A dévorer !

« Périandre », Harold Cobert : tout pour son fils chéri

Connaissez-vous l’histoire mythologique de Périandre ? Fils du roi de Corinthe, le petit Périandre est couvé, choyé à outrance par sa mère Kratéa, convaincue que la chair de sa chair « dominera le monde » (p.1). En effet, pour elle, son fils est né pour être exceptionnel, et elle n’a de cesse à vouer sa propre vie à faire de celle de son fils un enchantement de tous les instants, ne lui refusant rien, anticipant tous ses désirs. Après tout, elle a mis au monde un miracle auréolé de la réussite et du succès : rien ne doit pouvoir résister à son ascension. Le roi dans tout cela ? Vite évincé lors d’une bataille. Ce n’est que mieux pour la reine : elle va pouvoir choyer son « couple » avec son fils. Kratéa fait donc l’éducation de Périandre, dévouée à l’extrême, construisant pas à pas une figure tyrannique à laquelle personne ne résiste jamais, car habituée à être toujours contentée. Seule trotte dans l’esprit de la mère une idée fort désagréable : que se passera-t-il le jour où son fils s’attachera amoureusement à une femme ? Pour éradiquer ce « risque », Kratéa met au point une stratégie amorale qui fonctionne un temps, mais que Périandre découvre un jour avec effroi. Et la chute de se mettre en place…

Deux millénaires environ plus tard, nous retrouvons une mère et son fils, tous deux anonymés. Réécriture du mythe de Périandre, la mère se consume d’un amour exclusif pour son fils, qu’elle promet à de grandes choses. Ne lui refusant rien (plaisirs en tous genres), évinçant ce qui entrave le cocon mère-fils (le père, pâle figure tout juste bonne à engendrer l’enfant), la matrone « dresse » son cher petit à être entièrement à elle, jusqu’aux limites du répréhensible. L’immoralité est en effet la ligne rouge avec laquelle elle flirte, sans jamais la franchir à la différence de Kratéa, mais se permettant des licences condamnables tout de même.

« Son fils la comblait. Il la saturait de fierté pour elle-même. Mais sa plus grande fierté était d’être prise pour sa sœur ou, mieux, pour sa petite amie quand ils marchaient dans la rue ou allaient acheter des vêtements ensemble. » (p.56)

Cette appropriation, cette quasi-dévoration saturnienne est mise en danger lorsque le fils décide de se marier. La mère, contrite, voit son « couple » mis en danger pour une oie blanche. Patiente, même reléguée sur le côté, elle sait qu’elle remettra la main sur la chair de sa chair, la sienne et celle de son fils. Telle une vigie, la mère guette et œuvre, insidieusement. Elle n’est pas née celle qui mettra en péril l’amour exclusif pour son fils ! Le dénouement, cruel et ironique, nous laisse pantois… quoique peut-être pas si inattendu que cela.

« Mon fils est de la race des Médicis, il est promis à un grand avenir dans son domaine, je le sais depuis qu’il est tout petit. Il est passionné et très indépendant, je l’ai élevé pour qu’il le soit, toutes celles qui ont voulu l’enfermer en ont été pour leurs frais, et vu comment il a l’air de tenir à toi, je ne voudrais pour rien au monde qu’il t’arrive le même sort. » (p.118-119)

Que ce récit m’a plu ! Dévoré en 24 heures, Périandre réactualise la source mythologique en une réécriture moderne. Le conte traditionnel devient palimpseste pour un récit qui en reprend tous les motifs : un amour maternel exagéré pour le fils ; une exclusivité dangereuse et malsaine ; une dimension incestueuse plus ou moins avouée, plus ou moins affichée ; un cordon jamais coupé.

« Car tant qu’il l’écouterait, tant qu’il se conformerait à ses désirs, à sa volonté et à ses décisions le concernant, prises uniquement dans son intérêt, pour son bien, tant qu’il l’aimerait de cet amour inconditionnel, exclusif, total, toutes les beautés, toutes les joies et toutes les richesses de cette terre ici-bas lui appartiendraient. » (p.193-194)

Bien sûr, tant la source mythologique que son actualisation contemporaine sont exagérées et se veulent mises en garde morales. Et pourtant, ces récits ne questionnent-ils pas les limites de l’amour filial ? Ne critiquent-pas la tendance de certains parents à porter aux nues leur rejeton ? La sacralisation de l’enfant, forcément dangereuse, ne semble qu’être source de dommages, tant pour l’enfant que ses parents. Le rôle de la mère est bien évidemment au centre de tout cela, et nombre de psychanalystes doivent encore se régaler aujourd’hui de traiter cet amour fusionnel mais toxique.

« C’est ma mère… Mets-toi deux secondes à sa place : elle a renoncé à sa carrière pour s’occuper de moi, elle m’a élevé toute seule, j’ai été le centre de sa vie pendant des années, ça ne doit pas être facile pour elle de couper le cordon avec son fils, et unique en plus. » (p.125-126)

L’émancipation doit pouvoir se faire, mais à quel prix ? La mère est certes accusée de trop aimer son fils, mais elle reste une mère, et même si son attitude est condamnable, la force de son amour pour son rejeton reste touchante. Au final, y a-t-il un équilibre à atteindre lorsque l’on aime en tant que parents ? Quelles sont les limites au « trop aimer » ? Infantilisation, enjeu de la responsabilisation, difficile peut-être de juger de l’amour « juste » quand on est une mère… Y a-t-il d’ailleurs une juste « mesure » à revendiquer dans l’amour qui unit une mère à son enfant ?

« Elle veillerait sur lui. Une lionne. Une louve. Elle le guiderait. Elle l’aiderait à faire les bons choix, envers et contre tous, contre lui si nécessaire ; car qui d’autre qu’une mère pourrait savoir ce qui est bon pour son fils ? Elle seule savait, puisqu’elle était sa mère. » (p.15-16)

Périandre est un redoutable récit, à bien des égards conte moral ou conte philosophique. Je m’extasie de la fluidité de l’écriture, de sorte qu’on le lit d’une traite ce complexe d’Œdipe inversé. Brillant, ingénieux, et surtout intemporel.


Périandre, Harold COBERT, éditions ROBERT LAFFONT, 2022, 194 pages, 18.50€.

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