
En cet été caniculaire des années 2000 dans une bourgade insignifiante du Sud de la France, l’honneur d’une famille modeste mais orgueilleuse vacille : Céline, seize ans, est enceinte et reste muette quant à l’identité du père. Jusque là fière et altière, elle compense son ignardise par sa popularité. Pourtant, celle-ci est mise à mal par sa grossesse. Même sa sœur cadette, la sauvage et futée Jo, ne peut obtenir un indice.
« Cet été-là sera différent des autres, elles le savent – une menace dans l’air épais, déjà brûlant. » (p.39)
Pour le père, Manuel, un sanguin maçon de trente-six ans, et Séverine, son épouse cantinière, c’est la honte : comment leur fille a-t-elle pu se laisser engrosser de la sorte ? Et surtout, par qui ? L’envie d’en découdre est très forte et Manuel ne cherche pas bien loin pour assouvir sa soif de sang. Quitte à se tromper, peut-être…
Chronique sociale et chronique familiale, L’été circulaire est l’évocation de ces gens modestes et laborieux coincés dans un quotidien qui anesthésie toute échappée possible. Embourbés dans un pragmatisme qui questionne le déterminisme social (alcoolisation des classes modestes, fondation précoce d’une famille, absence d’études), Manuel et les siens perçoivent les clivages qui les cantonnent à rester où ils sont.
« Même Jo qui rêve de s’enfuir ne supporte pas que d’autres qu’elle critique sa famille. Elle seule a le droit de les trouver cons comme des huîtres, brutaux ou à côté de la plaque. D’ailleurs elle n’a jamais voulu changer de famille, juste ne plus en avoir, et surtout ne rien leur devoir. » (p.248-249)
Néanmoins, des rêves, ils en auraient. Ils en ont eu. Du bonheur, aussi. Parfois.
La famille de Manuel se dédouble avec l’histoire de sa famille à lui, incarnée par l’aïeul en fin de vie et perdu dans son Espagne d’antan, ainsi qu’avec les parents de Séverine, paysans secs et sévères. Chaque membre du couple est mal à l’aise avec sa propre histoire familiale. Alors, Céline et Jo peuvent-elles réécrire la propre histoire de la famille, ou continuer à la faire exister telle qu’elle, se contentant de ce bonheur modeste souvent malmené à coups de taloche ?
La quête de bonheur est-elle, chez les oubliés du quotidien, une ambition démesurée ? A quelle(s) joie(s) prétendre ?
« Il y avait déjà cette chose en elle, qu’elle faisait encore semblant d’ignorer : une conséquence logique, une logique froide qui veut que la misère n’engendre rien d’autre que la misère. » (p.16)
Boucle sans fin, ou espoir d’un arrêt pour un ailleurs, un autrement ?
Un roman riche, à l’écriture incisive, aussi acérée que les mots, les gestes et les faits des personnages.
L’été circulaire, Marion BRUNET, éditions ALBIN MICHEL, 2018, 266 pages, 18€.
