A dévorer !

« Le visage de la nuit », Cécile Coulon : conte de la monstruosité, beauté de l’innommable

Les romans de Cécile Coulon ont cela d’extraordinaire qu’ils nous plongent dans une temporalité inconnue, passée voire surannée c’est une évidence, et dans une campagne reculée (le bien nommé village « Fond du puits ») sise on ne sait trop où en France. A-topique, a-chronique, le dernier récit de l’extraordinaire autrice ne déroge pas à la règle d’écriture, signature de sa plume. Et a-nomique, si je peux me permettre ce néologisme, car aucun des personnages du texte ne reçoit de nom : nous frayons avec « le garçon », « la fille », « le prêtre », « Madame » et, contre toute attente, il ne nous en faut pas plus pour très rapidement identifier les différents protagonistes et s’y attacher.

En cela, et à bien des égards, Cécile Coulon maîtrise à la perfection ce que je qualifierais de recettes de conte.

Jugez-en plutôt : un pauvre enfant échappe de justesse à la mort grâce à un guérisseur, mais est condamné à vivre avec un visage monstrueux, saturé de cicatrices et de boursouflures. Son père, devant le désastre et malgré la vie sauve de son rejeton, tombe fou. Le prêtre de la paroisse, secondé d’une ancienne institutrice devenue aveugle, recueille l’enfant pour lui éviter l’opprobre, le rejet et la condamnation d’un peuple prompt à s’acharner sur qui diffère de la norme. Couvé par ses deux protecteurs, le garçon grandit et acquiert une solide éducation.

« Vous vivrez, mais vous vivrez en monstre. ne craignez pas ce mot, il ne dit rien de ce que vous êtes, il dit seulement ce que les hommes penseront de vous s’ils vous voient. » (p.28)

La nuit devient son terrain de jeu : à l’abri de l’obscurité et loin des villageois endormis, l’enfant peut gambader à l’envi. C’est lors d’une promenade nocturne qu’il trouve le cadavre d’un oiseau : spontanément, il lui dispense des gestes d’embaumeur pour redonner au petit cadavre le digne panache de sa vie d’avant. Lui, l’enfant voué à la mort sociale, entreprend insuffler la vie aux bêtes à poils et à plumes abattues.

Lors d’une expédition nocturne, il rencontre une fille, pour qui la nuit est aussi une échappatoire : chaque journée, elle doit être aux côtés de son jeune frère qui vit en reclus à la maison. Le motif ? Une beauté innommable, source de convoitise et frein social quotidien de tous les instants.

Mais le chérubin est aussi beau qu’il est sot. Lorsque par hasard notre enfançon monstrueux découvre le frère de sa bien-aimée, il est terrassé par le contraste terrible qu’il est conscient d’offrir : comment souffrir d’être aussi beau lorsque la vie vous inflige à perpétuité la pire des laideurs ?

« seul le regard disait de ce monstre qu’il méritait d’être en ce monde au même titre que le plus bel enfant caché dans les plis de l’ancienne école. » (p.101)

Or, lorsqu’un ogre ré-apparaît dans le village, le destin du garçon chavire. Si l’ombre était déjà son terrain de jeu, l’obscurité va devenir son sanctuaire…

Somptueuses dichotomies qui structurent tout le récit de Cécile Coulon : la laideur VS la beauté ; la vie VS la mort ; la nature VS la culture ; l’ancienne institutrice veillant sur le garçon VS l’instituteur enseignant à la fille et à son frère. Des miroirs inversés mais aussi des rencontres qui se heurtent ou se lient : on a là les motifs clés de nombre de contes que l’écrivaine réinvente, réagence en supprimant toute once de merveilleux. Quoique… si merveilleux il y a, c’est celui d’une nature incarnée et charnelle : la forêt, les champs et les chemins, terrains de jeu sans limites du monstre la nuit. C’est aussi le merveilleux de l’évidence et de l’innocence quand deux âmes se rencontrent et dépassent l’enveloppe physique, la matérialité incarnée, pour songer au reste, tellement plus riche.

Enfin, le choix du motif de l’incarnation est essentiel car le corps est omniprésent dans le texte : caché, honni, souffrant, bafoué, honteux, évidé, travaillé, honoré, adulé… Cécile Coulon donne chair à la poétisation du corps, en particulier dans la mort : les mots comme les mains peuvent faire perdurer une certaine vie. On a alors les pages les plus fortes du roman, les plus sensibles

Un coup de cœur sans nom qui, à bien des égards, m’a fait penser, par une intertextualité qui me semble évidente, à un certain Grenouille de Süskind, l’amoralité en moins, puisqu’ici l’honneur est sauf, la tête, aussi affreuse soit-elle, digne et haute…


Le visage de la nuit, Cécile COULON, éditions de L’ICONOCLASTE, 2026, 276 pages, 21.90€.

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