
Sally Diamonds a maintenant quarante-deux ans mais toute sa vie durant elle a vécu sous cloche. Celle, préconisée par son père adoptif et psychiatre de son état, qui a fait de la jeune femme une « handicapée émotionnelle » : une empathie proche du néant, un isolement prescrit, une surdité feinte pour échapper aux autres.
Celle aussi, qu’elle ignore jusqu’au jour où son père adoptif décède et lui « lègue » trois longues lettres qui racontent sa véritable histoire, tragique et glaçante. Sally, qui n’a rien gardé en mémoire de son enfance traumatique, découvre l’innommable : la captivité forcée d’une enfant de onze ans, devenue mère à douze sous les assauts d’un pédophile. Et elle, Sally, est l’enfant d’un monstre, dont on n’a jamais retrouvé la trace…
Son comportement et ses errances sociales trouvent alors enfin une explication. Mais s’adapter au monde moderne prend du temps et son inadéquation notoire dans sa bourgade peine à être dépassée. Alors Sally, entourée de quelques proches, entame un cheminement pour enfin « être » et re-devenir au monde.
C’est sans compter un vieil ours qui lui parvient dans un colis envoyé depuis la Nouvelle-Zélande et qu’elle identifie aussitôt comme Toby, la peluche de son enfance. Son géniteur pourrait-il être encore en vie ?
« Les pédophiles cessent-ils d’être des pédophiles tant qu’on ne les a pas arrêtés ? » (p.203)
On frémit, car la quête des origines, aussi glaçante soit-elle, devient enquête. Et le roman de livrer la genèse, en des chapitres alternés, du martyr de Sally et de sa mère. Nous découvrons, horrifiés, les agissements d’un homme à la fois misogyne et pédophile qui non seulement séquestre ses victimes mais isole de toute vie sociale son fils en lui imposant des arguments fumeux, auxquels bien sûr l’enfant, crédule et aveuglé par l’amour pour son père, croit.
L’inadaptation sociale de Sally s’explique-t-elle par les gènes maudits dont elle est le fruit ? Peut-elle prétendre à vivre autrement une existence dont les hommes autour d’elle l’ont privée, avec plus ou moins de cruauté ?
Le roman réfléchit avec intelligence à la filiation : que lègue-t-on lorsque l’on est parents, que ce soit imposé ou involontaire ? Peut-on outrepasser un carcan pour devenir soi-même ou est-on fatalement condamné à répéter des schémas délétères ? L’enfance victime est ici lourdement dénoncée : sous couvert d' »aimer », tant de gosses abusés et abîmés…
« Qui me comprendrait, même si je disais la vérité ? Vérité que je ne pouvais avouer. » (p.371)
L’alternance des voix narratives Sally / son frère m’a happée, on le comprend. A l’inverse, le cheminement de ré-appropriation sociale et émotionnelle de Sally, poussive et répétitive, m’a passablement agacée car trop de fils tendaient vers une forme de naïveté pas forcément crédible.
Un bon moment de lecture, mais sans emphase non plus.
La voisine sans histoire, Liz NUGENT, traduit de l’anglais (Irlande) par Manon Malais, éditions Michel LAFON, 2026, 429 pages, 21€.
