A dévorer !

« Le cœur synthétique », Chloé Delaume : « J’veux un mec »

A presque 47 ans, on peut dire qu’Adélaïde a plutôt bien vécu sa vie sentimentale. Jugez-en : depuis l’âge de 15 ans, elle a été amoureuse neuf fois, vécu avec six hommes et cela sur une période de presque trente ans.

Sauf qu’à 46 ans, elle vient de quitter Elias après sept ans de vie commune. Oh ! elle ne leur reproche rien à ces amoureux successifs. Non, rien, sinon la lassitude de l’ennui du quotidien, sans éclat et sans guère de saveur.

« Désormais, la voilà toute seule. Célibataire, encore. » (p.155)

« C’est presque octobre, il pleut, et dans le cœur d’Adélaïde il n’y a plus personne, personne pour le faire battre et lui donner l’envie de se maintenir vivante. » (p.158)

Cependant, renouer avec le célibat s’avère chose délicate, car Adélaïde n’aspire qu’à aimer à nouveau et, pourquoi pas, convoler en justes noces.

Las : le marché du célibat pour les quasi-quinquagénaires est rude, voire cruel, et Adélaïde se rend rapidement compte que ferrer d’hypothétiques poissons va être laborieux, d’autant plus qu’elle se refuse à utiliser les applications virtuelles. Après tout, rien ne vaut les bonnes vieilles méthodes, non ? Les soirées organisées par les copines, les rencontres professionnelles… Chaque occasion génère un espoir, rapidement mis à mal. Les semaines passent, sans rien de concluant…

« Adélaïde comprend l’étendue du désastre, le niveau de l’épreuve. Elle est une parmi tant, pour pouvoir s’en extraire, il faudrait être choisie. » (p.42)

Adélaïde peut néanmoins compter sur son quotidien trépidant d’attachée de presse pour détourner son esprit de la quête effrénée de l’Homme. Mais, alors que la rentrée littéraire approche et que les guerres intestines entre les différents domaines de la maison d’édition font rage, pas sûr d’y trouver l’apaisement escompté. Par contre, le lecteur lui trouvera de savoureux chapitres mettant passablement à mal le microcosme littéraire de l’entre-soi intellectuel.

Pour résumer, Adélaïde peut être considérée comme l’archétype de la célibataire cinquantenaire, à l’âge d’un tournant décisif. Chloé Delaume propose en outre un élargissement des perspectives puisque sont convoquées les précieuses amies d’Adélaïde, et avec elles autant de manière d’aimer à plus de quarante ans passés. Quitte à ce que l’amour relève de l’adultère ou du plan c… institué.

Au final, Adélaïde est un personnage à la touchante frénésie d’une jeune fille, prouvant que la quête de l’amour n’a pas d’âge. Le cœur synthétique évoque le re-départ, à la manière d’un cheminement initiatique : le renouveau est-il possible ?

« C’est le cœur d’Adélaïde, le héros de cette histoire. C’est lui qui cogne et saigne, exige et se déploie. C’est lui qui fait le deuil, englouti par le vide. C’est lui qui seul s’entête à battre toujours plus fort. Parfois il s’imagine qu’il n’est plus fait de chair, mais de matériaux composites, de fibres synthétiques, l’aorte ignifugée. (p.177)

Ajoutons le souffle féministe à l’œuvre dans le récit : Adélaïde n’a pas eu d’enfants et n’en a jamais voulus, revendiquant haut et fort son refus. Alors, quelles perspectives à envisager à devenir une « mademoiselle » sur le tard ?

« Adélaïde n’a pas d’enfants, ça ne l’a jamais intéressée. Si elle avait eu un enfant, elle serait moins seule mais emmerdée. Adélaïde ne regrette rien, chez elle c’est une question de principe. C’est toujours elle qui change de vie, elle est moteur et non victime. Elle a confiance en son destin, se croit protégée par Aphrodite. » (p.12-13)

Le cœur synthétique est un roman qui mérite que l’on s’en empare sans hésiter : la plume y est agréable, l’humour teinté de mélancolie savamment distillé. Je reste juste songeuse quant à l’emploi important des prolepses, originalité certaine qui peut nous faire comprendre que nos chemins sont tracés selon une destinée – amoureuse, amicale, professionnelle – contre laquelle il ne sert à rien de résister.

« C’est peut-être ça aussi, le destin d’Adélaïde, elle a connu le couple, des décennies d’amour, s’est toujours ennuyée. Elle sera à jamais une femme célibataire, ce statut finira par la sécuriser. Le célibat n’est pas du tout le mot solitude, pour qui sait le remplir autant que s’y déployer. » (p.192)


Le cœur synthétique, Chloé DELAUME, éditions du Seuil, 2020, 195 pages, 18€.

1 réflexion au sujet de “« Le cœur synthétique », Chloé Delaume : « J’veux un mec »”

  1. J’en ai entendu parler dans Causette, mais je n’oserais le lire : trop peur de déprimer. Parce que dès la trentaine on est périmée, sur le marché des rencontres. Trentenaire que je suis, ô combien je me reconnais dans ce « Chaque occasion génère un espoir, rapidement mis à mal ». Je suis sûre qu’il est bon ce livre, mais je ne le lirai pas.

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