
Cela pourrait être l’histoire d’un double fictionnel : en effet, Susanne est le double de papier de Sarah, une quarantenaire éprouvée par sa vie familiale. Un personne fictif très inspiré par une femme réelle… dans le roman. Mais c’est le récit d’un trio, puisque Sarah a confié le récit de sa vie à un écrivain et que ce dernier, ayant travaillé la matière inédite que cette lectrice lui a offerte, lui soumet les « grandes » lignes du roman dont Susanne – alter ego fictif de Sarah – sera l’héroïne.
La mise en abyme est vertigineuse, puisque le récit de Susanne est la mise en mots de l’histoire de Sarah, sans doute elle-même personnage de fiction mais qu’Eric Reinhardt, marionnettiste en diable, parvient à rendre réelle. En effet, comment ne pas être tenté par des analogies qui tendraient à identifier l’écrivain du récit comme M. Reinhardt lui-même, et Sarah comme une lectrice existant réellement.
Et le fil de se dérouler, tel un palimpseste autocentré, du récit en train de narrer un roman en pleine élaboration… sachant que le personnage de Susanne lui-même tente de percer dans le monde du livre ! L’abyme est vertigineux… mais redoutablement astucieux pour questionner la frontière, parfois si ténue, entre ce qui relève de la réalité et ce qui relève de la fiction. Car, au final, nous lecteurs lisons deux fictions en une… ou plutôt conjointement : l’histoire de Sarah mais aussi, en parallèle, celle de Susanne. L’écrivain, qu’il s’agisse du personnage ou de l’auteur lui-même, met ces deux femmes en miroir. Sarah œuvre à la construction de son double de papier, nuançant tel point, choisissant de taire tel autre élément, infirmant ou confirmant telle ou telle donnée. En d’autres termes, ce nouveau roman d’Eric Reinhardt incarne avec un talent certain et surtout avec une évidente ingéniosité le modus operandi du travail de l’écrivain. Point de tyrannie de la lectrice envers l’écrivain, tel un remake du Misery de Stephen King, mais au contraire échanges bienveillants et intelligents pour nourrir la trame romanesque du récit en devenir. Et Sarah d’adouber certaines propositions, personnelles, de l’écrivain, pour nourrir la trame « réelle » existante.
Cette trame, quelle est-elle ? Elle tient en peu de mots : Sarah – Susanne jouit depuis presque vingt-cinq ans de l’opulence d’un mariage aristocratique qui ne lui fait pas craindre le besoin. Certes, elle a eu son lot d’épreuves, a vaincu un cancer par exemple, mais aujourd’hui elle a fait le choix de ne plus travailler et de se livrer à l’art. Cependant, au détour de formalités qui semblaient anodines, elle découvre que son mari possède 75% de leurs biens… et qu’il ne montre guère de promptitude à éclaircir pour Sarah – Susanne l’affaire puisque pour lui c’est chose sûre : ils finiront leur vie ensemble. Afin de provoquer chez son mari un électrochoc et l’amener à répondre (enfin) à ses questions, Sarah – Susanne décide de quitter le riche cocon familial pour quelques mois. Bien mal lui en prend : non seulement elle se met elle-même à l’épreuve, mais elle découvre avec consternation que sa ruse est en passe de se retourner contre elle. Terrible ironie du sort et injustice d’un destin jusque-là lisse comme une mer d’huile. Le courroux de son mari, pourtant silencieux, s’annonce terrible. Et la chute de notre double héroïne de devenir insondable. Celle qui pensait mener le jeu devient le pauvre jouet d’un homme prêt à tout pour garder sauves les apparences.
Eric Reinhardt offre un récit d’une grande richesse thématique : un double portrait de femme soumise à l’emprise du patriarcat ; l’art, dans sa genèse et ses mystères ; la création littéraire, enfin et peut-être surtout. L’auteur offre un maillage serré de ses deux S, entrelacement harmonieux au cœur duquel le cheminement fictif de l’une pourrait être une clé – réelle – pour l’autre : celle de la révélation, de la libération. Et si le dénouement d’une vie de papier pouvait être le début de la renaissance d’une autre ?
Sarah, Susanne et l’écrivain, Eric REINHARDT, éditions GALLIMARD, 2023, 420 pages, 22€.

Très belle phrase de conclusion qui correspond parfaitement à ce roman très réussi !
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Je suis touchée. Sur Insta, une chroniqueuse démonte le roman… Je t’avoue avoir été assez surprise d’une telle réaction, mais il y a des avis qui divergent forcément…
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Que les avis divergent , au contraire, c’est de la confrontation d’où naît la réflexion. Mais, sur les réseaux, certaines réactions relèvent plus du comptoir du bistrot du coin avec la concision qui n’appellent aucune nuance.
Alors que la littérature est toute dans ces interstices où chacun se plongent avec délice pour recréer le sens des mots d’un(e) autre.
Du coup, en parlant d’un livre, on ne parle que de sa façon de le ressentir. Qu’est-ce qui dans ce roman a tellement dérangé profondément ce lecteur ? Mais, bien sûr, il ou elle préfère attaquer au lieu de s’interroger.
On ne peut pas grand chose contre de telles réactions.
Alors, essayons de ne pas en être trop touché (e)…
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