
Emily n’a d’yeux que pour ce client qui, deux fois par semaine, vient prendre un verre dans son restaurant. Ce client, c’est Aidan, un homme qu’elle connaît depuis qu’elle est enfant, devenu veuf trop tôt et en charge de sa fille adolescente, Cecilia. Sombre, taiseux, mais indubitablement attirant, Aidan cultive sans le vouloir un mystère qui attire la jeune barmaid comme un lapin aveuglé par les phares d’une voiture. Le risque de collision – tragique – est bel et bien là, n’en déplaise aux amateurs d’une possible romance.
Car Aidan cache bel et bien quelque chose. Ou plutôt quelqu’un. Dans un cabanon de sa première maison, puis dans une chambre fermée à clé de sa nouvelle location d’homme veuf, il tient captive depuis cinq années une jeune femme qu’il a dépouillée de tout, même de son identité. Il l’a ainsi renommée Rachel, selon son bon vouloir. Chaque soir, il lui rend visite, la déshonore de son passage puis la laisse, menottée, pendant de longues heures. Jamais Rachel n’a tenté de s’échapper, consciente du risque d’y laisser sa vie. Captive, mais vivante. Avec lui, elle a appris à obéir, pour ne pas mettre davantage sa vie en péril.
« Ce soir-là, il y a avait eu des coups de pied. Quelques autres fois aussi. Quand il frappe, c’est toujours avec les pieds. Jamais avec les mains. » (p.123)
Ainsi, le roman tout entier joue du machiavélisme d’un seul homme : figure angélique pour mieux attirer ses proies et s’assurer leur docilité en dégainant la carte du père de famille éploré ; figure démoniaque qui dépossède ses victimes de leur identité au mieux, de leur vie au pire.
Deux femmes sont donc en danger dans le récit : Rachel, en premier lieu, retenue dans la plus extrême servilité ; Emily ensuite, que l’on devine être la prochaine victime d’Aidan. La première, lorsqu’elle comprend le modus operandi de son bourreau, ne peut que trembler : et si une nouvelle captive lui succédait ? Que deviendrait-elle ? Serait-elle sacrifiée, comme toutes les « autres » ? Et notre sang de se glacer.
« Règle numéro trois pour rester en vie hors du cabanon : si tu dois faire partie de son monde, tu dois être spéciale. Tu dois être la seule. » (p.190)
Le roman, aussi fictif soit-il, n’est pas si dénué de réalisme que cela : les faits divers sordides qui narrent la captivité et l’exploitation de jeunes femmes pendant de longues années sans que quiconque n’y prête attention ne sont hélas pas si rares. Clémence Michallon s’essaie à la narration de ce qui peut se passer dans l’intimité du bourreau et de sa victime. Aucun misérabilisme : juste une froide objectivité qui sied parfaitement au portrait d’un homme à la dualité glaciale et bien évidemment fort riche d’enjeux dramatiques. Entre l’une qui espère fuir l’horreur de sa captivité, et l’autre qui souhaite se blottir dans les bras d’un homme qu’elle ignore être dangereux, la tension est à son comble…
« Tu n’as aucune idée de ce qu’il manigance. Tu n’arrives pas à le cerner. Ta vie a toujours tenu à ça, plus qu’à aucune autre chose – ton aptitude à démêler ce qui se trame sous son crâne. » (p.318)
Un texte fort, captivant et haletant.
Une locataire si discrète, Clémence MICHALLON, traduit de l’anglais par Nathalie Bru, éditions FAYARD, 2024, 445 pages, 23€.

Où comment tomber dans les mains d’un prédateur et puis, comment s’en sortir ?
Merci pour ton analyse 😉
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