A dévorer !

« Le répondeur », Luc Blanvillain : l’effet caméléon

Baptiste vivote de son talent d’imitateur dans un théâtre poussiéreux dans lequel réunir une vingtaine de spectateurs confère au succès. Fort de ses interprétations de voix pour la plupart disparues (Balladur, Gide, Mendès-France, Céline et autres voix « sérieuses »), il ose espérer un jour être repéré pour son sens inné du mimétisme vocal, prouesse somme tout incroyable frôlant la schizophrénie.

Baptiste pense son heure de gloire arrivée lorsque Pierre Chozène, un écrivain très célèbre auréolé de prix littéraires prestigieux, demande à le voir à la fin d’une représentation aussi décevante que les précédentes.

« Baptiste se dit que ses misérables prestations dans le théâtre de Vincent n’avaient pas été vaines, si elles lui avaient permis de rencontrer Chozène. » (p.12)

Mais son but est tout autre : ennuyé par les contingences matérielles (à savoir : répondre aux nombreux appels de ses proches ou de ses contacts professionnels) qui le freinent dans l’écriture de son nouveau roman (LE roman !), Chozène demande à Baptiste de devenir sa voix pour répondre, à sa place, à tous les appels. Que Baptiste se rassure : afin d’éviter toute méprise fâcheuse, l’écrivain a élaboré une « bible », en y listant tous ses contacts et tout ce qu’il est nécessaire de savoir sur son ex-femme, sa fille, son éditeur et bien d’autres…

« Vous n’imaginez pas, geignit-il. Personne ne vous laisse tranquille. Les amis, ma fille, mon éditeur. Personne ne se rend compte. Il faut répondre, tout le temps, répondre, répondre, répondre… » (p.24)

Baptiste hésite un peu, tant l’offre est inédite. Après tout, on lui demande sciemment d’usurper la voix d’un autre (et quel autre !) pour lui rendre service. Alors il se lance ! Si les débuts témoignent de quelques balbutiements, Baptiste trouve rapidement ses marques et pénètre progressivement avec aisance dans la sphère personnelle et professionnelle de l’illustre écrivain.

Mais lorsque les voix deviennent chair et qu’elles s’incarnent de pied en cap face à l’imitateur pour entrer dans sa vie à lui (ou lui dans leurs vies à eux), les choses se compliquent et la dualité devient périlleuse à gérer pour Baptiste : n’est-il ainsi pas tentant d’œuvrer pour ses propres intérêts en prenant la voix de Chozène ? Duel, duo, dilemme… Et lorsqu’à l’autre bout se tient Chozène père, terriblement acariâtre et résolument redouté, avec quels nœuds familiaux Baptiste doit-il composer ?

« Baptiste lui permettait de relancer les dés, de redonner une chance au hasard. Pour un homme ordinaire, c’était une aventure. Pour un romancier, une manne. » (p.69)

Sur un fil, il avance. Les méprises et les gaffes le guettent. Le masque vocal peut-il être décemment pérenne ou la chute inévitable ? Comment le stratagème d’usurpation peut-il être révélé, puisque l’on devine que là réside la tension narrative du roman ?

« En fait, à mieux y penser, Baptiste voyait mal comment tout cela pourrait ne pas se terminer horriblement mal. » (p.119)
« Mais là, c’était grave. Il venait d’infléchir le destin d’un autre. De plusieurs autres. Et le sien, par ricochet. » (p.158)

Dans tous les cas, le récit de Luc Blanvillain est passionnant et l’on s’attache à cet artiste de l’ombre. A la lumière du réel, qui est Baptiste ? Que et qui peut-il prétendre devenir ? Sous la forme d’une réjouissante et élégante comédie littéraire, l’écrivain questionne la création artistique (sa noblesse, semble-t-il parfois relative) et les artefacts, tout en épinglant l’art et ses mondains.

Une pépite comme je les aime !


Le répondeur, Luc BLANVILLAIN, QUIDAM éditeur, collection « Les Nomades », 2022, 284 pages, 9€.

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