A dévorer !

« Pas ce soir », Amélie Cordonnier : à la recherche de l’intimité perdue

Ô bonheur de retrouver l’extraordinaire prose d’Amélie Cordonnier, écrivaine que j’affectionne depuis ses débuts (Trancher, Un loup quelque part), et que ce nouveau roman auréole d’un succès littéraire pérenne, autour de ses thématiques de prédilection, à savoir la sphère quotidienne d’une cellule familiale lambda en proie à un problème que l’on ne dit pas, que l’on n’affiche pas, par pudeur voire par honte.

« Très loin. Très très loin. Le bout du monde. Et peut-être aussi la fin d’un monde. Ah, bah d’accord. Ils en sont donc arrivés là. » (p.9)

Le problème, dans Pas ce soir, concerne un cinquantenaire qui, après vingt-trois ans d’un heureux mariage, voit sa femme Isabelle se refuser peu à peu à lui. Après plusieurs mois d’abstinence absolue alors que son désir à lui pour elle se fracasse avec violence sur les rochers de l’ignorance innocente la plus absolue, il assiste, médusé, à l’exil volontaire et progressif d’Isa : ainsi, elle commence à dormir dans la chambre laissée libre par Roxane, la plus jeune de leurs deux filles. Le prétexte ? Elle dormira mieux. Il faut dire que notre époux délaissé est sujet à de terribles ronflements. Puis, elle fait migrer avec elle tous les livres qu’elle dévore, elle la libraire, et qui jusque-là attendaient patiemment au pied du lit conjugal. Isabelle a définitivement pris ses quartiers ailleurs, fuyant ostensiblement tout rapprochement physique avec son mari.

« Un homme et une femme. Chacun de leur côté. […] Un homme qui désire et une femme qui soupire. Un homme qui se désole, une femme qui s’enferme, les heures qui s’étirent et leur amour qui s’étiole. » (p.31)

Et ce dernier de s’interroger : pourquoi cette distance soudaine ? Qu’est-ce qui peut faire basculer sa tendre épouse dans un ascétisme sexuel douloureux pour lui ? Peut-on concevoir d’aimer sans consommer ? La chair peut-elle se désolidariser du cœur et de l’esprit ? Comment expliquer cette désertion sexuelle alors que pendant tant d’années leurs corps et leurs cœurs se sont frénétiquement consumés au contact de l’un et de l’autre ? Amant ? Lassitude ? Dans quels pièges leur couple, pourtant solide, est-il tombé ?

« Est-ce que la conjugalité tue obligatoirement le désir ? » (p.113-114)

Dans une attente insoutenable chaque jour renouvelée, le mari meurtri guette les moindres signes qui prouvent qu’Isabelle l’aime encore, l’aime quand même. Mieux : il s’emploie à déployer mille et une stratégies délicates pour identifier le problème et, peut-être, le solutionner. Quête et enquête au pays des draps froissés…

« Alors quoi ? Se taire ? La fermer à tout jamais ? Peut-être. Peut-être que l’abstinence est vouée au silence. Et la chasteté condamnée à l’incommunicabilité. Peine au carré. » (p.35)

Il serait fautif de considérer l’époux comme libidineux ou pathétique. Non, on a là un homme désemparé lorsque cesse la démonstration charnelle d’un sentiment amoureux réel : conscient d’en arriver à être consumé par les fulgurances dépitées (car inassouvies) de son entre-jambe virile, l’homme souffre. Béance douloureuse et ignorance de comment aimer autrement lorsque l’épouse se fait insaisissable et ruse pour échapper à tout contact physique.

« Est-ce que l’on peut en parler, du corps fourbu parce qu’on ne le désire plus, de la souffrance que peuvent infliger des mains qui plus jamais ne vous touchent ? De la violence qu’il y a à essuyer tous ces refus de la part de la personne qu’on aime. Est-ce qu’on peut le dire, tout ça ? Non, pas le droit. Tabou. Ta gueule, c’est tout. Et puis y a pas mort d’homme. Ben si, justement, il y a un homme qui se meurt. De désamour et de désirs coupables. » (p.152)

On a donc ici un couple sur le fil, à un point de bascule proche de la rupture. Avec optimisme, peut-être peut-on considérer cette crise conjugale comme un tournant pour apprendre à aimer autrement, différemment, et investir les sentiments amoureux d’une autre dimension sexuelle / que sexuelle. Alors, le couple transcendera-t-il cette épreuve intime ?

« En s’éteignant, le sexe a tué bien plus de choses entre eux qu’il ne l’avait imaginé, et sûrement bien plus encore qu’il n’accepte de l’admettre. Son histoire avec Isa hoquette, leur vie à deux crève sans bruit. Et cette agonie l’anéantit. » (p.100)

Amélie Cordonnier signe là un nouveau roman d’exception, avec cette écriture à elle, mélodieuse et poétique, tout entière travaillée sur les sonorités et les jeux de mots. Une prose littéraire à souhait, que les phrases nominales gonflent d’un souffle saccadé, comme l’est celui de notre mari meurtri en son corps et en son âmes viriles, guettant les signes d’un amour point encore mort. Brio des mots d’une extraordinaire conteuse d’un couple malheureux.

Quand refus et avidité d’aimer se heurtent, les éclats de prose, de cœur et de corps s’en retrouvent magnifiés sous la plume d’Amélie Cordonnier.

« Il n’en finit pas de se demander ce qu’ils sont désormais l’un et l’autre. L’un pour l’autre. Peut-être un peu tout cela à la fois. » (p.175)


Pas ce soir, Amélie CORDONNIER, éditions FLAMMARION, 2022, 249 pages, 19€.

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