A croquer

« Un jour, je serai trop célèbre », Raziel Reid : paillettes amères…

Jude est un adolescent coincé dans un bled ouvrier du Canada, où la seule perspective d’emploi reste la mine. Morne quotidien, dans une cellule familiale éclatée : son père a fichu le camp il y a des années et sa mère, une strip-teaseuse, a refait sa vie avec Ray, un homme taciturne et querelleur.

Pourtant, Jude sait qu’un ailleurs, meilleur, l’attend : et oui, il est une star, il le sait et le fait savoir. Son homosexualité assumée ? Une fierté ! Son maquillage glossy et ses travestissements réguliers ? Sa signature. Les multiples magazines people qui sont sa lecture de chevet ? Sa Bible. Les trottoirs enneigés de sa ville ? Un Walk of Fame qui s’ignore. Les insultes taguées sur son casier ? La rançon de la gloire et du succès.

« Je voulais qu’ils me haïssent, j’étais persuadé que la haine était ce qui me rapprocherait le plus de l’amour. » (p.25)

Il faut cela pour faire face aux insultes qui ponctuent chacune de ses journées, insultes proférées par des camarades cruels et sans doute pas si indifférents à sa différence, pourtant clairement affichée et assumée.

Alors, Jude / Judy métamorphose sa vie avec ce qu’il faut de paillettes, licites ou non. Des rêves illimités et des fantasmes débridés pour s’ouvrir un horizon à la perspective élargie. Tromper l’ennui. Feinter la fatalité. Cracher sur la médiocrité.

« Je fantasmais à fond d’être sur sa liste des « Gens les plus fascinants ». A la première place évidemment. » (p.12)

Au final, ce roman livre le portrait attachant d’un adolescent absolument atypique, qui questionne les bouleversements de la société en termes d’acceptation des différences. Jude se fait le héraut d’une cause encore trop souvent malmenée par les aprioris supposés bien-pensants.

Raziel Reid propose une leçon de vie édifiante à travers Jude, héros quasi-christique crucifié pour avoir voulu (oui, l’usage du passé a son importance) aimer à sa manière, comme il était. Le dénouement, cruel, nous laisse pantois.

« Mais mon histoire n’est pas un conte de fées. » (p.147)

Car, au final, Jude ne veut rien tant que d’être aimé du beau Luke. Doit-il pour cela être martyrisé sur l’autel de l’intolérance ?

« Je voulais qu’il m’aime, et si c’était impossible je voulais qu’il me haïsse, parce que l’amour et la haine sont indissociables, les deux faces d’une même pièce, et je voulais que Luke mise tout sur moi. » (p.193)

Une expérience littéraire certainement déroutante dans le style, mais bouleversante. Nécessaire, donc, pour faire avancer les combats. Film interrompu…


Un jour, je serai trop célèbre, Raziel REID, traduit de l’anglais (Canada) par Patricia Barbe-Girault, éditions LA BELLE COLERE, 2020, 221 pages, 19€.

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