J’aurais aimé que ce moment de lecture dure bien plus longtemps, signe d’un potentiel évident. Contentons-nous de ce récit, ponctué de passages poétiques saisissants, déjà bien plaisant.
Les Corberaux, Anne-Frédérique ROCHAT, éditions SLATKINE, 2026, 190 pages, 24€.
