A dévorer !

« Je suis Romane Monnier », Delphine de Vigan : legs numérique

Thomas n’a rien demandé lorsqu’à vingt ans et des poussières on lui a annoncé qu’il était le père d’une petite fille de deux ans même pas, fruit de ses amours avec Pauline, fantasque et insaisissable jeune femme refusant les entraves. Son rôle de papa, il l’a endossé, certes contraint au début, comme il le pouvait, mais avec amour toujours. Et maintenant que Léonore vole de ses propres ailes, il lui est étrange de retrouver sa solitude d’antan…

Sauf que Thomas n’a rien demandé non plus lorsque, un lendemain de soirée, il se retrouve en possession du portable d’une inconnue. Malencontreuse erreur certainement due à la promiscuité typique d’un bar. Sauf que la jeune femme, de son nom Romane Monnier, refuse de reprendre son portable et s’arrange pour le donner à Thomas, avec son code de déverrouillage en prime, pour ensuite se volatiliser. Un testament numérique d’un nouveau genre ?

Cela a en a tout l’air car, peu de temps après, la ligne de Romane est résiliée. Notre protagoniste se retrouve avec un pur produit de la high-tech entre les mains et les clés d’une vie inconnue, jusque-là anonyme, dont il n’a rien demandé.

« Cet objet est le lieu de la connexion et du secret. Du rituel et du refuge. Des rêves et des regrets. » (p.41) « C’est fou. C’est vertigineux. » (p.225)

Or, le portable de Romane se donne à lire comme un livre : les photos, les notes enregistrées, les captures du dictaphone sont autant d’indices qui peu à peu laissent apparaître un motif. Celui d’une femme qui perd pied avec le monde réel, qui se prend à douter de la vérité des dires et des faits. Peu à peu, la morosité de la jeune femme se mue en réelle dépression : elle lâche ses attaches, se déleste des conventions sociales qui lui apparaissent comme mensongères. Le spleen se fait plus intense, plus troublant et déroutant au-fur-et-à-mesure que Thomas avance dans son « enquête ». L’attachement aussi à cette figure non pas de papier mais numérique devient plus grand : après tout, Romane pourrait être sa fille.

Il faut dire que les points communs entre Thomas et Romane sont nombreux et la vie de l’un tend à être, à bien des reprises, le parallèle de l’autre. N’y avait-il donc point de hasard à ce que le portable de Romane devienne le point de jonction entre deux âmes esseulées ?

« Et puis le téléphone de Romane Monnier l’emmène ailleurs, vers d’autres souvenirs. Il a parfois l’impression de visiter les pièces fermées de sa propre mémoire. Et de pouvoir, enfin, ouvrir la fenêtre. » (p.128)

Le dernier roman de Delphine de Vigan est virtuose, questionnant la solitude parentale, le sentiment d’inadéquation au monde et la difficulté à être et devenir (pour le complément, tant de possibilités offertes par le récit…). Je reste particulièrement touchée par la justesse des réflexions de l’écrivaine lorsqu’il est question de l’emprise des technologies sur nos vies, ce qui n’est pas sans rappeler son excellent précédent roman, Les enfants sont rois. Une apologie sans doute esquissée pour des vies moins connectées mais plus ancrées dans le réel, à l’échelle de notre propre humanité, et non celle du monde entier.

Magnifique. Nécessaire.


Je suis Romane Monnier, Delphine DE VIGAN, éditions GALLIMARD, 2026, 334 pages, 22€.

3 réflexions au sujet de “« Je suis Romane Monnier », Delphine de Vigan : legs numérique”

Laisser un commentaire