A dévorer !

« Celle qui criait au loup », Delphine Saada : tragique verrouillage

Albane Janssen a tout de la femme modèle. Infirmière respectée et adulée au sein de l’hôpital parisien où elle travaille, elle fait figure d’autorité auprès de ses collègues et même de ses supérieurs. Pourtant, Albane est d’une austérité froide, d’une exigence millimétrée : elle ne se permet aucune fantaisie et se mure dans une discrétion absolue lorsqu’il s’agit de sa vie privée. Les infirmières du service l’admirent certes, mais peinent à lui accorder une réelle affection tant il leur est difficile de pénétrer dans l’intimité de la jeune femme de 38 ans.

« Durant ses heures de service, Albane est serviable et à coute. Durant ses heures de service seulement, car en dehors on ne sait pas, on ne la voit jamais. » (p.25)

« Faut juste reconnaître que c’est pas normal de passer autant d’années à travailler avec une personne sans rien savoir de plus sur elle que ce qu’il y a de noté sur son CV ; peut-être cache-t-elle quelque chose, un secret, un truc du passé ? » (p.27)

A la maison, Albane est chérie par son mari Sebastian et veille à la bonne organisation du quotidien de ses deux enfants, Arthur et Emma. Pourtant, même si elle semble être une maman impliquée et soucieuse du bien-être de ses petits, des indices laissent à penser que tout n’est pas si idyllique. De fait, Albane se montre régulièrement plus dure envers Emma, sa fille de six ans, qu’envers Arthur : peu de gestes d’affection, une sévérité plus marquée, une impatience affichée face aux simagrées juvéniles de la petite et, surtout, des gestes ou des actions punitifs disproportionnés. Pourquoi une telle différence ? Qu’est-ce qui fait que la pétillante et fraîche Emma se heurte de la sorte à une forme d’hostilité de la part de sa mère ?

« Une fille, son malheur. […] Un fardeau pour la vie. […] Albane était convaincue que cette malédiction s’était abattue sur eux par son unique faute. Elle avait dû faire quelque chose de mal dans le passé, quelque chose de sale, de honteux. Et même si elle n’identifiait pas quoi précisément, elle nourrissait cette conviction en elle comme elle nourrissait cette enfant irrémédiablement atteinte. » (p.40)

Lors d’un événement signant un point de non-retour, qui scandalise tant ses collègues que son mari, Albane est contrainte de se faire aider par un psychiatre, sous peine que Sebastian la quitte et amène avec lui les enfants.

« Mais qui es-tu ? T’as le coeur tout petit et froid, opaque aux souffrances des autres. Tu cours, tu fonces, tu repousses sur le bas-côté tout ce qui entrave le chemin tracé à l’avance dans ta tête. […] mais qu’est-ce qu’elle a fait Emma pour mériter ton indifférence ? » (p.135)

La jeune femme pense ruser et, pétrie de sa confiance en son propre contrôle des personnes et des choses, se débarrasser vite fait bien fait de ce jeune médecin charger de comprendre les éléments internes qui l’ont amenée à mettre en danger Emma. Sauf qu’Albane se prête au jeu sans vraiment s’en rendre compte et découvre, au fin fond de son être, l’innommable, l’indicible que son inconscient avait verrouillé depuis des décennies dans un mécanisme de survie. Cette découverte la bouleverse et la confronte douloureusement à une relecture de son enfance qu’elle pensait avoir oubliée. Mais, au-delà de cette révélation sordide qui lui fait comprendre tous les verrouillages qu’elle a mis en place depuis l’âge de quatre ans, elle réalise que sa propre fille pourrait à son tour, plus grande, réitérer le même schéma de vie qu’elle-même, comme si le passé traumatique était amené à se répéter.

« Je commence à comprendre beaucoup de choses de mon rapport aux autres, à Emma notamment, mais, pour moi, si l’inconscient a enfoui certains morceaux du passé aussi loin, c’est sûrement parce qu’il vaut mieux qu’on les laisse là où ils sont. » (p.187)

Si Emma est en danger avec sa propre mère, est-elle également en danger du fait de cette lignée maudite ? Comment Albane peut-elle échapper à son propre enfermement ? Comment sortir Emma d’une sphère que sa propre mère juge mortifère ? A quelles extrémités arriver pour se sauver soi-même et sauver son enfant ? Quand le silence a muselé de force des victimes, comment enfin oser faire entendre sa voix ?

Dans un récit coup de poing, pétri d’une humanité à vif sous la froideur paradoxale du personnage d’Albane, Delphine Saada livre une très belle et poignante réflexion sur la lignée familiale, celle qui construit et celle qui détruit, celle qui élève et celle qui fait chuter. Le lecteur, le cœur au bord des lèvres, découvre, aussi impuissant qu’Albane devenue adulte, le traumatisme que le passé et l’inconscient peuvent parvenir à enfouir. Et de s’interroger : à quels démons possibles de notre enfance notre esprit nous rend-t-il aveugle et sourd ? En quoi l’innocence bafouée de l’enfance peut-elle détruire à jamais une vie à mener ? A quels indices se fier ? De quels faits se méfier ? Par quels mécanismes peut-on assurer notre survie mentale et affective quand le pire est arrivé et que rien n’a jamais été su… ou cru ?

« Cela ne s’effacera pas de votre mémoire une seconde fois, simplement, vous devez apprendre à vivre avec. » (p.223)

La parole de l’enfant et le déni de l’adulte sont au cœur du roman. Une évidence s’impose : lorsque l’enfance est entachée, il est compliqué de s’ériger comme un pilier. Les monstres du présent ont leurs racines profondes dans un passé donné, que l’on ne peut jamais vraiment oublier.


Celle qui criait au loup, Delphine SAADA, éditions PLON, 2022, 270 pages, 18€.

2 réflexions au sujet de “« Celle qui criait au loup », Delphine Saada : tragique verrouillage”

  1. Waouh ! Un roman qui soulève des questions enfouies depuis longtemps… Comment se construire ou plutôt se reconstruire après un traumatisme vécu pendant l’enfance et enfoui au fond de notre mémoire ? Comment trouver les solutions au fond de soi et aussi dans son entourage ?
    Peut-être un livre à offrir à des lycéennes…

    Aimé par 1 personne

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